Mouvement syndical, un combat incertain

No 07 - déc. 2004 / jan. 2005

Gagner sa vie sans la perdre

Mouvement syndical, un combat incertain

par Jean-Marc Piotte

Le gouvernement Charest n’y est pas allé avec le dos de la cuillère en 2003 : des lois antisyndicales imposées à la va-vite, sous le bâillon, sans aucune discussion avec les dirigeants des centrales syndicales. Mal lui en prit : les centrales syndicales, brutalement sorties de leur torpeur, mobilisèrent leurs membres et ameutèrent l’opinion publique au point où la popularité du nouveau gouvernement chuta de façon drastique.

Le gouvernement a appris. Tout en poursuivant la même politique néolibérale, il a mieux ciblé ses interventions, isolant tel ou tel groupe, et mieux contourné la grogne sociale par la présentation de ses politiques. Ainsi, face aux étudiants isolés, il s’est abstenu d’augmenter les frais de scolarité – ce qui, l’expérience des gouvernements antérieurs le démontre, aurait entraîné la masse étudiante dans la rue. Il a cependant puisé 103 millions dans leurs poches, en transformant des bourses en prêts. Ainsi, pour son Forum des générations, le gouvernement a obtenu la participation à son comité consultatif de la CSN, de la CSQ, de la FTQ et de la CSD, toujours avides de concertation. La CSN et la CSQ se sont finalement abstenues d’aller au Forum, alors que la FTQ et la CSD ont apporté leur caution morale à ce qui n’était qu’une entreprise de relations publiques et non un lieu de négociations. Durant ce temps, l’opposition adéquiste juge que le gouvernement libéral ne va pas assez vite et assez loin, tandis que l’opposition péquiste s’enferre de nouveau dans des débats stériles sur comment-faire-l’indépendance dans un pays où la moitié de la population n’en veut pas.

La loi 30, en forçant les employés du secteur de la santé à se regrouper syndicalement sous quatre catégories d’emploi, a engendré des campagnes de maraudage qui, commencées dès la fin d’août, se poursuivront, en quatre étapes selon les établissements visés, jusqu’à l’été 2005. Les appareils syndicaux (permanents et élus libérés) sont happés par ces campagnes, tandis que les membres sont réduits à l’état de consommateurs auxquels on essaie de vendre telle ou telle affiliation, en mettant l’accent sur les services offerts et en dénigrant les concurrents syndicaux. Par cette loi, le gouvernement Charest met en pratique les politiques poursuivies par les gouvernements précédents qui cherchaient à réduire le nombre d’intervenants syndicaux et à décentraliser au niveau local les négociations sur l’organisation du travail. La loi 30 ne répond donc pas au point de départ à l’intention machiavélique de diviser l’opposition syndicale, même si elle y réussit très bien.

Pendant que les appareils syndicaux s’entre-déchirent, ils ne mobilisent pas leurs membres contre l’ennemi commun : le gouvernement néolibéral de Charest. Pourtant, actuellement, l’enjeu syndical majeur porte sur les négociations dans le secteur public où les parties soutiennent des positions diamétralement opposées. Au début des années 1980, les travailleurs et travailleuses du secteur public avaient des salaires et des conditions de travail qu’enviaient les travailleurs du secteur privé. Ils se sont cependant vu imposer, par les gouvernements péquistes et libéraux, des lois qui ont entravé leurs moyens de pression, réduit leurs revenus (en 2002, ceux-ci étaient inférieurs de près de 8 % à ceux de tous les salariés et de près de 12 % à ceux des syndiqués du secteur privé) et détérioré leurs conditions de travail au point où ils demandent maintenant la parité avec les travailleurs du secteur privé. Ils exigent aussi que la loi contre la discrimination salariale exercée à l’égard des femmes soit appliquée. Le gouvernement libéral, au contraire, veut réduire les dépenses de l’État en s’attaquant à leur principale source : les travailleurs du secteur public.

Pourtant, la situation de l’ensemble des travailleurs (syndiqués ou non, du secteur privé ou pas) n’est guère reluisante. Le travail atypique (travail à temps partiel, intérimaire ou autonome), où les femmes sont majoritaires, a progressé de près de 17 % qu’il était en 1976 à un peu plus de 31 % en 2001, tandis que le pouvoir d’achat de l’ensemble des syndiqués a diminué de près de 8 % depuis 1980, même si la productivité et le produit intérieur brut ont crû au cours de la même période.

Heureusement, le Réseau de Vigilance, créé pour contrer les politiques néolibérales du nouveau gouvernement, joue un rôle utile d’animation et de concertation auprès de plus de soixante-dix groupes communautaires, féministes, écologiques, étudiants et syndicaux opposés aux politiques de Charest. Les principales organisations syndicales en sont membres, sauf la FTQ, qui y participe cependant de façon ad hoc et informelle. Le SCFP, affilié à la FTQ, y participe de plain-pied.

Le Réseau de Vigilance a ainsi organisé le Forum populaire alternatif à celui de Charest auquel ont participé près de 700 représentants des diverses organisations qui en sont membres. Il a aussi organisé une manifestation à l’ouverture du Forum des générations qui a regroupé près de 1500 participants.

Le Réseau prévoit des mobilisations et des manifestations contre le gouvernement Charest lorsque se tiendra le Congrès du Parti libéral du Québec (19-21 novembre). La lutte n’est donc pas terminée, même si elle n’a plus l’ampleur de celle de l’année passée. Espérons que les militants syndicaux, dans les diverses instances où ils peuvent intervenir, exigeront de leurs dirigeants qu’ils mettent autant d’énergie à combattre solidairement les politiques de Charest que celle qu’ils consacrent au maraudage auquel ils se livrent.

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