L’esprit coopératif liquidé

No 08 - février / mars 2005

Bolivie

L’esprit coopératif liquidé

par Frédéric Debois

Lorsque j’ai entrepris la visite d’une série de districts miniers en Bolivie, jamais je n’aurais cru revenir autant dans le passé. Parallèlement aux quelques mégaprojets miniers, la majorité des exploitations sont de nature artisanale. Malgré des nuances, autant les régions aurifères que celles de l’étain témoignent de techniques et conditions de travail vétustes : le marteau, la pioche et, pour tenir le coup, la feuille de coca. Que se cache-t-il sous cette réalité glauque ?

Du temps de la colonisation espagnole en terre inca, l’activité minière en Bolivie se résumait au pillage des ressources. Les esclaves aymara et quechua, à qui on ne permettait d’échapper qu’une fois tous les six mois à l’enfer de la mine, composaient l’essentiel de la force de travail à cette époque. L’histoire raconte qu’un pont majestueux reliant Potosi à Madrid aurait pu être construit à même les quantités astronomiques d’argent extraites du Cerro Rico, la « montagne riche » qui surplombe cette ville coloniale à 4000 mètres d’altitude.

De l’esclavage au travail syndiqué

À la suite de l’indépendance de la Bolivie en 1825, ce sont les grandes œuvres privées du roi de l’étain Patiño et des familles Hochschild et Aramayo qui prennent le relais des Espagnols. De la prospection à la commercialisation, en passant par l’exploitation et la concentration, ces familles contrôlaient toutes les étapes de production. Grâce à l’industrialisation massive de leurs opérations, ils dominèrent rapidement les marchés mondiaux de l’étain et influencèrent grandement les prix de l’or jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale.
L’effort de guerre fait de l’étain une ressource-phare au pays, transformant l’ensemble du secteur minier en fer de lance du développement de l’économie bolivienne. Les avancées techniques et la manne financière ne se traduisent pourtant pas en une amélioration notable des conditions de vie des mineurs, ni des Boliviens en général.

La population s’impatiente. Le ton monte. En 1946, la Fédération Syndicale des travailleurs miniers de Bolivie (FSTMB), associée à la puissante Centrale ouvrière bolivienne (COB) vote les « thèses de Pulacayo ». Ce document aux accents fortement marxistes propose une trajectoire révolutionnaire de prise de pouvoir populaire, menée par la locomotive des ouvriers miniers. Acculé au mur, le président Víctor Paz enclenche en 1952, parallèlement à la réforme agraire, la nationalisation des mines. Il attribue les avoirs des « barons » de l’étain à la Corporation minière de Bolivie (COMIBOL), entité publique nouvellement créée afin de coordonner, mettre en œuvre et diriger l’ensemble du secteur minier bolivien.

Ce remaniement complet de la donne minière brise du coup le féodalisme dans lequel étaient tenus les mineurs et leur reconnaît progressivement des droits et des garanties d’emploi. Mesures de sécurité, horaires fixes, congés payés et permanence deviennent les nouvelles règles du jeu. Mais cette période faste pour les syndicats, les ouvriers et l’agenda politique de gauche se verra rapidement circonscrite.

Lancé en 1985 par son instigateur et ministre de la planification Gonzalo « Goni » Sánchez de Lozada [1], le décret 21060 viendra briser les reins d’un mouvement ouvrier en pleine apogée et dicter le démantèlement quasi complet de la COMIBOL. Des 30,000 employés que comptait la corporation, il n’en restera du jour au lendemain que 10,000, propulsant le taux de chômage vers des sommets et contraignant les ouvriers à la relocalisation. En l’espace de cinq ans, les coopératives minières épongeront la crise, passant de 35,000 à 60,000 associés (sans compter les travailleurs non associés et non syndiqués).

Viable et durable, le secteur coopératif ?

Aujourd’hui, les coopératives minières représentent 27 % du PIB, emploient près de 85 % des mineurs et sont présentes dans l’ensemble des districts miniers de Bolivie. Le poids économique et le moteur d’emplois que représentent sur papier les coopératives ne devraient toutefois pas nous détourner d’une réalité autrement plus cruelle.

Dès mon entrée dans l’une des 32 coopératives minières du Cerro Rico, un gruyère géant traversé par 250 entrées de mines, j’ai pu sentir la vulnérabilité extrême à laquelle sont abandonnées ces petites entités.

Certaines coopératives avoisinent les cinquante travailleurs-associés, d’autres en rassemblent des centaines. Dans la coopérative Kunti toutefois, une majorité de travailleurs est à contrat. Ce fait fut confirmé dans les mines de Siglo XX (dans le nord de l’État de Potosí), de Molleterio et Piscini de la région aurifère des Yungas (au nord de la capitale La Paz). Aussi appelés volontaires ou peones [2], ces travailleurs ne possèdent ni actions de la coopérative, ni pouvoir de décision, ce qui est contradictoire avec l’esprit coopératif. Cette situation s’exacerbe dans les parajes (lieux de travail) où règne la loi du chacun pour soi. Les ouvriers n’ont pas à répondre d’une relation patron-ouvrier mais accumulent en contrepartie une quantité d’étain ou d’or brut de façon individuelle. Cela représente, pour les peones, leur unique garantie de gagne-pain. Les associés reçoivent quant à eux des dividendes en prime.

Dans la mine Kunti d’une quarantaine d’associés et deux fois plus de peones, le minerai est repéré à l’aide de dynamite. Chaque midi, après que l’artificier ait fait exploser une vingtaine de bâtons, les associés et les peones entrent, mains nues, pour nettoyer les lieux et séparer l’étain du reste. Le minerai est ensuite évacué à bout de bras, dans des wagons pesant une tonne et demie, et versé sur un tas près de l’entrée de la mine, là où une poignée d’adolescents et d’enfants font le tri sous un soleil de plomb. Les camions passeront ensuite avant la brunante ramasser l’étain brut pour le livrer à l’usine.

Ce processus n’est pas pour ceux qui ont la fibre environnementaliste. Les résidus solides, les résidus de concentration toxiques et chimiques, tout comme les métaux lourds, sont directement rejetés dans les cours d’eau ou stockés à l’air libre. Le retrait sauvage de l’État de sa tâche d’éducation et de tant d’autres encore reste l’obstacle majeur à un changement de cap en la matière.

Le travail varie quant à lui un peu entre les mines d’étain et celles d’or. Dans la mine d’or de Piscini, située au milieu de la jungle luxuriante des Yungas, un contremaître chronomètre les mineurs lors du quart d’heure de fin de journée pendant lequel ils peuvent dévaliser la terre chanceuse. « Minería-lotería » comme on dit ici.

Autres différences entre l’étain et l’or : l’obsession d’une découverte miracle et le travail sous pression, qui laissent dans leur sillage des pratiques irrationnelles. Les mineurs s’aventurent dans des galeries abandonnées durant les pauses pour gratter ici et là, les mines sont solidifiées à la va-vite et les mineurs font relâche de solidarité trop souvent, surtout lors des batailles fréquentes. Les affaissements de galerie, inondations de mine et autres accidents sont le lot quotidien des mineurs des Yungas.

Y a-t-il un responsable dans la place ?

Or, si les coopératives minières diffèrent sur certains plans, toutes fonctionnent sans analyse du cycle de vie des procédés, produits et matériels utilisés. Même si les associés sont strictement tenus de contribuer une mise mensuelle, les fonds pour ce type de besoins sont introuvables. La corruption de certains membres aggrave la situation, mais la difficulté principale réside dans un accès très limité au crédit. À cela s’ajoute une dépendance totale envers les prix internationaux, empêchant toute possibilité de planification à long terme.
L’or et l’étain sont des ressources finies et l’absence de prospection fera que tôt ou tard, les mineurs toucheront le fond. Ce scénario est d’autant plus craint que les alternatives d’emploi dans les districts miniers se font rares. Le climat social se détériore et la descente de milliers de mineurs dans les rues de La Paz en juin 2003 n’est que le début de la redynamisation du mouvement des ouvriers en Bolivie. L‘irresponsabilité et l’insouciance des autorités et des élites politiques ne fera qu’amplifier la contestation.

Le dénouement auquel les coopérativistes, peones, femmes et enfants de mineurs aspirent est la réactivation de la Corporation minière de Bolivie et un plan intégral de valorisation des coopératives. Au lieu de se prostituer auprès de multinationales étrangères, le gouvernement bolivien doit confier aux coopérativistes et à l’entreprise publique la cogestion minière.


[1Gonzalo Sánchez de Lozada : président élu en 2002 et exilé à la suite de la sanglante « guerre du gaz » d’octobre 2003.

[2Le peón (peones au pluriel) est un ouvrier (généralement agricole). (ndlr)

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