Pour une université publique

No 45 - été 2012

Grève étudiante

Pour une université publique

Au moment où j’écris ces lignes, on ne connaît toujours pas l’issue de la grève étudiante qui dure, en certains cas, depuis neuf semaines. Mais il est très clair que cette grève ne porte pas seulement sur les frais de scolarité et que ce qui s’y joue concerne également la définition et la fonction même de l’enseignement supérieur. Qu’en attend-t-on, au juste ? Pourquoi les cégeps et les universités existent-ils ?

Ces vastes et difficiles questions ont été soulevées par ce conflit et on voit nettement que des positions diamétralement opposées sont vigoureusement défendues par les uns et les autres. Tout le monde en est en effet conscient : avec la hausse des frais de scolarité que décrète le gouvernement, c’est un véritable changement de paradigme qui est entériné, consacrant encore plus un modèle de l’enseignement supérieur qui se met peu à peu en place depuis plusieurs années déjà et qui transforme l’université (et le cégep) en rouages de l’économie et qui les invite à adopter les normes et valeurs qui régissent celle-ci. Ce changement profond est souhaité par les uns et décrié par les autres, chaque fois pour ce qu’il implique sur le plan des fonctions d’enseignement, de recherche et de services à la collectivité qui s’accomplissent dans l’enseignement supérieur.

Beaucoup des opposantes et des opposants au changement de paradigme invoquent l’idée que l’université – je me limiterais à elle ici – doit être une institution publique. Je suis de ceux-là. Mais il me parait exact de dire que cette notion reste généralement floue. Or, la question se pose : que veut-on dire précisément quand on affirme que l’université doit être publique ? Comment sait-on si elle l’est ou non – et à quel degré elle l’est, éventuellement ?

Je pense qu’il est rarement répondu de manière claire et satisfaisante à ces questions. Je voudrais donc rappeler ici quelques réflexions que j’ai faites à ce sujet dans mon ouvrage Je ne suis pas une PME, qui est justement un plaidoyer pour une université publique.

Quels critères pourraient donner corps et substance à cet idéal d’une institution publique ? J’en suggère trois, que l’on modulera comme il se doit selon les différents secteurs et départements de l’université concernés (médecine, humanités, arts, éducation, ingénierie, etc. ), où, à n’en pas douter, ils s’appliqueront chaque fois un peu différemment – mais je ne peux entrer ici dans ces (importantes) considérations. Ce sont : la compossibilité ; la multiplicité des relations ; la liberté académique.

Éloge de la compossibilité

J’emprunte ce terme à Bertrand Russell (1872-1970), qui l’empruntait lui-même à G. W. Leibniz (1646-1716), pour désigner des biens ayant un nombre potentiellement infini de propriétaires et qui sont tels que celui ou celle qui les transmet ne cesse pas de les posséder.

Une voiture n’est pas un bien compossible, car elle ne peut avoir qu’un nombre très limité de propriétaires, lesquels ne peuvent pas la conduire simultanément – et une voiture commune à tous n’appartient à personne. En revanche, la compréhension du théorème de Pythagore est un bien compossible, car une infinité de gens peuvent en jouir pleinement et ne s’en départissent pas en le transmettant à autrui.

On aura compris que l’université devrait être un lieu voué à la maximisation des biens compossibles, plus encore en ces heures où le marché se prétend la seule mesure de la valeur des biens, lui qui, par définition, minore la valeur des biens publics et ne sait guère prendre en compte les externalités positives d’un bien comme l’éducation universitaire et ses nombreuses retombées sur la qualité de vie d’une collectivité. L’ennemi de cet idéal est notamment l’exclusivité dans la possession d’un bien, dont l’appropriation privée des résultats de la recherche constitue l’archétype.

La défense d’une université publique passe encore, toujours au nom de cette norme de compossibilité, par une lutte contre l’accroissement des frais de scolarité, qui constitue une arme précieuse pour les intérêts dominants de nos sociétés dans l’appropriation des biens produits à l’université, notamment par la fonction d’endoctrinement qu’elle est susceptible de remplir. Chomsky l’expliquait ainsi – on sait que les frais de scolarité sont dramatiquement élevés aux États-Unis : « Si, pour aller à l’université, vous devez contracter une dette importante, vous serez docile. Vous êtes peut-être allé à l’université avec l’intention de devenir un avocat qui défend des causes d’intérêt public ; mais si vous sortez de là avec une dette de 100 000 $, vous devrez aller travailler dans un bureau d’avocats pratiquant le droit corporatif. Et si vous vous dites : "Je vais y aller le temps de rembourser ma dette et ensuite je serai un avocat qui défend des causes d’intérêt public", ils sont assez brillants pour savoir qu’une fois que vous êtes piégé au sein de l’institution, vous en assimilez les valeurs et intériorisez bien d’autres choses, et vous devenez un avocat qui pratique le droit corporatif.  »

La quantité et la qualité des relations entretenues

Par définition, l’université entretien des relations avec un nombre potentiellement très large de regroupements au sein de la société. La multiplication de la quantité et de la qualité de ces liens librement consentis est un indice du caractère public d’une université. Elle témoigne que l’université et ses riches ressources ne sont pas monopolisées par un groupe et par ses intérêts particuliers. Je soutiens donc qu’une université publique doit encourager dans son enseignement et sa recherche la multiplication de ces relations.

Cette proposition appelle nécessairement un profond élargissement de la conception de l’enseignement et de la recherche universitaires. On pourra mesurer nos progrès sur ce plan en répondant simplement à la question que le droit romain recommandait de poser : « Cui bono ? », c’est-à-dire « Qui en profite ? »

Si les réponses sont variées, des progrès sont accomplis. Si l’on donne le plus souvent comme réponse : « les banques, les bureaux d’avocats, les entreprises, les classes dominantes, les firmes comptables, les professeurs d’université », des progrès ne sont pas accomplis ou, pire, des régressions sont en cours.

La liberté académique

La liberté académique implique par définition la possibilité de choisir ses objets et ses méthodes de recherche. Or, on a vu plus tôt certaines des plus pressantes menaces qui pèsent sur elle en raison de la soumission à des intérêts et à des injonctions, laquelle soumission constitue un véritable déni de ce qu’est l’université. La liberté académique doit donc, aujourd’hui comme hier, être réaffirmée et défendue.

Elle signifie la possibilité de choisir ses objets et méthodes de recherche, mais elle implique aussi celle de choisir de ne pas prendre part à certaines démarches, à certains travaux, à certaines activités. Le reconnaître pourrait avoir de profondes et bénéfiques conséquences. Pour le démontrer, je m’inspirerai d’une suggestion de Karl R. Popper (1902-1994).

À la fin de sa vie, ce philosophe est devenu très préoccupé par l’état des médias et il a notamment suggéré qu’un plateau de télévision pourrait être considéré comme une salle d’opération. De même que toute personne présente dans une salle d’opération peut mettre fin à une intervention en refusant d’y participer pour une excellente raison (disons : le chirurgien est saoul), toute personne présente sur un plateau de télévision pourrait aussi, en invoquant un code d’éthique, mettre fin à ce qui se tourne. Ce refus de participer à une activité parce qu’elle transgresse la mission de l’institution où elle se déroule pourrait, voire devrait être adopté par les universitaires.

Je pense que ces trois critères, conjointement et aussi imparfaits soient-ils, permettent de mettre de la chair autour de l’idée d’université publique.

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