Grève étudiante

Le bon mot...

Yvan Perrier

« On ne peut plus jouer sur les mots ». Line Beauchamp, 25 avril 2012.

Rome brûle ! Non. Reprenons. Le Québec brûle ! Pendant ce temps, le Premier ministre (Pm) Jean Charest, trouve que sa pièce est un peu trop surchauffée. Insensible à la souffrance sociale qui sévit à l’extérieur de son bunker et fort conscient que la surchauffe vient de ses décisions impopulaires en tout point conformes à ses orientations néolibérales, le Pm souhaite qu’on rafraîchisse la pièce qu’il occupe. Pour ce faire, il demande à son serviteur de démarrer… le climatiseur. Le bon mot pour résumer le comportement de Jean Charest durant le conflit étudiant édition 2012 : irresponsabilité.

Alors que les étudiantEs font la grève par dizaines de milliers depuis, au moment d’écrire ces lignes, onze semaines, la ministre de l’Éducation et le Pm semblent avoir égaré leur dictionnaire. Ces deux personnes décident de s’improviser pseudo lexicologues. Pour qualifier les événements qui se déroulent autour d’eux, ils introduisent, depuis le début du conflit, un mauvais terme. Sous prétexte que le mot « grève » tombe sous le couvert exclusif du Code du travail et arguant que les étudiantEs ne sont pas leurs salariéEs, ils préfèrent qualifier le moyen de pression qui se déploie sous leurs yeux de « boycott ». Tout bien réfléchi, ils choisissent un ersatz visant à dénaturer la nature de l’action étudiante. Nous prouverons plus loin que nous sommes bel et bien en présence d’une grève et qu’elle est irréfutablement politique.

Certains chroniqueurs, éditorialistes ou analystes qui se spécialisent dans l’intoxication idéologique, reprennent en chœur le vocabulaire insipide de la ministre Beauchamp et du Pm Charest. Nous voici donc en plein univers post-moderne où les mots perdent leur sens véritable. Souhaitons-nous la bienvenue dans l’embryon de la novlangue. Vous vous rappelez cette langue inventée par George Orwell dans le roman 1984. Novlangue : langue officielle d’Océania visant à rendre impossible l’expression des idées subversives et surtout à empêcher toute critique à l’endroit des dirigeantEs politiques. Une langue simplifiée à l’extrême qui s’accompagne d’un lexique normalisé et qui empêche de concevoir la complexité du réel. Durant la crise étudiante de 2012, le vocabulaire normalisé qu’ont cherché à nous imposer Jean Charest et Line Beauchamp s’apparente, toute proportion gardée, à cette fiction.

Oui, monsieur Charest et madame Beauchamp ont raison de dire qu’une grève correspond à un arrêt de travail qui, selon le nombre de personnes visées par l’accréditation, peut concerner un seul ou plusieurs salariés. Mais, puisque le Code du travail n’est pas une référence universelle indispensable quand vient le temps de vérifier la définition des mots, appuyons-nous plutôt sur le Petit Robert. À l’entrée du mot grève, on lit, entre autres choses : « Arrêt volontaire et collectif d’une activité, par revendication ou protestation. Grève des étudiants ». La grève des étudiantEs n’a rien d’une éventualité chimérique. Elle est possible, voire même réelle selon le dictionnaire. Demandons-nous maintenant pourquoi les étudiantEs font la grève en 2012 ? Réponse : pour empêcher la hausse des frais de scolarité annoncée par le gouvernement Charest. Les membres des trois associations étudiantes (FECQ, FEUQ et CLASSE) veulent modifier l’orientation politique du gouvernement qui entend hausser de 325$ par année, pendant cinq ans, les frais de scolarité (1625$ au total, soit une hausse de 75%). À l’entrée de l’expression « grève politique », Gérard Dion nous donne, dans le Dictionnaire canadien des relations industrielles, la définition suivante : « Grève dont l’objet est d’amener le gouvernement à modifier sa politique ou son attitude sur un point donné. Il faut remarquer qu’elle est faite contre l’État gouvernement et non contre l’État employeur ». Les étudiantEs n’étant pas les employéEs du gouvernement, font donc, en 2012, une grève éminemment politique contre l’État gouvernement.

Par delà les mots : le metteur en scène

Mais, en politique, il y a pire que le simple jeu sur les mots. Il y a la manipulation des événements politiques. Car, qui dit politique, dit scène politique. Qui dit scène politique, dit nécessairement mise en scène. Qui dit mise en scène, dit également metteur en scène. Scrutons d’un peu plus près certains événements non anodins.

À l’Université du Québec en Outaouais (UQO), la mise en scène des événements qui se sont produits les 18 et 19 avril 2012 relevait du surréalisme. En deux jours, il y a eu plus de 300 arrestations. Les 160 arrestations du 18 avril 2012 ont été l’œuvre de la police municipale. Les policiers de Gatineau avaient eu, jusqu’alors, des relations très convenables avec les opposantEs à la hausse des frais de scolarité. Pour organiser les 150 arrestations du lendemain, soit le 19 avril, il y avait toujours les policiers de Gatineau et du renfort un peu plus musclé : l’escouade anti-émeute de la Sûreté du Québec (SQ), rien de moins.

Pour la première fois de ma vie, le 19 avril 2012, j’ai été un témoin auditif et visuel d’une « arrestation programmée ». Les personnes qui ont été arrêtées, au pavillon Lucien Brault de l’UQO, se sont fait piéger par la police [1]. Nous avons été deux personnes à entendre, vers 13 heures, un échange talkie-walkie entre des représentants de la force de l’ordre. Je cite de mémoire ici celui qui coordonnait les communications du côté des policiers : « On en laisse entrer une centaine, puis on les embarque.  » Il y a un bon mot en anglais pour rendre compte de cette tactique : entrapment. La « souricière », si vous préférez.

Toute l’infrastructure requise pour effectuer une telle rafle était sur place. Présence policière nettement disproportionnée par rapport au nombre de manifestants. Autobus nolisés pour « embarquer » les personnes qui allaient être arrêtées et des ambulances disponibles à proximité advenant des « dommages collatéraux ». Bref, toute une gamme de ressources qui ne se déplacent pas facilement, sans un minimum de planification stratégique préalable. Hasardons une hypothèse ici : il y avait à l’UQO des ressources considérables parce qu’en haut lieu le metteur en scène avait décidé que l’heure était venue de mater et de réprimer un mouvement de contestation qui en était à sa dixième semaine. Un mouvement que le gouvernement voulait diviser en refusant toute négociation, à moins que les porte-parole des associations se soumettent à une exigence sémantique de la ministre : condamner la violence.

Tout compte fait, l’heure était venue de faire peur et d’intimider la jeunesse en grève. La stratégie répressive préconisée par le gouvernement de Jean Charest, durant cette dixième semaine de grève estudiantine, était d’une limpidité cristalline. Avançons l’hypothèse suivante : le plan de match du grand metteur en scène semblait étrangement s’apparenter à ce qui suit : provoquer des événements en crescendo. D’abord, effectuer des arrestations massives à Gatineau (et ailleurs également) alors que la nature des événements à gérer ne l’exigeait pas. Ensuite, laisser la manifestation du vendredi 20 avril, devant le Palais des congrès à Montréal dégénérer à un point tel que dans l’esprit de certains se produise une association automatique entre la violence et la CLASSE. Tout ceci, en vue de discréditer la cause étudiante et surtout de diviser le mouvement étudiant.

Ici se posent deux question : la ministre de l’Éducation et le Premier ministre vont-ils de leur côté dénoncer les arrestations massives, découlant de pièges habilement tendus par les policiers ? Vont-ils demander au Procureur général de laisser tomber les accusations résultant d’une action provoquée par la police elle-même ? Car c’est justement ce qui est arrivé à Gatineau le jeudi 19 avril 2012. Des personnes ont été amenées à faire quelque chose par la ruse et par la feinte policière. Il n’y a qu’un bon mot pour qualifier cette stratégie gouvernementale : déraison.

Ce qui est inacceptable dans les présentes circonstances, réside en ceci : la répression s’acharne sur des étudiantEs qui luttent contre la hausse des frais de scolarité. Pourtant, le coût de la gratuité, selon les études consultées, se situe entre 500 et 750 millions de dollars en 2012 [2]. La présente répression cible les jeunes cerveaux du Québec. Ces personnes qui nous disent infatigablement la même chose que les étudiantEs universitaires de 1958. Rappelons qu’à l’époque, 21 000 universitaires avaient fait une grève de 24 heures pour obtenir la gratuité à l’université. Les trois porte-parole étudiants avaient fait le pied de grue durant 37 jours pour rencontrer le Premier ministre Duplessis. Ce fut pour Francine Laurendeau, Jean-Pierre Goyer et Bruno Meloche, peine perdue. Le chef n’était pas disponible pour les « pelleteux de nuages ». Ajoutons que les étudiantEs d’aujourd’hui, qui se font matraquer, poivrer et gazer ne demandent pas le socialisme. Ils revendiquent quelque chose qui s’inscrit dans le sillage du rapport Parent, à savoir : l’abolition « à long terme » des frais de scolarité à l’université (Rapport Parent, Tome 5, p. 199).

Les étudiantEs du Québec de 2012 clament haut et fort que les droits de scolarité à l’université sont trop élevés. Elles et ils ajoutent que l’adage en vertu duquel qui s’instruit s’enrichit n’est plus vrai pour toutes et pour tous. Qui s’instruit, aujourd’hui, trop souvent s’endette et cette personne peut, au sortir de sa formation, se retrouver sans réelle perspective d’emploi. La dette étudiante peut correspondre, dans certains cas, à une dette à vie.

Autoritarisme

Un jour, vous croiserez peut-être un gréviste de la faim. Il n’y aura que madame Beauchamp pour parler d’un « boycott alimentaire » ou d’un « régime amincissant radical ». La répression qui s’est abattue sur les étudiantEs grévistes est l’œuvre justement d’un régime politique radical qui bafoue les règles démocratiques des associations étudiantes. Quand il n’y a plus de respect, des règles de la vie associative [3], à cause des injonctions ou des invitations du personnel politique, des recteurs et de certains directeurs de cégeps à défoncer les lignes de piquetage, la vie en société devient impossible. C’est dans un chaos, précurseur du dirigisme étatique, que voulait nous précipiter le metteur en scène des événements des 18, 19 et 20 avril 2012. En effet, « il faut cesser de jouer sur les mots », il n’y a qu’un mot commun à tous les régimes qui traversent une crise sociale en la réprimant sévèrement : autoritarisme.

Il faut, en tout temps, combattre l’autoritarisme étatique qui broie la liberté d’association et qui manipule les événements à des fins opportunistes ou électoralistes. Il faut faire tomber les accusations injustes qui pèsent contre celles et ceux qui ont courageusement lutté pour obtenir le gel des frais de scolarité à l’UQO comme ailleurs. Face à un gouvernement assoiffé d’autoritarisme anti-démocratique, qu’on se le dise : la Lutta continua !

ARTICLE ÉCRIT PAR
Yvan Perrier

Politologue, professeur au Cégep du Vieux-Montréal

Chercheur-asssocié, Centre de recherche en droit public (CRDP), Université de Montréal

NOTES

[1] Voir à ce sujet : Mathieu Bélanger. 2012. « Manifestation de jeudi à l’Université du Québec en Outaouais ; Le piège tendu par la police ». Le Droit, 21 avril.

[2] Bélanger, Jules et Oscar Calderon. 2012. La hausse des droits de scolarité et ses impacts sur le coût de programme de l’Aide financière aux études. Montréal : IRÉC, p. 42 ; Ministère des finances du Québec. 2011. Plan de financement des universités équitable et équilibré, tableau 6, p. 23.

[3] « Si la liberté d’association ne protège que la réunion de personnes à des fins communes, mais non l’exercice des activités mêmes pour lesquelles l’association a été formée, alors cette liberté est effectivement légaliste, parcimonieuse et voire même insipide. » Juge en chef Dickson. Canada, 1987 a). Renvoi relatif à la Public Service Employee Relations Act (Alb.). [1987] 1 R.C.S., p 81.

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