Dossier : Le sport en ville - une appropriation citoyenne

Oubliez Rocky

Pratiques populaires de la boxe et des sports de combat

Gilles McMillan

Du spectacle le plus brutal à la réinsertion scolaire et sociale en passant par la boxe olympique, amateur et récréative, les sports de combat ont de multiples finalités. Pour étayer quelques impressions sur cette pratique sportive, j’ai consulté sociologues et boxeurs. Pourquoi boxer ? Les sports de combat peuvent-ils servir à tisser des liens dans une communauté ? La boxe ne fait-elle que réfléchir la violence de la société où les rapports de force sont inégaux, où tous les coups sont permis, où la règle du jeu est celle du plus fort ?

Le gymnase de boxe a été jusqu’à tout récemment un sanctuaire réservé aux hommes et aux durs, généralement issus des quartiers pauvres, rebaptisés de nos jours, par euphémisme, quartiers chauds ou difficiles. Aujourd’hui des gens de tout âge, de tous les milieux, viennent mélanger leur sueur à celle des champions et championnes [1] , dans des gym mixtes et multiethniques, où règne une ambiance fondée sur le respect. La boxe serait-elle en train de devenir « tendance », autant par conformisme à la loi du plus fort que pour y échapper ? Serait-elle en train de s’embourgeoiser à l’image de ces mêmes quartiers où elle s’est inventée par désespoir enragé, mais aussi pour canaliser cette violence, lui donner du sens, une discipline – sportive ? Que trouve-t-on sous la mythologie urbaine de la boxe ?

Archétype du boxeur

Le sociologue français Loïc Wacquant, connu notamment pour son enquête de terrain auprès de boxeurs noirs de Chicago (2000), a tenté de cerner une culture spécifique au « vrai » boxeur, un habitus, un être forgé par sa condition sociale fortement marquée par la violence. C’est précisément de cet habitus, qui ne s’apprend pas, que naîtrait le désir de « s’en sortir » par la boxe. Qualité innée donc qui vaudrait peut-être à la boxe son titre de « sport noble » : combat duel qui consiste à vaincre un adversaire intérieur, mal défini, mais aussi redoutable sinon plus que celui qui se trouve en face de soi. Sylvera « Sly » Louis, champion canadien de boxe amateur olympique et nouvellement débarqué chez les pros, cofondateur et copropriétaire du gym Underdog au centre-ville de Montréal, témoigne éloquemment de ce combat contre ce qu’il appelle sa propre négativité. « Ce que tu as en tête, dit-il, que ce soit positif ou négatif, va s’accomplir [lors d’un match]. Si tu as la moindre hésitation, tu vas échouer. » Underdog, l’aurez-vous peut-être deviné, tourne autour de l’idée du manque d’estime de soi. Or cette quête d’estime de soi pourrait être un attrait déterminant chez les boxeurs récréatifs [2] , de plus en plus nombreux à venir s’entraîner, selon Sylvera Louis.

À cette qualité innée du boxeur authentique, son origine sociale, s’ajoute une valeur suprême : le respect entre les boxeurs, accompagné de reconnaissance et de support moral. Les nobles savent se reconnaître et s’apprécier entre eux.

Du gym, lieu sacré, peut naître un champion, un héros qui, à force de persévérance physique et mentale, va sortir du « ghetto », du moins le temps que dure la force de l’âge. Et sa gloire va rejaillir sur son groupe d’appartenance, insufflant de la fierté à ses membres, et le courage de continuer à se battre quotidiennement, en ne comptant toujours que sur soi-même, son corps, sa force de travail, son sens de la démerde ou de la magouille.

La littérature et le cinéma regorgent de ce récit plus ou moins romantique, qui finit généralement mal. On a beau ne pas aimer la boxe, elle fascine par sa puissance métaphorique, sa capacité à réfléchir la violence et l’injustice sociale, en l’esthétisant et en l’idéalisant à travers la victoire d’un homme sur un autre par K.-O. – qui peut être accidentellement fatal. Le bénéfice que l’industrie du spectacle retire de cette mise en scène de la violence est considérable, et, plus encore, celui de tout un système d’exploitation qui voit la violence qu’il produit se retourner contre ceux-là mêmes qui la subissent.

Est-ce que la boxe, les sports de combat en général peuvent déjouer ce cycle de la violence, canaliser celle-ci vers une émancipation des participants ?

Ouvrir le ring

Suzanne Laberge, professeure au Département de kinésiologie à l’Université de Montréal – l’unique sociologue au Québec à se consacrer exclusivement aux sports [3] –, s’intéresse notamment à la réinsertion sociale par le sport. Elle affirme d’emblée que le sport, dont la boxe, est un moyen, pas une fin en soi, qu’on peut en faire ce qu’on veut : de la performance aliénée aux technologies de l’entraînement et au dopage, mais aussi un instrument servant à la construction de soi, à l’éducation et à la réinsertion sociale, finalités qui débordent largement l’individu pour atteindre la famille, l’école, la rue, la communauté. La boxe peut sembler avoir pour but de « massacrer l’autre », dit-elle en substance, mais ce n’est pas le but unique. La pratique de ce sport – le respect de ses règles, sa discipline, ses valeurs de respect, ses rituels – peut être salvatrice pour des individus qui subissent de la violence, quelle qu’elle soit. La boxe permet dans un premier temps de défouler un trop plein d’agressivité, dit-elle. Ensuite de se construire grâce à l’acquisition de l’estime de soi et de la reconnaissance par le groupe. Celle-ci est obtenue moins par la force que par la persévérance, l’entraînement hautement discipliné, par la participation à une culture. Car il s’agit bien d’une culture et, comme toute culture, elle se partage selon des codes qui sont déterminés selon les objectifs. Si ces objectifs sont généreux, ouverts, désintéressés, tout redevient possible. C’est à cette condition qu’il est possible de s’améliorer et de progresser dans son domaine.

La discussion s’ouvre inévitablement sur le travail d’Ali Nestor Charles, fondateur des Princes de la rue, un organisme sans but lucratif enraciné dans Ville Saint-Michel depuis 2004, de qui dépend l’Académie Ness Martial, le gym dont il est l’âme dirigeante.

Sortir des sports de combat

Champion international de boxe chinoise et champion panaméricain de combats mixtes [4] , entraîneur, Ali Nestor Charles a fondé sa propre école en 2002, créé son propre style, ce qui lui vaut le titre de maître. Son talent est étroitement lié au fait qu’il a su s’émanciper des gangs de rue et survivre aux centres jeunesse [5] . Ce sont les sports de combat qui l’ont sauvé, assure-t-il. En surmontant ces épreuves, il a trouvé en quelque sorte l’inspiration d’un enseignement qui vise à canaliser la violence dans la plus pure tradition des arts martiaux : entraînement physique, maîtrise de diverses techniques de combat, contrôle de ses émotions et… attention au monde et aux plus démunis. L’homme force l’admiration. Dan Bigras lui a d’ailleurs consacré une partie importante de son documentaire, Le ring intérieur (2002). Aujourd’hui, tout le travail d’Ali Nestor Charles consiste à transmettre ce qu’il a appris. À qui ? La réponse fait éclater quelques idées reçues sur la géographie de la violence.

La majorité des jeunes qui fréquentent Les Princes de la rue proviennent de Ville Saint-Michel et de Montréal-Nord, mais Ali Nestor Charles affirme qu’il est faux de croire que l’organisme ne s’adresse qu’aux jeunes de quartiers traditionnellement identifiés comme difficiles et généralement associés aux Haïtiens. Aujourd’hui, hommes et femmes de tout âge viennent de partout, de tous les groupes sociaux.

Ce qui distingue Les Princes de la rue d’un autre gym, c’est sa mission sociale : incitation à poursuivre ses études par des cours reconnus par le MELSQ (cours donnés dans le gym l’avant-midi), exploration du marché du travail, bénévolat auprès de personnes handicapées, activités sociales et culturelles diverses. Au moment de rencontrer Ali Nestor Charles, il revenait d’un voyage à Cuba avec quatorze jeunes et deux intervenants du gym. Rien à voir avec un voyage de plage : « Il a d’abord fallu trouver 20 000 $ dans la communauté. À Cuba ils ont participé à des ateliers de boxe, découvert une autre culture, partagé des repas avec des gens qui vivent modestement et qui sont heureux. »

L’organisme offre gratuitement à des jeunes qui n’ont pas les moyens financiers l’accès aux activités de l’organisme. Il s’agit souvent de filles et de garçons aux prises avec des problèmes de toxicomanie et de criminalité : trouver d’autres « familles » que les gangs de rue, faire en sorte qu’ils n’y entrent pas ou qu’ils en sortent. La plupart sont référés par des centres jeunesse ou des intervenants sociaux.

Les activités de l’organisme, qui s’autofinance aux trois quarts [6] , sont centrées sur l’enseignement des arts martiaux. Sur cette question, Ali Nestor Charles est catégorique : « Il faut en arriver à sortir des sports de combat, élargir son champ d’expériences. Un jeune qui arrive ici, qui se bat dans la rue, avant de monter dans le ring, il a des classes à faire : c’est un travail physique exigeant et c’est un travail sur soi-même. Il importe de comprendre d’où vient cette violence qu’on a en soi. Chacun a son histoire. Il s’agit aussi de prendre conscience qu’on a un rôle à jouer dans la conduite de sa propre vie. Ce travail ne se fait pas tout seul. Quand on a la collaboration des parents, du milieu scolaire et du travail, les chances de réussite sont plus grandes. »

Les résultats sont excellents, assure Ali Nestor. Et d’évoquer tel jeune faisant le voyage de la banlieue éloignée de Montréal plusieurs fois par semaine pour participer à l’entraînement, aux ateliers et aux cours, tel autre qui réalise aujourd’hui son rêve de faire de la musique. « Mes plus belles victoires, dit-il, c’est quand un jeune qui est venu chercher quelque chose ici il y a quelques années le redonne à quelqu’un d’autre. Il est devenu un adulte. »

L’ultime combat ?

Ali Nestor Charles a entraîné Justin Trudeau pour le match caritatif d’avril dernier contre le conservateur Patrick Brazeau, match servant surtout à masquer l’absence d’arguments politiques et idéologiques des protagonistes, puisqu’ils combattaient au nom de leur parti respectif, pas en leur propre nom. Cherchez l’erreur. Plus inquiétant encore, ce match dissimule l’inanité des institutions démocratiques canadiennes : mieux vaut le ring que la Chambre des communes ? Méchant transfert ! Rappelons que le gouvernement de Stephen Harper a été condamné au printemps de 2011 pour outrage au Parlement, et qu’il est aujourd’hui majoritaire... La réinsertion sociale par la boxe ne se limiterait plus aux individus ? Le travail pour arrêter ces méfaits est énorme. Il est évident en tout cas que ce qu’il est courant d’appeler « délinquance », la criminalisation de la pauvreté ou de la jeunesse en désarroi, n’est rien comparativement à la délinquance de nos institutions, dont le gouvernement. C’est ce que je comprends de la leçon du maître Ali Nestor Charles et des témoignages de tous ceux et celle que j’ai rencontrés [7] .

NOTES

[1] Année historique : la boxe féminine fait son entrée cet été comme discipline olympique aux Jeux de Londres. Trois Canadiennes y participent, une Ontarienne et deux Québécoises dont une Amérindienne.

[2] La boxe récréative ne vise pas la compétition, ni amateur ni professionnelle, mais uniquement l’entraînement. Ce qui n’exclut pas de faire des matchs à l’amiable.

[3] Les recherches en sociologie du sport sont quasi inexistantes au Québec, contrairement aux États-Unis, par exemple, ou aux pays d’Europe. Tout est à faire, affirme Mme Laberge, le sport croise d’innombrables domaines : la famille, la santé, l’éducation, et on dépense des fortunes en installations sportives. Mais pourquoi la sociologie boude-t-elle le sport ? Aux yeux des sociologues de chez nous dit-elle, le sport n’est pas sérieux. Il est significatif que les recherches les plus documentées sur le hockey comme phénomène social et culturel sont effectuées par Benoît Melançon, professeur de littérature à l’Université de Montréal.

[4] Ce que l’industrie du spectacle appelle combatultime, parce que c’est plus vendeur, dit Ali Nestor.

[5] Les centres jeunesses relèvent de la justice pénale pour adolescent, Loi de la protection de la jeunesse. Certains en parlent comme d’une planche de salut, d’autres comme d’une prison, d’autres encore comme d’un laboratoire où les jeunes sont des cobayes : pire qu’une prison pour adultes.

[6] L’autre quart provient de dons. Les organismes s’occupant des jeunes associés aux gangs de rue obtiennent difficilement de l’aide financière. Il y a un tabou, note Ali Nestor.

[7] Outre les personnes citées dans le texte, je tiens à remercier Alain Pilon, boxeur récréatif qui m’a inspiré cet article, Sébastien Gagnon, auteur d’un mémoire de maîtrise sur la boxe et agent de projet à l’école Amos de Montréal-Nord, qui m’a décrit patiemment la culture du gym de boxe, notamment la relation complexe entre boxeurs récréatifs et professionnels, et Jacques Hamel, professeur de sociologie à l’Université de Montréal qui m’a entretenu des travaux de Loïc Wacquant.

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