Les limites de l’hagiographie

No 45 - été 2012

Godin

Les limites de l’hagiographie

Culture

Même s’il n’a jamais pu accéder au grand rôle politique auquel il était en droit d’aspirer, Gérald Godin a su s’affirmer comme un député et un ministre importants durant les deux premiers mandats gouvernementaux du Parti québécois à l’Assemblée nationale. Après la défaite électorale de sa formation politique en 1985, malgré une tumeur cancéreuse au cerveau qui ralentissait considérablement le rythme de ses activités, Godin a exercé, dans l’opposition officielle, ses fonctions de député avec dignité et professionnalisme jusqu’à la fin du dernier mandat qu’on lui a confié.

Séduit par le brillant parcours de cet indépendantiste singulier, Simon Beaulieu tente, dans le documentaire Godin, de retracer les moments les plus significatifs de l’existence de son protagoniste. Afin d’atteindre son objectif, le réalisateur a consulté de nombreux documents d’archives, interrogé quelques-uns des proches de Gérald Godin et mis en lumière le cheminement inhabituel de cet homme d’action engagé. Cette démarche du cinéaste n’est pas sans rappeler celle qu’il avait adoptée dans deux de ses œuvres antérieures : Les jeunes et la solidarité (2003) et Lemoyne (2005).

Godin, le critique social et le politicien

Durant la première moitié des années 1960, Godin déménage ses pénates de Trois-Rivières à Montréal, pour s’impliquer directement dans les changements sociopolitiques importants qui se manifestent au cœur du Québec de la Révolution tranquille. Sans tarder, Gérald Godin attire l’attention de la jeunesse montréalaise en écrivant des articles stimulants et revendicateurs, qui s’imposent surtout dans les pages du journal Québec-Presse.

Certaines prises de position progressistes affichées par Godin et Pauline Julien, sa conjointe, leur valent de vives inimitiés politiques, comme en témoignent leur arrestation et leur détention arbitraires ordonnées par le gouvernement libéral de Pierre Trudeau, suite à l’adoption de la Loi des Mesures de Guerre, en octobre 1970. Ultérieurement, Gérald Godin opère un rapprochement avec le Parti québécois, dont la direction lui propose de présenter sa candidature aux élections provinciales de 1976 dans la circonscription de Mercier. Sur place, il doit affronter le député libéral et premier ministre sortant Robert Bourassa. Or, contre toute attente, Godin vainc son « imposant » adversaire dans cette circonscription, tandis que le Parti québécois, à la surprise de plusieurs observateurs politiques, remporte ces élections et formera un gouvernement majoritaire à l’Assemblée nationale, avec René Lévesque en tant que premier ministre.

Malheureusement, le cinéaste ne s’attache guère aux circonstances qui ont favorisé le passage de Godin du monde de l’opposition communautaire à celui de l’action politique. Ce parti pris a pour effet d’entraîner le documentaire biographique de Beaulieu dans la voie stérile de l’imagerie d’Épinal.

Un portrait hagiographique

À notre avis, malgré quelques séquences réussies, Godin se révèle globalement décevant, sur le plan du contenu, en raison du portrait particulièrement complaisant, voire hagiographique que Simon Beaulieu trace de son protagoniste. En effet, plutôt que de procéder à une description critique, démystificatrice, nuancée de Gérald Godin, le cinéaste se lance dans une représentation dithyrambique de celui qu’il considère comme une figure remarquable du nationalisme québécois. Évidemment, il n’est nullement question, pour nous, de minimiser les qualités humaines appréciables de Gérald Godin. Toutefois, il faut reconnaître que la démarche du réalisateur ne permet pas au spectateur de porter un regard vraiment éclairé sur la figure de Godin.

Beaulieu n’analyse en aucun temps les décisions contestables de cet individu, il ne cherche pas à identifier les troublants dilemmes moraux auxquels Godin a été confronté. En vérité, le documentariste se contente de dépeindre l’ex-ministre de l’Immigration comme une espèce de personnage quasi infaillible, qui cherchait constamment, en tant que politicien, à améliorer le sort du peuple québécois et des laissés-pour-compte de la société. Or, pour peu que l’on ait connu Gérald Godin, on avouera que c’était plutôt un homme ambigu, qui tentait de concilier les intérêts du PQ avec ceux de la population québécoise ; son avancement politique personnel avec le progrès sociopolitique du Québec.

Le Parti québécois d’hier et d’aujourd’hui

À une époque où le Parti québécois, avec Pauline Marois à sa tête, manque considérablement de principes et de projet de société, il a sans doute paru opportun à Simon Beaulieu de brosser un portrait fort élogieux d’un indépendantiste d’envergure comme Gérald Godin. Toutefois, en plaçant son héros très haut sur un piédestal, le cinéaste en vient à minimiser les contradictions qui ont traversé l’existence de cet homme ainsi que celles qui sont apparues au sein de sa formation politique.

Or, cela s’avère d’autant plus fâcheux que Godin ne nous permet pas de mieux comprendre pourquoi le réputé politicien a effectué certains choix fort discutables et pourquoi le Parti québécois n’interpelle plus les nationalistes du Québec comme par le passé. Une saine réflexion à cet égard aurait pu révéler au spectateur attentif comment le PQ en est venu à négliger sa base militante progressiste et comment des gens de talent, comme Gérald Godin, en sont venus à renier certains de leurs idéaux pour demeurer au pouvoir.

À défaut d’avoir su se pencher sur de telles questions, Simon Beaulieu a réalisé un film insatisfaisant. C’est fort regrettable puisque le sujet choisi par le cinéaste ne manquait pas d’intérêt.

Thèmes de recherche Cinéma, Politique québécoise
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