L’anthropomorphisme et ses dérives

No 45 - été 2012

Débat politique

L’anthropomorphisme et ses dérives

Un jour, à la télévision, j’ai vu une équipe de pompier en train de sauver un chien labrador qui dérivait sur un morceau de glace au milieu d’un embâcle, en plein milieu des rapides. Le pompier qui voulait le prendre pour le mettre dans le bateau, et qui ne se méfiait aucunement, a eu la surprise de sa vie lorsque le chien l’a mordu en plein visage. Ce pauvre pompier avait fait une supposition dangereuse : que ce chien pensait comme un être humain et qu’il comprenait qu’on essayait de le sauver. Cette myopie techniquement appelée « anthropomorphisme », le fait de penser que les animaux sont comme nous dans leurs sentiments et leurs besoins, a moult conséquences non seulement sur nous les humains, mais sur les autres espèces.

L’industrie de la culture

L’industrie du cinéma, et de la culture en général, est particulièrement déterminée à entretenir notre ignorance au sujet des animaux. Dans les films à la mode comme Marley et moi de David Frankel, L’ours de Jean-Jacques Annaud ou La marche de l’empereur et Le renard et l’enfant de Luc Jacquet – des films chaleureusement endossés par l’organisation non gouvernementale World Wildlife Fund (WWF) – les animaux ne sont jamais présentés comme ils sont, mais comme des faire-valoir ou des projections narcissiques des êtres humains, la dernière chose à faire si on veut changer les mentalités. Ce qui donne à penser que les ONG comme WWF ne font pas partie de la solution, mais du problème.
Le seul film documentaire sur les animaux digne de ce nom est Le peuple singe de Gérard Vienne. Comme il fallait s’y attendre, ce film fut un échec commercial retentissant, « l’animal ne réussissant à l’écran, déplore l’ethnologue Eric Conan, qu’à condition de n’avoir plus d’animal que l’apparence, d’être dénaturé.  [1] »

Les récits poétiques contribuent aussi à alourdir, considérablement, le fardeau des bêtes en entretenant des idées et des valeurs qui n’ont aucune prise sur la réalité. Ces auteurs à succès servent souvent comme point de référence pour rationaliser les pires inepties.
Yan Martel, l’auteur du roman à la mode Histoire de Pi, livre lu par des millions de lecteurs à travers le monde, décrit les zoos comme des refuges où les animaux trouvent gîte et paix. Une vision anthropomorphique de ces institutions qui occulte totalement la triste réalité du monde carcéral autant à petite échelle, dans des espaces restreints comme les zoos et les élevages, qu’à plus grande échelle, dans un milieu urbain où les habitations font fonction de cage.

À vrai dire, les animaux sont aussi malheureux en captivité que la vaste majorité des prisonniers dans les prisons, les camps de concentration ou les goulags. S’ils ne peuvent le dire dans notre langue, le nombre phénoménal d’animaux souffrant de maladies physiques (infestations parasitaires, maladies nutritives, etc.) et psychologiques (phobie, stéréotypie et anxiété chronique) est éloquent. Si quelques spécimens particulièrement robustes et bien adaptés à ce genre d’environnement réussissent à tirer leur épingle du jeu, c’est l’exception qui confirme la règle. L’économie de l’ensemble est largement déficitaire… pour tous ceux concernés [2].

Saint-Exupéry, avec Le Petit Prince, ne donne pas sa place non plus, mettant ces mots dans la bouche du renard : « Ma vie est monotone. […] Je m’ennuie donc un peu. Mais, si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serais pour toi unique au monde... S’il te plaît… apprivoise-moi ! […] Si tu veux un ami, apprivoise-moi. […] Je découvrirai le prix du bonheur. »

Or, un animal n’a aucunement besoin d’être apprivoisé pour découvrir le prix du bonheur. Au contraire, il n’est pas du tout dans son intérêt de créer des liens avec lui, de le rendre dépendant, de le sortir du milieu où il vit en diapason avec sa nature. La vie en captivité ne peut en aucun cas remplacer la vie intense que les animaux sauvages vivent au sein de leur niche écologique.
Pensez par ailleurs que les chasseurs et les éleveurs de poules sont plus cruels que ceux qui apprivoisent les animaux pour en faire leurs « amis » est une erreur de jugement lourde de conséquences. Sous des apparences innocentes, les animaux de compagnie sont en effet exploités avec autant de cruauté que les autres [3].

Il est également faux de dire que l’on ne connaît que les choses que l’on apprivoise. C’est plutôt le contraire. Pour vraiment connaître un animal, il faut l’observer dans son milieu naturel, sans interférer. En notre présence, sous notre influence, il y a fort à parier qu’il n’agira pas naturellement.
L’auteur, Saint-Exupéry, a raison au moins sur un point : l’essentiel est invisible à l’œil.

Le droit des animaux

Même le concept de droit pour les animaux est erroné, d’abord parce qu’il définit les besoins des animaux toujours selon des critères humains, ensuite parce que la nécessité même de donner des droits aux animaux est un faux besoin créé de toutes pièces par les avocats, les juristes et les protecteurs des animaux. Me Anne-Marie Sohm-Bourgeois, maître de conférence à la Faculté de droit de Clermont-Ferrand, en France, est claire à ce propos : « Ce changement [donner des droits aux animaux] apporterait-il une véritable amélioration de la condition animale ? Le but recherché peut-il justifier les problèmes posés par la modification de nos traditionnels concepts juridiques ? On doit hélas ! répondre par la négative. L’animal, devenu titulaire de droits, ne pourra jamais les exercer et, comme aujourd’hui, c’est son maître, ou un organisme habilité qui le fera pour lui. Or, en l’état actuel des textes, il en est déjà ainsi  [4]. »

L’antispécisme

Aux États-Unis où la zoolâtrie est une religion, au nom de l’émancipation animale et la fin du spécisme – l’équivalent animal du racisme, une autre dérive de l’anthropomorphisme – les amoureux des bêtes se livrent, selon le mot du journaliste Michael Schaffer, à de véritables « guerres de chiens ». Ils réclament le droit de laisser leurs chiens errer dans les parcs et les réserves naturelles, mettant ainsi en danger plusieurs espèces animales et botaniques en voie de disparition.
Ainsi, à Fort Funstun, par exemple, une réserve naturelle près de San Francisco, la ville dont le nom fait référence à François d’Assise, le saint patron des animaux, l’endroit où l’on retrouve le plus grand nombre d’animaux de compagnie au monde, Schaffer a pu apercevoir en une seule journée plus de 400 chiens laissés en liberté pendant que leurs maîtres se livraient à une véritable kermesse pour célébrer l’entrée tant espérée de leurs amis à quatre pattes dans le panthéon de l’humanité [5].
Ce scénario se répète à différent degré plus ou moins partout dans le monde où sévit ce genre de dérive idéologique.

Le sentimentalisme

Dans cette perspective, à moins de s’adresser aux problèmes de fond comme l’anthropomorphisme, chose que ne font jamais les protecteurs des animaux, voire les abolitionnistes, le statu quo est assuré. Comme le pense notamment l’ethnologue italien Sergio Dalla Bernardina, le mouvement animalier est dans ce sens une comédie de l’innocence répondant à des ambitions purement égocentriques. Cette stratégie sert entre autres à résoudre les tensions morales suscitées par notre style de vie en faisant croire qu’un changement est éminent. En échange, les militants qui sont mis en spectacle y gagnent en estime de soi, et la collectivité aussi, car ce sont ses émissaires, dans l’esprit de ce texte de Friedrich Nietzsche extrait de L’Antéchrist : « Lorsqu’on est chargé de tâches sacrées comme d’amender, de sauver, de racheter les hommes, lorsqu’on abrite la divinité dans sa poitrine, lorsqu’on est le porte-parole d’impératifs de l’au-delà, du seul fait de cette mission, on se trouve d’emblée hors des évaluations purement intellectuelles soi-même déjà presque sanctifié par cette mission, soi-même déjà l’archétype d’un ordre supérieur !  [6] »
En d’autres mots, la défense des animaux est une forme de sentimentalisme où l’enjeu est moins le changement que l’espoir ou l’idée du changement avec la sensation éphémère de bien-être qu’il procure à petit prix. Les cyniques du XVIIe siècle comme La Rochefoucauld étaient fort conscients de cette machination culturelle qu’ils définissaient comme «  le tribut que le vice paie à la vertu ».


[1Éric Conan (1989). « La zoophilie, maladie infantile de l’écologisme. » Esprit, no 155, p. 124-126. En ligne : http://www.esprit.presse.fr/archive/review/article.php?code=12670

[2Éric Baratay et Élizabeth Hardouin-Fuguier (1998). Zoos, histoires des jardins zoologiques en occident (XVIe –XXe siècle). La Découverte ; Jean-Claude Nouët (1998). « Zoos. » Si les Lions pouvaient parler. Essais sur la condition animale ; sous la direction de Boris Cyrulnik. Quarto Gallimard, p. 543 ; H. Heidiger (1968). The Psychology and Behavior of Animals in Zoos, Dover Publications.

[3Charles Danten. « Le mythe de l’animal-roi ». Le Québec sceptique no 75. En ligne : http://static.blog4ever.com/2011/07/511128/artfichier_511128_499360_201202102833266.pdf .

[4Anne-Marie Sohm-Bourgeois (1990). « La personnification de l’animal : une tentation à
repousser. » Recueil Dalloz Sirey, 7e Cahier. En ligne : http://pronaturafrance.free.fr/personnif.html

[5Michael Schaffer (2009). One Nation Under Dog. Henry Holt ; p. 41.

[6Citation de Nietzsche tirée du livre de Sergio Dalla Bernardina L’éloquence des bêtes (2006), Éditions Métailié.

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