Dossier : Le sport en ville - une appropriation citoyenne

Le stade du coin de la rue

Pierre-Mathieu Le Bel

Il est gros. Il a coûté cher. On aimerait bien collectivement mettre le pic dedans, tout en sachant bien qu’on ne peut pas : ce serait plus cher encore, et puis que mettrait-on à la place ? De toute façon, n’est-ce pas délicieusement gros ? La seule construction qui atteigne ce niveau de démesure dans la province entière. On en parle comme d’un équipement métropolitain. Les rapports d’enquête, d’étude, de faisabilité vous le diront tous : le plus gros stationnement intérieur de l’Est du Canada. Peut-être même du Nord-Est de l’Amérique. BIG !

Le stade du coin de la rue

Si gros, si cher, qu’il faut réfléchir à son avenir d’une façon collective. Évidemment il fallait consulter, comme l’a fait, et bien fait, le Comité-conseil sur l’avenir du stade olympique animé par Lise Bissonnette au courant de l’automne. On s’est déplacés jusqu’en région pour mesurer l’envergure de la situation. Sa construction avait impliqué un effort collectif monumental, tellement que d’aucuns ont parlé de traumatisme suite à son échec. L’ombre de cet« échec » olympique plane d’ailleurs toujours sur les nouveaux projets. Encore qu’il faille relativiser cet échec, car le stade reste un symbole puissant, une attraction touristique reconnue, lui, sa tour, sans parler du Biodôme qui lui est accolé.

La Régie des Installations olympiques (RIO) et Le muséum nature de Montréal (qui, ultimement, relève de la ville de Montréal et rassemble le Jardin botanique, l’insectarium, le Biodôme et le nouveau Planétarium) travaillent de façon rapprochée afin de donner un nouveau souffle au site olympique et de coordonner l’aménagement et la programmation des activités. Le directeur du Muséum nature, Charles Mathieu Brunel, a lancé, dans cette veine, l’Espace pour la vie, en 2011. L’intention est plus que louable et les objectifs ambitieux. Il s’agit de créer un espace « évolutif », d’ « expériences immersives », afin de « repenser le lien qui unit l’être humain à la nature ».

Qu’on me comprenne bien, ces objectifs sont aussi louables que nécessaires. Néanmoins, ils s’appuient essentiellement sur l’organisation d’événements, sur la recherche d’une programmation qui sache faire venir les foules. Or, le spectacle et la publicité pourront-ils être des catalyseurs des changements de comportement que dit souhaiter l’Espace pour la vie ? Que la publicité promeuve l’activité physique ou la conservation de la nature ne change rien à la nature publicitaire et spectaculaire de la chose. N’y a-t-il pas lieu ici de différencier de manière plus subtile « visiteurs » et « voisins » ? Si cet espace doit être un espace pour la vie, peut-être devrait-il être également espace de vie. Peut-on y arriver en considérant ceux qui le fréquentent comme une clientèle à servir ?

Un équipement de quartier ou un stade métropolitain ?

Les types d’acteurs locaux varient nécessairement selon le profil socioéconomique d’un quartier. Or, l’Arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve ainsi que celui de Rosemont-Petite-Patrie ont un profil socio-économique particulier. L’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve comptait 129 110 habitants en 2009, dont une concentration de personnes âgées de plus de 54 ans plus élevée que la moyenne montréalaise. Il a la plus faible densité d’immigrants de Montréal (15 %) et est le plus francophone (90%). La concentration de familles monoparentales (25%) y est supérieure à la moyenne montréalaise. 27 % de la population de 15 ans et plus n’a aucun diplôme ou grade scolaire. Cela se reflète dans le taux de chômage, qui s’élève à 8,1 % de la population active et jusqu’à 11,5 % dans le groupe des 15 - 24 ans. 16,4 % des familles vivent sous le seuil de faible revenu après impôt. Le prix d’un loyer est généralement inférieur à la moyenne montréalaise, mais plus de 34 % des ménages locataires doivent quand même consacrer au moins 30 % de leur revenu au logement. En comparaison, l’arrondissement Rosemont-Petite-Patrie est un peu plus favorisé avec un nombre de familles vivant sous le seuil de faible revenu après impôt de 16% et 37% de familles consacrant plus de 30% de leur revenu au logement.

Ces profils expliquent la présence d’acteurs communautaires spécifiques. Bien que le logement soit une préoccupation centrale dans les deux arrondissements, les problématiques liées au troisième âge sont davantage visibles chez les acteurs de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve que chez ceux de Rosemont-Petite-Patrie et celles liées à l’immigration sont davantage présentes dans cet arrondissement que dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve. De manière générale, la situation socioéconomique est plus fragile dans l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve et cela contribue au foisonnement des acteurs communautaires en matière de développement social. Ne pas les faire participer de façon concrète au futur aménagement du site olympique rendra plus difficile l’acceptabilité sociale de tout projet.

En outre, même si les projets et les activités de la RIO ne concordent pas exactement avec les projets et les activités du futur Espace pour la vie, dans l’esprit de la population les deux risquent fort d’être confondus. Il en résultera que si l’on cherche à faire connaitre et faire participer la population locale aux projets du second, on comprendra mal pourquoi il serait impossible de participer à ceux du premier. Mais la RIO ne semble pas jusqu’ici faire montre de beaucoup d’ouverture.

Le communautaire

Je vois un grand potentiel dans l’intégration des organisations communautaires environnantes à la gestion quotidienne et la planification de ces projets. Parmi les groupes communautaires des deux arrondissements, on note que plusieurs ont des activités d’insertion sociale et de formation. Il ne faudrait pas oublier non plus les 600 personnes du secteur des sports et loisirs qui travaillent sous terre depuis 26 ans dans ce qui fut un stationnement, de même que les 50 000 visiteurs et bénévoles du secteur du sport et des loisirs qui passent chaque semaine dans les installations olympiques. Il ne s’agit pas ici de touristes ou de visiteurs du Biodôme, mais de membres des quelque 40 organismes nationaux de loisir et des secteurs de l’économie sociale. Il me semble que l’acceptabilité sociale des futurs projets d’aménagement du site olympique peut être influencée par le degré avec lequel ces activités seront arrimées au nouvel aménagement, à sa mise en place et aux activités qui s’y déploieront.

Plus nombreux seront les acteurs locaux sollicités par le processus d’aménagement urbain, plus difficile sera peut être l’atteinte de consensus, mais plus grande sera l’acceptabilité sociale du projet une fois celui-ci lancé. Du coup, la fréquentation et l’usage par la population locale rendront le site plus attrayant pour les autres visiteurs tout en lui assurant une clientèle plus stable. La RIO peut cependant aller encore plus loin en considérant la communauté locale non pas comme une clientèle, mais comme un véritable partenaire. En ce sens, les territoires d’Hochelaga-Maisonneuve et de Rosemont-Petite-Patrie réunissent, notamment à travers la grande diversité de leurs organismes communautaires, un ensemble de savoir-faire et de ressources humaines d’autant plus important que le désir de changement y est puissant. En cherchant d’emblée comment ces organisations peuvent agir comme fournisseurs de services, de main-d’oeuvre, de connaissances pour la RIO et le futur Espace pour la vie, on considère les citoyens d’Hochelaga-Maisonneuve non pas comme des clientèles, et encore moins comme des spectateurs de la fantastique programmation qu’on nous promet, mais comme des citoyens au sens plein, qui ont droit au chapitre et droit à la ville. Ce ne seront pas seulement les acteurs locaux qui sortiront gagnants du nouvel aménagement, mais également la RIO qui puisera ses ressources humaines dans un bassin dynamique de plus de 250 000 habitants.

Limiter le choix de gestion à une alternative entre le secteur privé et le secteur public étatique et municipal constituerait un aveuglement volontaire devant la réalité socio-économique du quartier. Pourquoi ne pas privilégier un engagement en faveur de l’accueil de coopératives ? Pourquoi pas un règlement contre la malbouffe ? Une obligation d’engager localement ? Une présence de groupes communautaires sur le conseil d’administration de la RIO ?

Pour un site qui a la taille du site olympique et qui loge au c ?ur d’un des quartiers les plus populeux d’une métropole comme Montréal, le rayonnement international ne signifie pas que les acteurs locaux n’ont pas un rôle important à jouer dans son aménagement. La population locale sera la première à en subir les impacts, mais elle constitue également un bassin d’individus qui peuvent non seulement constituer une base captive de consommateurs, mais qui sera également sollicité afin de donner à l’ensemble un caractère vivant. Ultimement, et au-delà d’une vision événementielle de la planification des activités, la population de Merci-Hochelaga-Maisonneuve et de Rosemont sera la première à fréquenter le site et ses abords au quotidien. La facture du site peut y gagner beaucoup en authenticité. Elle ne ressemblera plus à un lieu construit uniquement pour le regard de l’autre, mais sera affublée de l’ambiance que seuls gagnent les lieux véritablement utilisés et appréciés sur une base quotidienne. C’est cela qui, en retour, sera ressenti par le visiteur occasionnel comme véritablement unique.

Hochelaga-Maisonneuve a de la chance : il peut compte sur un stade de quartier comme on compte sur le dépanneur du coin. Pourquoi les parents des HLM Boyce-Viau, à deux pas, ne pourraient-ils pas envoyer leurs enfants jouer dehors « au stade du coin » ? Un dépanneur fait partie de la vie des citadins parce que ceux-ci l’intègre à leurs pratiques, pas parce qu’on y tiendra une performance. Si la fonction d’un stade est évidemment différente, il n’en demeure pas moins que les résidents du quartier doivent avoir l’envie et la possibilité de l’intégrer à leurs pratiques et stratégies quotidiennes. C’est là que se situe la véritable appropriation.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Pierre-Mathieu Le Bel

Géographe, Université Blaise-Pascal

P.-S.

Les données statistiques proviennent de la Direction de la planification du développement du territoire du Service de la mise en valeur du territoire et du patrimoine, 2007 ; 2009.

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