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Point de vue

Est-il trop osé de critiquer les préjugés ?

L’industrie de la pornographie

François Doyon

Dans le Québec d’avant les années 1960, il était mal vu qu’une femme enceinte enseigne en exposant aux yeux des enfants cet état impudique qu’était la grossesse. Un demi-siècle plus tard, le préjugé selon lequel un adulte qui n’a pas l’apparence d’un être asexué est inapte à occuper certains emplois est toujours bien vivant.

L’année dernière, Julie Gagnon, alias Samantha Ardente, a été congédiée de son emploi d’agente de bureau à la commission scolaire des Navigateurs parce qu’elle avait joué dans une production pornographique québécoise. Elle a perdu son emploi pour avoir fait quelque chose en dehors de l’exercice de ses fonctions qui n’a rien d’illégal. Elle a travaillé dans l’industrie du divertissement pour adultes.

Des arguments fallacieux

On peut supposer que ceux qui sont en accord avec son congédiement pensent qu’une personne ayant déjà fait de la pornographie représente un certain danger moral. La pornographie serait radicalement incompatible avec la mission et les valeurs de certains milieux de travail. Mais incompatible en quoi précisément ? Essayons donc d’évaluer la valeur de trois arguments souvent avancés pour condamner la pornographie. [1]

Premièrement, la pornographie serait dangereuse pour le psychisme. Or, aucune étude sérieuse et systématique n’a encore jamais pu montrer en quoi la pornographie peut être néfaste. Le mal que peut causer la pornographie semble particulièrement difficile à démontrer. Par contre, on peut très facilement remettre en question la bonne foi de ceux qui s’opposent à la pornographie pour le plus grand bien des jeunes. Ils sont persuadés que l’exposition à la pornographie corrompt le psychisme des adolescents, ce qui les conduit à adopter un comportement sexuel dégradant et inapproprié envers leurs partenaires. La pornographie serait la théorie du viol. Or, ceux qui détestent la pornographie sont généralement aussi en faveur de juger et de punir les jeunes contrevenants comme s’ils étaient des adultes, comme si ce que peut subir un adolescent dans une prison pour adultes ne pouvait pas l’exposer à des comportements sexuels inappropriés. Belle incohérence : le psychisme des jeunes est trop fragile pour la porno, mais assez fort pour la prison…

Deuxièmement, la pornographie serait la cause d’attitudes dégradantes envers ses partenaires sexuels. C’est peut-être prendre l’effet pour la cause, car ceux qui ont des idées et des attitudes répugnantes à l’égard de leurs partenaires sexuels avant de consommer de la pornographie continuent de les avoir après ; et ceux qui ne les ont pas avant ne les ont pas après. Il est tout aussi difficile de prouver que la pornographie influence les comportements sexuels qu’il est difficile de prouver que les jeux vidéo violents rendent tous leurs joueurs violents.

Troisièmement, la pornographie entraverait le progrès de la reconnaissance et du respect des droits des femmes. Or, il ne suffit que de quelques connaissances en géographie humaine pour savoir que les droits de la personne sont plus respectés dans les pays qui tolèrent la pornographie que dans les pays qui l’interdisent. Et il va sans dire que le biais hétérosexiste de cet argument est évident, car il est difficile de voir comment la pornographie gaie entraînerait le mépris de la femme par l’homme… Bref, même si l’argument était recevable, il serait loin de pouvoir condamner la pornographie en général.

Nous voyons que ces trois arguments fréquemment invoqués pour condamner la pornographie et stigmatiser ses artisans ne résistent pas à la critique. Ceux qui les brandissent en sont probablement eux-mêmes conscients. La vérité, me semble-t-il, est que ceux qui s’opposent à la pornographie ne le font finalement que pour des raisons idéologiques.

Une morale morbide

La culture nord-américaine tolère beaucoup plus la violence que la jouissance : un film comportant des scènes de meurtre ne se fait pas interdire aux mineurs ; en revanche, un film où l’on voit un pénis en érection est automatiquement condamné à une interdiction aux jeunes de moins de 18 ans. Malgré son passé d’acteur de films particulièrement violents, où il a joué le rôle d’une machine à tuer, Arnold Schwarzenegger n’a pas été jugé indigne de devenir gouverneur de l’État de la Californie, alors que le président Bill Clinton a été menacé de destitution pour avoir tenté de cacher une banale histoire de fellation. L’affiche du film Goon : dur à cuire a été retirée des métros de Montréal et de Toronto en mars dernier en raison d’une allusion au cunnilingus, alors que le sourire aux dents cassées par la violence au hockey que l’on pouvait voir sur la même affiche n’a fait sourciller personne. Le sexe nous choque plus que la violence. Notre culture est plus une culture de violence et de mort que de plaisir et de vie.

Peut-être que cela est dû à la conception du corps comme tombeau de l’âme que la tradition chrétienne emprunta à Platon pour mettre en scène l’éternel combat de l’esprit contre la chair qui constitue l’essentiel de l’existence chrétienne. Avoir un corps est une honte. Saint Augustin décrit en des termes très durs l’éveil de son désir sexuel d’adolescent : « Des vapeurs s’exhalaient de la boueuse concupiscence de ma chair, du bouillonnement de ma puberté ; elles ennuageaient et offusquaient mon cœur ; tellement qu’il ne distinguait plus la douce clarté de l’affection des ténèbres sensuelles. L’une et l’autre fermentaient confusément, et ma débile jeunesse emportée à travers les précipices des passions était plongée dans un abîme de vices. » [2]

Quinze siècles de christianisme plus tard, Emmanuel Kant, la figure emblématique du Siècle des Lumières en Allemagne, écrit le plus sérieusement du monde qu’il vaut mieux se suicider que se masturber : « À supposer en effet que, dans le suicide, le rejet obstiné de son être comme constituant un fardeau de la vie ne soit pas pour le moins un abandon plein de mollesse à l’attrait de l’animalité, mais requiert un courage dans le cadre duquel le respect de l’humanité dans sa propre personne trouve encore une place, celui qui cède entièrement au penchant animal réduit l’homme à n’être qu’une chose dont on peut jouir, mais qui cependant, dans cette jouissance, est en même temps contre nature, c’est-à-dire un objet qui suscite le dégoût, et il se dépouille ainsi de tout respect envers lui-même. » [3]

Le sexe nous dérange. Malgré la fameuse libération sexuelle des années soixante du siècle dernier et le déploiement actuel de la sexualité spectacle, la morale traditionnelle exerce encore sa morbide influence.

Il reste que les gens sont libres de croire qu’un artisan de l’industrie du divertissement pour adulte devenu professionnel représente un danger moral, comme s’il émanait de lui les vapeurs infernales de débauche. À chacun ses croyances. Mais un employeur ne devrait pas avoir le droit de congédier quelqu’un pour plaire à tous ceux qui partagent cette croyance, quelles que soient les pressions que ces personnes puissent exercer sur lui. Il ne faut pas se soumettre à la dictature du « qu’en-dira-t-on ». Un bon employé reste un bon employé, et le juger inapte à accomplir son travail en raison d’un jugement idéologique sur sa vie personnelle n’est qu’un insidieux sophisme ad hominem.

L’État doit rester neutre

Un État démocratique se doit d’être neutre en ce qui concerne les différentes conceptions du bien. Il n’a pas la légitimité nécessaire pour promouvoir une conception particulière de la sexualité et de la vie en général. Par conséquent, les valeurs que l’État doit favoriser dans une société démocratique sont la liberté et la tolérance et non pas que la pornographie est quelque chose de mal. En effet, même si la pornographie donne une image de la sexualité qui peut déplaire à plusieurs, ce n’est pas le rôle de l’État que de promouvoir ou de protéger une quelconque conception de la sexualité.

Au fond, peut-être est-ce la séparation de la sexualité et des sentiments dans la pornographie qui dérange le plus. Mais séparer d’une certaine façon amour et sexualité est-il dangereux au point que l’État, par le biais de ses institutions, doive intervenir par le congédiement ? Je laisse à Jeremy Bentham le soin de répondre : « Lorsque le châtiment est si sévère, alors que le mal causé par le crime est tellement faible, voire douteux, on ne peut que soupçonner que les motifs déterminants ne sont pas ceux que l’on avoue.  » [4]

NOTES

[1] Là-dessus, voir R. OGIEN, Penser la pornographie, Paris, Presses universitaires de France, 2003.

[2] AUGUSTIN, Confessions, livre deuxième, chapitre II, trad. J. Trabucco, paris GF, 1964, p. 38.

[3] E. KANT, Métaphysique des m ?urs II, trad. A. Renaut, p. 278-279.

[4] J. BENTHAM, Essai sur la pédérastie, trad. J.-C. Bouyard, Paris, Questions de genre – GKC, 2002, p. 67.

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