Postes Canada à l’ère du 2.0

No 55 - été 2014

Société

Postes Canada à l’ère du 2.0

Postes Canada avance dans sa stratégie de mettre un terme à la livraison du courrier à domicile. Les protestations n’ont pas tardé à venir tant des partis d’opposition que des municipalités et des citoyen·ne·s dès l’annonce de la société en février dernier. Pourtant, en mettant l’accent sur les aspects les plus matériels du problème, ne passe-t-on pas à côté de l’essentiel ?

Le Département des bureaux de poste a vu le jour en 1867. Presque en même temps que le pays. C’est en 1981 que la Loi sur la Société canadienne des postes institue Postes Canada que l’on connaît aujourd’hui. La santé financière de l’institution a évolué en dents de scie, mais les dernières années ont été particulièrement difficiles pour la société qui cumulait un déficit de plus de 100 M$ pour le deuxième trimestre de 2013 seulement.

On peut supposer que cela s’inscrit dans la logi­que de l’époque et prédire que la presque totalité de la distribution des lettres est effectivement amenée à disparaître. Restera la distribution de colis. Cette situation impose une rationalisation des activités, prétend-on, et la fin du courrier à domicile s’inscrit dans cette logique.

Quel rôle pour Postes Canada ?

L’impact de l’aménagement urbain de boîtes postales par milliers ou centaines de milliers dans des villes déjà bien pleines frappe évidemment l’imaginaire. Mais cette inquiétude est symptomatique d’une analyse du problème uniquement articulée autour de sa base matérielle. L’impact spatial des infrastructures de télécommunications n’est de toute façon jamais nul, loin s’en faut. On pensera aux antennes, câbles et autres boîtes. On pensera également aux ondes et à la mobilité des techniciens, ceux qui vont parfois dans votre cour arrière pour monter à un poteau sans demander votre accord.

L’erreur n’a-t-elle pas été de concevoir Postes Canada comme une institution ayant pour tâche de livrer des lettres et colis plutôt que comme une agence permettant la diffusion d’informations ? Si l’État a autrefois jugé bon d’assurer la distribution du courrier, c’est peut-être non seulement parce que cela permet une diffusion matérielle de missives, mais plutôt et surtout parce que cette diffusion est essentielle à la production et à la reproduction d’une sphère publique dynamique, cette dernière nécessitant des échanges riches et constants entre citoyennes et citoyens.

Ne pas acheminer le courrier jusqu’aux ménages, cela équivaut au retrait graduel de l’État de la distribution de l’information. Phénomène qu’on constate également à travers le financement toujours menacé de Radio-Canada – CBC (la différence tient en quelque sorte au fait que Radio-Canada offre un médium et du contenu, alors que Postes Canada n’offre qu’un médium).

Dans la mesure où on peut voir Postes Canada comme présentant une opportunité, publique, d’accès à l’information, ne peut-on voir dans la fin annoncée de la livraison du courrier à domicile une forme de privatisation du bien commun ? Cette privatisation est d’autant plus pernicieuse qu’elle est atteinte par la passivité plutôt que par l’action. On n’a, en somme, qu’à laisser la technologie rattraper les institutions du bien commun, qui deviennent obsolètes, en ne changeant jamais leur mandat ou en limitant leurs ressources financières.

Cette privatisation s’effectue par la base, en rendant l’individu responsable de la réception du courrier, ce qui activera de nouvelles inégalités, les personnes à mobilité réduite ayant un accès plus difficile aux futures boîtes postales. Cette inégalité est déjà vécue dans certains milieux ruraux. La privatisation s’effectue également par le haut en laissant l’espace d’informations le plus dynamique et contemporain – Internet, qui prend la place du courrier – aux intérêts privés des câblodistributeurs, ce qui a pour effet de retirer ce domaine de l’espace de délibération que permet au moins en principe un service rattaché aux institutions publiques.

Si l’on considère que Postes Canada est responsable d’infrastructures et de pratiques permettant la distribution efficace de l’information, on peut alors tirer des conclusions plus novatrices que celles qui sont implicites dans le « downsizing » assassin que l’on connaît, dans l’augmentation des tarifs ou encore dans l’offre de services bancaires que proposait le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP). Plutôt que des missives et des paquets, c’est l’accès au 2.0 qui doit être distribué. Postes Canada devrait, en fait, pour être de son époque, être un fournisseur de services Internet en plus d’un distributeur de colis. Ce serait d’ailleurs cohérent avec la Loi sur la Société canadienne des postes qui stipule entre autres : « Dans l’exercice de sa mission, la Société, tout en assurant l’essentiel du service postal habituel : a) tient compte de l’opportunité d’adapter, qualitativement et quantitativement, ses prestations et ses produits à l’évolution de la technologie des communications. »

Après tout, Radio-Canada fait bien de la télé.

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