Éducation et TIC

No 68 - février / mars 2017

Chronique Éducation

Éducation et TIC

Quelle place dans la salle de classe ?

Le 5e Sommet de l’iPad et du numérique en éducation se déroulera au Palais des Congrès de Montréal ce printemps, plus précisément les 18 et 19 mai. La tenue d’un tel sommet pose pourtant de sérieuses questions. 

On ne peut que s’étonner, pour dire le moins, de voir le nom d’un produit commercial dans l’intitulé d’une conférence qui concerne l’éducation, bien public financé par le public, sous l’égide de nos universités publiques et à laquelle participent des fonctionnaires payé·e·s par le public. Des intérêts financiers énormes sont ici en jeu et on aimerait donc que les discussions et les décisions soient prises en toute indépendance et en toute transparence.

Quoi qu’il en soit, tout le monde, je pense, conviendra de la pertinence de réfléchir à la place qu’il convient d’accorder au numérique et aux TIC [1] à l’école. D’autant plus que bien des établissements scolaires s’engagent ou vont s’engager, résolument, dans la voie du numérique, en particulier en dotant chaque élève d’un… iPad. 

Je voudrais ajouter à la réflexion collective qui s’impose une pièce qui me semble importante et digne d’être sérieusement prise en compte. Il s’agit d’un volumineux rapport produit par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le même organisme qui réalise les bien connues enquêtes PISA [2]. Le rapport s’intitule « Students, Computers and Learning. Making the Connection ». Il est accessible en ligne et je vous incite fortement à le consulter [3]. On y rapporte les conclusions d’une vaste enquête sur les TIC et l’école dans les pays de l’OCDE.

Des données à considérer

Il faut le dire : le rapport de l’OCDE ne minimise aucunement l’importance de l’enjeu éducationnel et place bien haut le devoir pour l’école de faire des enfants des utilisateurs·trices critiques des TIC, lesquelles sont déjà omniprésentes et prendront à l’avenir de plus en plus de place. Ces technologies, on le reconnaît donc d’emblée dans le rapport, apportent et apporteront encore de substantielles modifications dans nos vies tant privées que professionnelles.

Bref, la perspective ici n’est aucunement technophobe, n’est en rien hostile aux TIC – dont on nous dit même que leur maîtrise est désormais l’une des conditions de la pleine participation à la vie sociale, économique et politique.

Mais ce document rapporte aussi, très clairement et sans rien cacher, certaines troublantes découvertes faites durant l’enquête. Je vais me permettre de citer cinq d’entre elles, qui sont vraiment dignes de mention.

Je pense qu’il n’est pas exagéré de lire dans ces lignes une sérieuse mise en garde contre ce que j’appellerais la tentation technophile, qui mêle un impératif de rapidement faire entrer les TIC à l’école avec la bien naïve conviction qu’elles sont la solution à tous nos maux (ou peu s’en faut) ; tout cela avec un troublant oubli de ce qu’il en coûte, sur le plan pédagogique mais aussi financier, d’investir là-dedans – et qui s’enrichit de ces investissements…

Le récent épisode des tableaux blancs interactifs (TBI), à lui seul, devrait nous inciter à la prudence au Québec. Et le rapport, on l’a vu, enfonce justement ce clou. Je le cite de nouveau tant la chose doit être entendue : « Les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les TIC dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences. »

Des pistes à explorer

Le défi que le rapport identifiait d’emblée (donner aux jeunes la maîtrise critique de cet outil devenu l’une des conditions de la pleine participation à la vie sociale, économique et politique) reste toutefois bien présent et le rapport suggère des moyens de le relever avec succès.

Par exemple, on apprend que des pays ou des villes (tels la Corée et Shanghai) qui utilisent moins l’ordinateur à l’école figuraient au PISA de 2012 parmi « les plus performants aux évaluations informatisées de compréhension de l’écrit électronique et de mathématiques ». Mieux, ou pire si je puis dire : « [D]ans les pays où il est plus courant pour les élèves d’utiliser Internet à l’école dans le cadre du travail scolaire, leur performance en compréhension de l’écrit a reculé entre 2000 et 2012, en moyenne. »  

Cela suggère que c’est le type d’utilisation des TIC qui compte, mais aussi que les savoirs qu’on possède d’avance lorsqu’on consulte les TIC sont pour beaucoup dans ce qu’on en retirera, une idée que les sciences cognitives nous incitent à tenir pour crucialement vraie. Le rapport dit d’ailleurs ceci, dont tout le monde devrait tenir le plus grand compte en se prononçant sur ces questions : « Pour réduire les inégalités dans la capacité à tirer profit des outils numériques, les pays doivent avant tout améliorer l’équité de leur système d’éducation. Le fait de garantir l’acquisition par chaque enfant d’un niveau de compétences de base en compréhension de l’écrit et en mathématiques est bien plus susceptible d’améliorer l’égalité des chances dans notre monde numérique que l’élargissement ou la subvention de l’accès aux appareils et services de haute technologie. » 

Sur ce, bon Sommet de l’iPad et du numérique en éducation. 


[1Technologies de l’information et de la communication

[2Les enquêtes PISA (pour Program for International Student Assessment) sont un ensemble d’études internationales visant à mesurer la « performance » des systèmes scolaires de pays membres et non membres de l’OCDE. Ces tests évaluent la compétence des élèves de 15 ans en lecture ainsi qu’en littératie mathématique et scientifique

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