Dossier : Prisons. À l’ombre des (...)

Dossier : Prisons, à l’ombre des regards

Hors les murs

Écrit et illustré par Rémi Leroux

Les groupes de soutien aux détenu·e·s tissent des liens entre l’intérieur et l’extérieur de la prison, accompagnent les personnes judiciarisées dans leur transition vers la liberté et, pour certains, remettent en cause l’existence même du système carcéral.

31 décembre 2016, 17h30. Complexe des prisons de Laval. Un autobus scolaire s’immobilise au croisement de la montée Saint-François et de la petite route recouverte de neige qui conduit à la prison Leclerc. Une voiture de police barre la route principale, mais pas le chemin menant au centre de détention où cohabitent détenu·e·s hommes et femmes, ces dernières ayant été transférées de l’ancienne prison Tanguay début 2016. Dehors, il fait nuit, le vent souffle et la neige tombe en rafales.

De l’autobus descendent une soixantaine de personnes qui, à marche forcée, prennent la direction de la prison fédérale. Objectif : s’approcher au plus près de l’entrée principale avant que les officiers de la sécurité publique n’arrivent en grand nombre. Tambour, soubassophone, couvercles de casseroles et cuillères en bois se mettent à résonner dans le blizzard. Les gyrophares des voitures de police éclairent par intermittence les grilles rehaussées de fil de fer barbelé qui ceinturent le bâtiment.

Comme chaque année à la Saint-Sylvestre, quelques dizaines de militant·e·s se retrouvent pour la marche du bruit en soutien aux détenu·e·s et contre le système carcéral, « pierre angulaire des systèmes qui nous oppressent et moyen indispensable de faire fonctionner la société canadienne et coloniale dans laquelle nous vivons », peut-on lire dans l’appel à la manifestation. Après la prison Leclerc, les marcheurs·euses se rendent devant l’unité B16, qui fait partie du Centre fédéral de formation. Des hommes apparaissent aux fenêtres du petit bâtiment qui longe la montée Saint-François et saluent les manifestant·e·s. Un militant allume des feux d’artifice qui, en explosant, éclairent le ciel chargé de nuages et de neige. Derrière les vitres de la résidence, les hommes applaudissent sans bruit.

Le petit cortège rejoint ensuite le Centre fédéral de formation, pénitencier à sécurité multiple (moyenne et minimale). Parmi les marcheuses et marcheurs, nombreux défendent une position abolitionniste et s’opposent à l’existence même des prisons : « Les prisons ont été construites afin d’isoler les personnes de leurs communautés. Les manifestations de bruit auprès des centres de détention représentent des moyens physiques et matériels permettant de combattre la répression et l’isolation. »

« Ce que murs et indifférence réduisent au silence »

Mais en attendant que les prisons et pénitenciers du Québec et d’ailleurs soient définitivement rayés de la carte, les groupes de soutien aux personnes judiciarisées poursuivent leur travail au quotidien. Les associations et les groupes militants sont nombreux au Québec : le Regroupement canadien d’aide aux familles des détenu·e·s, Relais famille, les Souverains anonymes, La Société Élizabeth Fry du Québec, Alter Justice, pour ne nommer que ceux-là.

Depuis 1990, la prison de Bordeaux accueille les Souverains anonymes, une émission de radio enregistrée à l’intérieur du centre de détention par les détenus. Imaginé par Mohamed Lotfi, ce projet a soutenu et accompagné des centaines de « souverains » dans leur marche vers la réinsertion. Les Souverains de Bordeaux livrent à leurs auditeurs et auditrices ce que « murs et indifférence réduisent au silence », écrit Mohamed Lotfi.

Autre exemple d’implication auprès des détenu·e·s : le Collectif Termite intervient dans certains établissements du complexe de Laval. Mis sur pied par deux étudiantes en criminologie qui souhaitaient faire un travail à l’intérieur de la prison, ce groupe collabore avec des hommes condamnés à des peines de prison à vie.

Plusieurs fois par mois, les membres du collectif animent des groupes de discussion et des ateliers à partir des besoins des personnes judiciarisées. « Lorsque cela fait vingt ans que tu es à l’intérieur, tu n’as probablement jamais eu de téléphone cellulaire. Certains souhaitent donc savoir comment cela fonctionne, illustre Bob, membre du Collectif. Alors, nous organisons des ateliers sur le thème de la sécurité et de la technologie, par exemple. »

Des sorties hors les murs sont également mises en place, supervisées par des membres du groupe qui ont reçu une formation du service correctionnel pour encadrer ce type d’activités. Une façon de favoriser la transition de l’intérieur vers l’extérieur et de créer une base de soutien communautaire lorsque les détenus seront libérés.

La cohabitation hommes-femmes à la prison Leclerc

Retour dans le blizzard. Les manifestant·e·s se regroupent devant le Centre de prévention de l’immigration. Dans le grésillement du mégaphone, les prises de parole se succèdent pour dénoncer les politiques d’enfermement. Les détenu·e·s représentent une source indispensable d’exploitation pour l’économie canadienne, expliquent les uns. Les Autochtones, les personnes racisées et les personnes précarisées sont emprisonnées de manière disproportionnée, poursuivent les autres. Les personnes issues de l’immigration représentent la catégorie de la population carcérale qui connaît la plus importante augmentation. En outre, le nombre de femmes autochtones incarcérées a augmenté de 85% dans les dix dernières années, signe du profilage racial exercé par les forces de l’ordre et d’une constance dans la manière dont l’État maintient certaines populations dans la précarité.

Autre problème soulevé par certain·e·s militant·e·s : la cohabitation des hommes et des femmes dans la prison Leclerc depuis bientôt un an. Face à cette situation jugée extrêmement préoccupante, le ministre de la Sécurité publique du Québec, Martin Coiteux, a affirmé à l’automne 2016 que l’ouverture imminente de trois nouvelles prisons à Amos, Sept-Îles et Sorel-Tracy allait permettre de transférer les détenus masculins de Leclerc vers le reste du réseau correctionnel. Et qu’il faudrait sans doute envisager la construction d’une nouvelle prison pour femmes.

« Une vision qui ne cherche en aucun cas à s’attaquer au cœur du problème et se situe dans une idée générale de renforcement du système carcéral, lui répondent les membres du collectif Toute détention est politique. Créer de nouvelles prisons n’est pas la solution. Nous ne voulons pas de meilleures prisons, nous voulons la fin des prisons. »

« Je voulais être souverain de mon destin, un sujet de vérité, d’authenticité, l’enfant de mon identité. Un être humain qui serait homme parmi les hommes, une âme à part entière, quelqu’un de fier, quelqu’un de libre.

Je me souviens, moi, mon pays était ‘‘stupéfiants’’ ; dans les allées meurtries de ce royaume où s’effritait mon rêve, je l’ai su. Prisonnier d’un empire, mon estomac lui mendiait un bout de pain et mon cœur, un quelconque destin, mais en vain. Ses trottoirs étaient de pierres et sa pitance, barreaux de fer.

Se réhabiliter à quarante ans n’est pas chose aisée ; quand t’as brûlé ta vie à tombeau ouvert, le souvenir est amer. Être captif de quelques murs est une chose, être esclave de ‘‘son pays’’ en est une autre ; dix-huit mois à Bordeaux ce n’est pas rien, mais, vingt ans d’infernal soi-même, ça tue. »

Extrait du texte « Souverain un jour, Souverains toujours » du poète et ancien détenu de Bordeaux Nicodème Camarda, 1999 (En ligne).

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