Dossier : Prisons. À l’ombre des (...)

Dossier : Prisons, à l’ombre des regards

Waseskun. Voyage intime au coeur du pays indien

Le film de Steve Patry nous fait pénétrer à l’intérieur des murs de Waseskun, l’un des neuf centres de guérison autochtones affiliés aux Services correctionnels du Canada et aux Services correctionnels du Québec et voués à la réinsertion sociale des « délinquants autochtones ». Il nous donne ainsi à voir le sentier de la guérison sur lequel s’engagent ces hommes à la fois souffrants et entiers.

Waseskun est une maison de transition qui se situe entre la prison et la vie civile, une étape spirituelle placée sur le chemin du « retour dans la communauté » de ces détenus autochtones d’origines et de langues diverses et aux histoires personnelles singulières. Waseskun, y apprend-on, est un terme météorologique issu de la langue crie « désignant le moment après une tempête où les nuages commencent à se dissiper, laissant apparaître le bleu du ciel et les premiers rayons du soleil ». On dirait chez nous : une éclaircie.

Des hommes comme les autres

En nous faisant entrer « dans l’œuf sans effraction, sans casser la coquille », comme l’a écrit Pierre Clastres à propos du récit de captivité d’Elena Valero chez les Yanomamis, on se glisse avec la caméra patiente de Patry, imperceptiblement, dans cette éclaircie. Le spectateur s’y retrouve alors laissé à lui-même, observateur inquiet, légèrement voyeur, s’orientant au gré du commentaire des choses quotidiennes ou intimes que nous proposent les quelques participants du documentaire. Nous côtoyons tranquillement ces âmes meurtries, exposées à la morsure de l’hiver, jouant une partie de hockey-balle entre détenus, étirant une conversation amoureuse dans une des cabines téléphoniques alignées dans le stationnement du centre ou se réchauffant au soleil du partage à l’occasion de cercles de parole bruts de vulnérabilité, tissés de tensions insoutenables et de tendresses absolues. Cela, et ce sentiment de s’attarder en des lieux improbables sans pourtant ne rien bousculer, grâce au doigté du cinéaste, et surtout grâce au courage sans bornes de ses personnages, hommes ébranlés que nous suivons au gré des saisons et de leurs luttes intimes avec les démons brûlants qui les habitent.

Dans le film, dans les propos des incarcérés, on ne parle jamais directement de colonisation, on ne parle pas de relations interraciales, on ne parle pas du fait d’être Autochtones dans un monde de Blancs, on ne parle pas non plus de traditions. On parle de violence. Violence subie, violence perpétrée. On parle de l’abus –les familles broyeuses d’enfants, les mauvais traitements, le manque d’amour, les coups, le dénigrement, la cruauté, le rejet, l’abandon, les pensionnats indiens, encore l’abus, abus sexuel évoqué comme un froissement de la mémoire, la colère, la grande colère qui en résulte, la révolte, les bagarres, les coups portés, la mort donnée comme on exulte, et partout la toxicomanie, qui baigne ces existences traversées à toute vitesse (« je veux comprendre pourquoi je fuis comme ça »), que l’on devine hallucinées.

Il s’agit d’un regard, fait d’une attention suspendue, toute en brute délicatesse, qui rend possible une incursion au cœur de cette chose étonnante, terriblement humaine, de la guérison.

« Ça a fait de moi un homme de rage », lâchera un des résidents, au terme de son témoignage. La souffrance, l’incertitude devant l’avenir, la culpabilité, le désir d’aimer, et d’être aimé surtout, affleurent en chaque endroit, sur chaque surface de parole, dans les regards tendus vers le vide, les bras croisés, les doigts rongés. À l’occasion des partages animés par les thérapeutes de la maison, des pensées sont lancées en silence vers le « dehors », vers ceux qui nous attendent, ou vers ceux qui ne nous attendent pas. Et à la fin de chaque phrase prononcée, brûlante, ces hommes devant leur destin replongent en eux-mêmes, se frappent contre cet horizon implacable…

Incarcération et tradition

Ce film de Steve Patry n’est pas un documentaire « sur les Autochtones ». Heureusement. Il ne s’agit même pas d’un propos sur la scandaleuse surreprésentation des personnes d’origine autochtone dans les prisons du Canada, même si les chiffres accablants, telle une prière, sont mentionnés à la fin du documentaire : les Autochtones forment seulement 4% de la population canadienne, mais représentent 25% de la population carcérale. Plutôt, il s’agit d’un regard, fait d’une attention suspendue, toute en brute délicatesse, qui rend possible une incursion au cœur de cette chose étonnante, terriblement humaine, de la guérison.

À cet égard, ce documentaire dépouillé et aux qualités hantologiques [1] a bien un prédécesseur en ce film d’Alanis Obomsawin réalisé en 1987 intitulé La Maison de Poundmaker : la voie de la guérison [2]. Guidé du regard et des mots de la cinéaste abénaquise, on y visite un centre de traitement pour la toxicomanie fondé en Alberta, où une grande place est accordée aux traditions auto- chtones dans l’élaboration d’une démarche de guérison qui vise à inscrire la dépendance et les comportements délinquants dans l’histoire coloniale. Il s’agit de faire le lien, en somme, entre la maladie, le crime, la souffrance individuelle d’une part, et la violence systémique qui sous-tend le projet canadien d’occupation continentale d’autre part. Et il s’agit de mettre ce lien en pratique ; réinsérer non pas des individus dans la société, mais des sujets dans l’histoire. C’est par là que s’opérerait la guérison : il s’agit, à rebours de la violence et de l’abus, de trouver les moyens, aussi intimes soient-ils, de reprendre le cours d’une existence auto- chtone sur ce continent.

Le mouvement de guérison autochtone contemporain a connu des luttes importantes dans les années 1970 et 1980. Des groupes de détenu·e·s des prisons de l’Ouest canadien, joignant et s’inspirant de leurs confrères et consœurs du Red Power américain et plaidant la liberté religieuse, ont entrepris une série de manifestations qui ont fait connaître des revendications visant à obtenir pour les personnes autochtones incarcérées un accès à leurs pratiques spirituelles. Les cérémonies de tentes de sudation, le tambour et le chant, les artisanats du bois, les séjours en forêt, le tabac cérémoniel, mais aussi l’accès à la fréquentation d’aîné·e·s issus des communautés font partie de ces pratiques qui finiront par trouver leur chemin jusqu’à ces détenu·e·s. James Waldram dans The Way of the Pipe. Aboriginal Spirituality and Symbolic Healing in Canadian Prisons (publié en 1997) a fait l’histoire de ces luttes qui restent peu connues du grand public. Aussi cachées, en fait, que l’existence de ces incarcéré·e·s autochtones qui cherchent à donner un sens personnel, salvateur à cette surreprésentation, et qui le trouvent dans la poursuite d’une vie autochtone réinventée.

Dans ce mouvement de guérison, c’est la dignité humaine qu’il s’agit de ressentir et d’exprimer, les deux pieds sur une terre dont l’histoire et le sens ne nous échappent plus, et dont les forces nous sont alliées.


[1Notion forgée par le philosophe Jacques Derrida, l’hantologie désigne la manifestation – physique ou immatérielle – du passé dans le présent, à la manière de traces qui continuent de hanter le monde d’aujourd’hui. NDLR.

[2On peut visionner ce documentaire en version originale anglaise sur le site de l’Office national du film : https://www.onf.ca/film/poundmakers_lodge_healing_place.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème