Libérons-nous de l’énergie

Oh, la Belle bleue !

par Jean-François Blain

Jean-François Blain

Pour marquer la journée de la Terre, quelqu’un me courriellise de magnifiques photos satellite de notre chère planète – étrange, la perplexité que l’on ressent face au simple usage de cette expression…

Ici, une tempête de sable se lève sur le nord-est du continent africain, là, le cours inférieur du Nil draine jusqu’à son delta des eaux si chargées de phosphates et d’azotes qu’elles apparaissent comme une traînée d’encre vert fluo dissipée dans la Méditerranée. Plus loin, l’Islande se détache dans l’Atlantique-Nord, blanche boursouflure glaciaire. Plus tard, la nuit tombe sur l’Europe révélant, dans tous les sens du terme, le côté d’ombre de l’humanité.

Côté nuit, les continents défilent, aux contours très inégalement définis par l’éclairage des zones de densité, pays riches en tête. La vieille Europe, l’Amérique du Nord, le Japon et quelques parties de la Chine et du sud-est asiatique étalent de façon éclatante leur prospérité – ou leur cupidité, c’est selon – illustration ultime de notre boulimie énergétique, éloquente représentation d’un modèle économique emballé et de ce qui causera sa faillite.

Parmi tous, l’Amérique du Nord, avec 5 % de la population mondiale et 25 % de la consommation d’énergie, mène le bal de la brillance aveugle. En particulier la côte ouest, le sud des Grands Lacs et les États du nord-est. Mais la vallée du St-Laurent ne donne pas sa place, au point qu’on imagine facilement la contribution des fausses guirlandes de Noël accrochées aux pignons des bungalows de Brossard, témoins achevés de notre dégénérescence.

Loin de prendre acte des urgences environnementales auxquelles sont confrontées la planète et l’humanité, l’économie de marché en remet et en redemande. La course à l’appropriation des ressources s’accélère et se concentre davantage sur celles qui sont les plus essentielles, voire vitales : l’énergie et l’eau. Les grandes puissances adaptent essentiellement leurs stratégies militaires en fonction de l’accès à ces ressources qui, au moment où elles s’épuisent, sont de plus en plus convoitées. Qu’importe, nous dit-on, il faut créer davantage de richesse et tout rentrera dans l’ordre.

Si nous comprenons bien, la croissance de la demande est non seulement souhaitable mais essentielle, d’autant plus qu’elle justifie en elle-même la croissance de l’offre. Si nous comprenons bien, sans croissance : ni création d’emplois, ni création de richesse. Sinon, c’est que nous comprenons mal. D’ailleurs, que ferions-nous de nos grandes mains molles et de nos vies misérables si elles n’étaient employées à servir leurs desseins ?

Dans la nuit, le Canada brille peu en regard de sa superficie, et ce, surtout le long de la frontière américaine au Québec et en Ontario, où sa population est concentrée. À une petite exception près, soit la région du nord de l’Alberta portée par l’exploitation pétrolière. Vu d’en haut, on pourrait presque croire qu’il s’agit d’une idée lumineuse.

Poussée par la frénésie spéculative qui s’est emparée du secteur de l’énergie, la croissance économique débridée de l’Alberta se démarque largement de celle du reste du pays. Au point qu’elle risque de causer des maux de tête majeurs à la Banque du Canada et de rendre toute politique monétaire nationale plus dangereuse qu’utile. Car la Banque du Canada ne peut plus freiner la surchauffe de l’économie albertaine sans nuire sérieusement à celle du reste du pays. À moyen terme, son pouvoir de fixation des taux d’intérêts pourrait même devenir aussi inutilisable – voire néfaste – qu’une arme dont les deux tranchants sont voués à l’automutilation.

C’est que les indicateurs d’activité économique à partir desquels la Banque du Canada établit ses prévisions de croissance et sa politique monétaire sont déjà les facteurs prépondérants de notre appauvrissement collectif et les signes précurseurs d’une récession annoncée. Résumons-nous.

La montée du dollar canadien, dont la valeur a atteint récemment son plus haut niveau depuis plus de trente ans, est portée principalement par la flambée des prix de l’énergie… dont nous sommes des exportateurs. Au cours des deux dernières années, la valeur des titres boursiers elle-même s’est appréciée dans des proportions beaucoup plus grandes à Toronto qu’à New-York. Le bon côté de la chose, c’est qu’un dollar canadien fort attire les placements financiers et devrait, en principe, contribuer à une augmentation du pouvoir d’achat des consommateurs. Le mauvais côté, c’est que les produits industriels et manufacturiers canadiens destinés à l’exportation perdent de leur compétitivité à l’égard de ceux des autres économies, ce qui menace les emplois de milliers de travailleurs. La Banque du Canada est donc face à un dilemme : elle ne peut augmenter les taux d’intérêt pour freiner la surchauffe albertaine sans aggraver significativement la situation économique des autres provinces et stimuler indirectement la spéculation s’étant emparée du secteur énergétique. Il faudra bientôt se demander si la stabilité économique canadienne peut encore être maintenue avec une politique monétaire unique…

Tout cela se produit au terme de la plus longue période de croissance économique depuis l’après-guerre. Après tant d’années de « prospérité », on pourrait s’attendre à ce que les ménages aient accru leur pouvoir d’achat et réduit significativement leur taux d’endettement. Pourtant il n’en est rien. En 1982, 39 % des ménages canadiens dépensaient plus que leurs revenus disponibles ; 20 ans plus tard, 47 % des ménages entraient dans cette catégorie. Quant au taux d’endettement (totalité des dettes / revenu annuel net), qui s’élevait à 70 % en moyenne au milieu des années ’80, il atteignait 124 % au 2e trimestre de 2005. Seule l’augmentation rapide de la valeur des actifs immobiliers entre 1997 et 2005 est venue atténuer cette situation, ce qui n’aide en rien les locataires. Le taux d’épargne des ménages, après avoir atteint un sommet de 20 % en 1983, s’est effondré à une valeur négative de –0,5 % en 2005, son plus bas niveau depuis les années 20. Au cours des 15 dernières années, la dette des ménages a augmenté 2 fois plus vite que leurs revenus disponibles.

Pendant ce temps, l’inflation est principalement soutenue par la flambée des prix de l’énergie, qui accapare maintenant une proportion sans précédent des revenus disponibles. Pour leur part, les profits des pétrolières ont connu une croissance fulgurante au cours des 5 dernières années, ceux de Esso Impériale, Petro Canada et Shell Canada totalisant 18 milliards $. Sur les 16,8 milliards $ versés à leurs actionnaires par Shell et Esso au cours des 15 dernières années, 13,5 milliards $ sont partis à l’extérieur du Canada. Et pour cette même période, à l’exception du secteur de la distribution, le nombre d’emplois directement associés aux activités des trois grandes pétrolières a régressé de 54 % au pays.

L’augmentation fulgurante des coûts de l’énergie – qui supporte la croissance économique de l’Alberta et, pour une large part, la montée du dollar canadien – accapare maintenant une proportion insoutenable des dépenses des ménages. Cette situation est d’autant plus dommageable qu’elle prive l’économie d’une partie substantielle des revenus disponibles en les drainant très largement à l’étranger au seul profit de quelques multinationales et de leurs actionnaires.

L’impasse économique à laquelle est confronté le Canada n’est qu’une illustration des effets dévastateurs d’un modèle de développement menant littéralement la planète à sa perte et qui relève d’un aveuglement religieux plutôt que de quelque science objective. Combien de temps encore nous suggérera-t-on que la « prospérité » se mesure à l’épaisseur de nos dépotoirs, au nombre de tonnes de CO2 que nous rejetons dans l’atmosphère, à la croissance démentielle des morbides industries du pétrole et de l’armement ?

Si l’humanité doit survivre au XXIe siècle, le seul indicateur d’un progrès véritable sera la réduction des ressources requises pour satisfaire ses besoins. Reste à savoir si nous aurons la volonté et trouverons les moyens d’amorcer la décroissance avant d’avoir frappé le mur.

P.-S.

Jean-François Blain

Analyste, secteur de l’énergie

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