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Contrôle du corps des femmes

La médicalisation de la sexualité

par Nesrine Bessaïh

Nesrine Bessaïh

Après la médicalisation du cycle menstruel (AB ! #12), de l’accouchement (AB ! #13) et de la reproduction (AB ! #14), la Coalition pour la santé sexuelle et reproductive vous propose un regard critique sur la médicalisation de la sexualité. Dernier volet de cette série d’articles où nous tenterons de rester lucides sans devenir lubriques.

Grâce aux récentes législations sur la publicité aux consommateurs au Canada, les compagnies pharmaceutiques peuvent maintenant s’adresser directement à la population pour vanter leurs produits au lieu de passer par les intervenants de la santé. Cependant, la loi veut que le produit et le problème de santé ne soient pas mentionnés dans un même message publicitaire. C’est ce qui nous vaut ces belles métaphores sur le matin et l’entrain pour parler du Viagra sans que le terme de dysfonction érectile ne soit cité. Mais cette restriction n’empêche pas des individus de se présenter chez le médecin en ayant déjà fait leur propre diagnostic et en réclamant une prescription pour le médicament vu à la télévision. Les médecins, sous prétexte de poursuites qui pourraient être entreprises contre eux, se disent obligés de répondre à cette demande même pour des produits où le médicament générique est aussi efficace et coûte moins cher. Ainsi la publicité de médicament directe aux consommateurs envahit écrans et magazines et contribue à faire de la santé une marchandise comme une autre.

Vous avez tous vu ces documentaires-fiction où des couples, le plus souvent vieillissant, sont accablés par des problèmes dans leur vie sexuelle. Désespoir et regards fuyants sur un arrière-plan flou, jusqu’à ce que la petite pilule magique fasse retrouver leur sourire à ces dames et leur aplomb à ces messieurs. Et vous vous rendez compte qu’il s’agissait d’une info-pub. La dysfonction sexuelle, féminine et masculine, constitue un nouveau domaine de développement pour les compagnies pharmaceutiques.

Les dames d’abord

En juillet 2005 se tenait à Montréal la deuxième New View Conference : « Women and the New Sexual Politics : Profits vs. Pleasures », où étaient réunis près de 500 sexologues, chercheurs et médecins à travers l’Amérique du Nord. On y traitait principalement de la création d’une nouvelle maladie, la dysfonction sexuelle féminine (DSF), laquelle est caractérisée par une baisse du désir, une baisse de l’excitation, des douleurs durant les relations sexuelles et une difficulté à atteindre l’orgasme. En 1994, une étude sociologique, réalisée auprès de 6 000 personnes, révélait que relativement peu de femmes et d’hommes rapportaient des problèmes reliés à leur sexualité [1]. En 1999, le même auteur, devenu consultant pour Pfizer en 1998, révisait sa première étude et décrétait que la dysfonction sexuelle constituait un cas de santé publique, puisque 43 % des 3 125 femmes interviewées vivaient une « sexualité insuffisante ». Mais qui décrète ce que constitue une sexualité suffisante ? Des médecins ? Des compagnies qui veulent y apporter une solution médicale ? Des messages publicitaires où l’hypersexualisation est un argument de vente et où le simple fait de manger un yogourt procure un orgasme ? Ou les individus qui vivent cette sexualité ?

La sexologue Carol Ellisson a interviewé 2 632 Américaines sur leur vie sexuelle. La plupart des femmes rapportant une baisse de désir sexuel reliaient ce problème aux tensions dans leur couple, au stress dû à la surcharge de travail et au manque de temps libre [2]. De nombreuses auteures féministes ont aussi associé le manque de désir de certaines femmes ou une vie sexuelle médiocre à l’absence d’estime de soi, au déficit d’éducation sexuelle et de connaissance de son corps, à des expériences d’abus ou de violence sexuelle et à des méthodes contraceptives insatisfaisantes [3].

Mais ce type d’analyse fait appel à un travail d’introspection et à des réformes sociales et ne permet pas de vendre quoi que ce soit à part quelques séances chez un psychologue. À l’opposé, des compagnies pharmaceutiques élaborent des méthodes qui devraient en enrichir quelques-uns. BioSante Pharmaceuticals travaille sur une crème à base de testostérone – le LibiGel – tandis que Nastech explore les possibilités d’un vaporisateur nasal à base d’apomorphine qui est, comme son nom l’indique, un dérivé de la morphine. Le docteur Stuart Meloy, en travaillant sur des systèmes d’allègement de la douleur, s’est rendu compte que certains de ses patients répondaient aux stimulations neurologiques par des orgasmes. La fiction de la bande dessinée pour adulte Le Déclic sera réalité dès que Meloy aura complété la série d’essais cliniques nécessaires pour commercialiser sa télécommande à stimulation neurologiques. Intrinsa, un patch à base de testostérone distribué par Procter & Gamble (P&G), devrait être le premier produit du genre sur le marché. Les essais cliniques et les procédures de P&G sont d’ailleurs fortement contestés par plusieurs groupes de femmes aux États-Unis et même par le British Medical Journal [4]. De plus, les médias donnent peu de visibilité aux voix qui s’élèvent pour décrier cette nouvelle intrusion des hormones dans nos vies, alors que de nombreuses études démontrent les liens entre le cancer et la pléthore d’hormones de synthèse dans notre environnement [5].

Les hommes ne sont pas en reste

Dans le domaine de l’hormonothérapie, on omet souvent que ce sont les hommes ayant été les premiers visés. Dès les années 40, la testostérone, l’œstrogène et autres stéroïdes sont vendus comme élixir de jouvence et de vitalité aux hommes dans la cinquantaine [6]. Beaucoup plus tard, dans les années 90, l’idée d’une dysfonction sexuelle apparaît d’abord pour les hommes et, avec celle-ci, surgissent une panoplie d’interventions prenant pour cible la sexualité masculine : partant des pompes et des opérations pour augmenter la longueur et la grosseur du pénis jusqu’au célèbre Viagra [7] qui, en dilatant les artères, augmente le flux sanguin dans la verge et renforce ainsi les érections timides.

On connaît moins les effets secondaires du Viagra : étourdissements, maux de tête, congestion nasale, vision trouble ou tout voir en bleu ou en vert. Passe encore qu’afin d’éviter de bander mou on soit prêt à baiser le nez bouché avec une schtroumpfette, mais cela vaut-il encore la peine quand on sait qu’on peut en mourir ou en devenir aveugle ? En effet, en 1998, durant la première année de sa commercialisation au Royaume-Uni, 70 décès ont été rapportées en lien avec le Viagra [8]. Plus récemment, en 2005, la FDA (Food and Drug Administration – États-Unis) émettait un avis sur le Viagra après que 43 Américains aient perdu la vue de façon irréversible en l’utilisant [9]. Mais, selon Pfizer et la FDA, le lien ne serait pas encore établi entre ces décès ou ces pertes de la vue et l’utilisation du Viagra. Dans le doute, la FDA laisse le produit sur le marché et attend que les divers cobayes finissent par démontrer un lien sans équivoque. Comme pour d’autres produits issus de la pétrochimie, de l’agro-alimentaire ou du biopharmaceutique, on n’applique pas le principe de précaution, lequel voudrait qu’on retire le produit de la vente jusqu’à ce que la compagnie ait prouvé son innocuité (voir encadré).

Plusieurs publicités pour le Viagra mettent en scène des femmes témoignant de leur satisfaction depuis que leur conjoint utilise le Viagra. Il semble au contraire que des femmes prennent la parole pour dénoncer la mécanisation de leur sexualité. Alors qu’elles s’attendaient à un subtil dosage de tendresse, de complicité et de fougue, plusieurs déplorent que leur partenaire gobe une pilule de Viagra comme seul préliminaire [10]. La création de la dysfonction sexuelle féminine et la prolifération des méthodes pharmacologiques et médicales pour pallier aux dysfonctions sexuelles féminine et masculine témoignent du culte de la performance qui s’est immiscé jusqu’entre nos draps. Une sexualité artificielle et mécanique soutenue par des hormones dangereuses pour la santé et un imaginaire pornographique, voilà le modèle que nous offrons. Qui ose encore s’étonner de l’hypersexualisation des jeunes filles et des jeunes garçons ?

Pragmatisme et exigences du capital

À travers cette série d’articles, la Coalition pour la santé sexuelle et reproductive a voulu mettre en évidence l’hypocrisie des choix qu’on nous présente dans les domaines sexuels et reproductifs. Bien sûr, la science et la technologie offrent de nouvelles solutions et, dans la mesure où elles ne présentent pas de danger pour la santé ou pour l’environnement, il en va du choix de chacun de les utiliser ou non. Il reste cependant que le développement de ces technologies se fait de façon sauvage et n’obéit qu’à l’appât du gain, et ce, au mépris de la prévention, de la promotion de la santé et du bien commun. Notre critique porte aussi sur le fait que les solutions ne tiennent pas de la technologie sont occultées du paysage médiatique. À mesure que nous perdons la possibilité de proposer et de discuter de solutions qui requièrent un changement social, les solutions lucratives pour une minorité sont érigées en vérités hégémoniques. Mais ici comme dans toutes choses, la contestation commence en s’informant, en informant son entourage et en développant une volonté collective et politique de changer la donne.

P.-S.

Nesrine Bessaïh

Militante de la Coalition pour la santé sexuelle et reproductive

NOTES

[1] Edward O. Laumann, The social Organization of Sexuality, University of Chicago, 1994.

[2] Carol Ellison, Women’s sexualities : Generations of women share intimate secrets of sexual self-acceptance, New Harbinger Publications, 2000.

[3] Sonia Shah, « The orgasm industry. Drug companies search for a female Viagra », The Progressive, Octobre 2001.

[4] Pour plus d’informations sur les fraudes soupçonnées autour des essais cliniques d’Intrinsa : www.fsd-alert.org/intrinsa.html.

[5] Breast Cancer Action Montreal (BCAM) : www.bcam.qc.ca. Pour des références de livres sur le cancer et les hormones dans l’environnement : www.bcam.qc.ca/siteweb/books....

[6] John Hoberman, « The brave new world of androgenic therapies », New View Conference, Montréal, 2005.

[7] Viagra (développé par Pfizer) est le plus connu de ces produits mais il existe aussi le Levitra (par Bayer et GlaxoSmithKline) et le Cialis (par Eli Lilly & Co. et ICOS). Le terme Viagra sera utilisé ici comme terme général et peut se raporter à Levitra ou Cialis.

[8] BBC News, « Health warnings to Viagra Users », 25 novembre 1998.

[9] Marc Kaufman, « FDA investigates blindness in Viagra Users », Washington Post, 28/05/2005.

[10] Meika Loe, The Rise of Viagra : How the Little Blue Pill Changed Sex in America, New York University Press, 2004.

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