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Chronique éducation

L’activité physique à l’école : des neurones sains dans un corps actif

Normand Baillargeon

Branle-bas de combat, ces temps-ci, dans les commissions scolaires et les écoles primaires du Québec. C’est qu’à l’occasion d’un ajout de 90 minutes à la semaine demandé pour septembre par le ministère de l’Éducation, du Loisir et des Sports (MELS), on procède en ce moment à une importante révision de la grille horaire du primaire : et là, les choses se compliquent. Voici comment le problème se présente.

D’abord, à compter de septembre, il y aura introduction de l’anglais dès la première année. Ensuite, les écoles doivent offrir deux disciplines artistiques sur quatre (danse, musique, arts plastiques et théâtre). Enfin, le MELS les incite fortement à offrir deux heures d’éducation physique par semaine.

On devine que dans ce contexte les divers « lobbies disciplinaires » cherchent à promouvoir leurs intérêts et à s’accaparer tout le temps possible dans la nouvelle grille horaire bonifiée d’une heure trente – d’où le branle-bas de combat dont je parlais plus haut.

Or voici. Si je me fie à des échos fort crédibles, il semble bien que dans certaines commissions scolaires, et pour toutes sortes de raisons, on ne donnera pas volontiers à l’éducation physique les deux heures qui devaient lui revenir.

Je pense cependant que ne pas accorder toute sa place à l’éducation physique – mais je proposerais de plutôt dire à l’activité physique – serait une très grave erreur. Voyons d’abord pourquoi. Ensuite, je vous propose de réfléchir sur ce qui rend si difficile de reconnaître à l’activité physique la place qui devrait lui revenir dans nos écoles.

Urgence de la situation

Pourquoi insister pour faire une large place à l’activité physique à l’école ? Essentiellement parce que nos jeunes n’en font pas assez et qu’en faire a des conséquences souhaitables, et pour eux et pour la collectivité.

C’est ainsi que de nombreuses enquêtes tout à fait fiables et récentes – par exemple, celles effectuées par Kino-Québec (2000), par l’Institut canadien de la recherche sur la condition physique et le mode de vie (2000) ainsi que par Santé Canada (2000) – montrent clairement qu’une bonne proportion de jeunes ne sont pas assez actifs pour retirer de l’activité physique les bienfaits pour la santé qu’ils pourraient en attendre, que les filles sont moins actives que les garçons et qu’on assiste, depuis une quinzaine d’années, à une nette diminution de la proportion d’élèves pratiquant régulièrement une activité physique.

Les dramatiques effets à court terme et à long terme de ce pitoyable état de fait sont bien connus et je ne m’y attarderai pas. Notons simplement qu’on observe une troublante tendance à la hausse de l’obésité chez les enfants – des études crédibles évoquant, pour la population canadienne, une incroyable proportion de 30 % d’enfants souffrant d’une surcharge pondérale. Selon ces études, les enfants de familles à faible revenu sont 1,5 fois plus susceptibles d’être obèses ! Une autre enquête (ESCC), de 2001 celle-là, a constaté que 82 % (!) des jeunes Canadiens de 12 à 19 ans étaient insuffisamment actifs pour satisfaire aux lignes directrices internationales relatives au développement et à la croissance optimales. Pire : 56 % des jeunes Canadiens de 12 à 19 ans sont physiquement inactifs.

Défendre la place de l’activité physique à l’école

La malnutrition, la malbouffe, la sédentarité, le nombre d’heures passées devant la télévision et les jeux vidéo ainsi que l’absence d’exercices physiques réguliers sont les facteurs les plus souvent invoqués afin d’expliquer ces troublants phénomènes. Devant ces données, que devrait faire l’école ? La réponse est simple : encourager l’activité physique sous toutes ses formes et contribuer à l’adoption de saines habitudes de vie. Cela devrait aller de soi.

Il semble pourtant que tout le monde n’ait pas saisi le message et son urgence. Parmi les nombreuses raisons expliquant pourquoi, je voudrais en souligner deux, qui sont conceptuelles et qui sont insuffisamment évoquées.

La première est qu’on veut trop chercher des justifications d’ordre, disons-le ainsi pour faire court, cognitif à l’activité physique scolaire. La deuxième est qu’on se leurre sur ce que peut en réalité l’école en se donnant des objectifs irréalisables parce que trop ambitieux pour elle.

Contre une artificielle surintellectualisation

L’éducation, on ne le répètera jamais assez, est affaire de formation intellectuelle, laquelle est donc la mission propre et spécifique de l’école puisque l’école est le moyen par lequel notre société entend éduquer. Mais rien de cela n’empêche de reconnaître qu’à l’école, il puisse (voire il doive) se faire autre chose en plus de l’éducation. C’est ainsi que l’école qualifie, moralise, socialise. C’est à la collectivité qu’il revient de faire des choix dans le vaste éventail des missions pouvant être conférées à l’école. Je pense raisonnable de lui demander d’être l’occasion pour les enfants de prendre l’habitude de se livrer sérieusement à des activités physiques. Les raisons de le faire sont en ce sens essentiellement instrumentales et donc non éducationnelles – au sens où j’ai défini l’éducation. On peut ainsi imaginer une personne éduquée ne pratiquant pas de sport, une personne éduquée infirme et en mauvaise santé.

Mais il semble que cet argumentaire, simple et raisonnable, ne puisse suffire et qu’il faille, impérativement, intellectualiser la pratique de l’activité physique à l’école. Voyez l’actuel Programme de Formation de l’école québécoise et son louable volet Éducation physique et à la santé. Celle-ci porterait sur « l’agir corporel » ; elle contribuerait à « prendre position, de façon éclairée, sur des situations comportant un enjeu moral » ; elle permettrait aux élèves de « cerner et intégrer dans l’action des valeurs telles que l’engagement, la solidarité, l’égalité, la dignité et le respect de soi, des autres et de l’environnement ». L’élève, « responsabilisé à l’égard de son agir corporel et de sa santé » ne joue pas simplement à des jeux, ne participe pas à un sport d’équipe, ne court pas dans la cour de récréation et ne va pas simplement nager à la piscine. Non. Trop simple. Il développe « un répertoire d’actions corporelles » ; un «  répertoire de stratégies cognitives » ; un «  bagage de connaissances propres à la discipline ; des comportements conforme à […] l’éthique » ; « un sens critique pour la gestion judicieuse de sa santé » et ainsi de suite, sans oublier l’inévitable fait qu’il « construit ses savoirs », ici « à partir d’un large éventail d’activités coopératives, individuelles, expressives, collectives, de plein air, de conditionnement physique ». Au primaire. En quelques maigres minutes par semaine. Misère !

Ce que l’école ne peut, à elle seule, accomplir

Il existe une deuxième importante erreur conceptuelle dans ce dossier. Celle-ci consiste à « pédagogiser » des problèmes politiques et à se contenter ainsi de (pseudo) solutions pédagogiques à des problèmes qui ne pourront jamais être résolus qu’à travers un combat politique.

Considérez l’ambition de faire de l’éducation à la santé, à l’alimentation et ainsi de suite. Noble objectif. Mais le fait est que si des enfants arrivent à l’école le ventre vide, proviennent de familles où la pauvreté fait qu’on ne peut ni ne sait guère comment « bien manger », ont de mauvaises habitudes de vie, d’alimentation – toutes celles qui font que l’espérance de vie des gens de quartiers pauvres est horriblement plus courte que celle des habitants des quartiers aisés – tout cela constitue un problème politique, à affronter comme tel, par des adultes qui veulent changer le monde. Leur premier geste devrait être de demander qu’on donne des repas gratuits dans les écoles des quartiers pauvres auxquelles il devrait être consacré substantiellement plus de ressources. Et de reconnaître ainsi les limites de l’action de l’école. On commence quand ?

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