Irlande du Nord

Dissidences

Une entrevue avec Anthony McInthyre

André Poulin

Originaire du quartier Lower Ormeau, dans le sud de Belfast, Anthony McInthyre a vu naître la violence politique en Irlande du Nord à la fin des années 60. Comme de nombreux jeunes catholiques, il a choisi la voie des armes pour défendre sa communauté. En 1973, à l’âge de 16 ans, il devint membre de l’Irish Republican Army (IRA). Un an plus tard, il fut arrêté et emprisonné pour participation à cette organisation clandestine. Relâché en 1975, il retourna en prison en 1976 pour le meurtre d’un paramilitaire protestant. En 1978, il se joignit au Blanket Protest 1 après avoir perdu son statut de prisonnier politique 2 à la suite d’une tentative d’évasion ratée. En prison, il entreprit des études universitaires et s’occupa d’ateliers de discussion sur l’histoire de l’Irlande. Sorti de prison en 1992, il devint membre du Sinn Féin et poursuivit des études doctorales. Déçu de la nouvelle orientation adoptée par les dirigeants du Sinn Féin et opposé aux Accords du Vendredi saint [1], Anthony McInthyre abandonna le mouvement républicain en 1998. Depuis, il est journaliste et l’un des fondateurs de la revue en ligne The Blanket (http://lark.phoblacht.net), qui se veut une tribune libre et ouverte aux différents courants de pensée. Anthony McInthyre nous a accordé une entrevue dans laquelle il nous livre ses pensées sur le Sinn Féin, les Accords du Vendredi saint, l’avenir de l’Irlande du Nord et la revue The Blanket.

À bâbord ! – La signature des Accords du Vendredi saint marque l’aboutissement d’un long processus. À quel moment fut-il évident pour les républicains que la lutte armée ne pouvait mener à la victoire et que seule une solution politique pouvait mettre fin au conflit ?

Anthony McInthyre – Des indices nous laissent croire que Gerry Adams avait accepté cette réalité dès 1982. Aujourd’hui encore, il y a des républicains qui sont convaincus de ne pas avoir perdu la guerre. L’abandon de la lutte armée n’a pas été accueilli favorablement par tous.

AB ! – Bernadette Sands-McKevitt 3, sœur de Bobby Sands 4, a déclaré, à propos des Accords du Vendredi saint, que son frère « n’était pas mort pour ça ». Quelle était la position des prisonniers républicains à l’égard des Accords du Vendredi saint ?

A.M. – Ils ont suivi la ligne de parti. Certains aussi étaient favorables aux Accords du Vendredi saint pour des raisons pratiques. L’adhésion aux accords permettait une réduction importante de la peine de prison. Mais moi, je suis résolument en désaccord avec eux. C’est une célébration de tout ce à quoi nous nous sommes opposés. Je pourrais accepter la défaite, mais pas une défaite déguisée en autre chose. Les Accords du Vendredi saint représentent l’alternative du gouvernement britannique au républicanisme irlandais. Tout au long du conflit, et particulièrement à partir de 1970, le gouvernement britannique a cherché à défaire le républicanisme à l’aide de politiques d’exclusion. Maintenant, la nouvelle stratégie du gouvernement britannique est d’intégrer les républicains, mais d’exclure le républicanisme. Pour cette raison, les Accords du Vendredi saint ne contiennent aucune des revendications républicaines qui sont au coeur du conflit. Les Britanniques ont obtenu le droit de rester en Irlande aussi longtemps que la majorité de la population d’Irlande du Nord le souhaite. Le Sinn Féin est pris à présenter ce que son ancien directeur des communications, Danny Morrison, appelait une reddition de l’IRA – le désarmement – comme une avancée stratégique.

AB ! – Il y a toujours eu des dissidents au sein du mouvement républicain. Quelle est la nature de cette dissidence depuis ces accords ?

A.M. – Les dissidents orthodoxes maintiennent la ligne traditionnelle, c’est-à-dire qu’ils dénoncent tout ce qui n’est pas en accord avec l’objectif traditionnel du mouvement. Il y en a qui sont mécontents des dirigeants du Sinn Féin. D’autres sont des adhérents inconditionnels de la lutte armée.

Depuis leur signature, il y a 8 ans, les Accords du Vendredi saint n’ont pas mis fin aux violences sectaires. Cependant, la situation s’améliore. Nous sommes passés d’une période de guerre de manœuvre à une période de guerre froide ou de guerre de position, pour reprendre les termes de Gramsci.

AB ! – Les Accords du Vendredi saint sont présentés dans certains cercles républicains comme une étape vers la réunification de l’Irlande. Qu’offrent-ils à la population protestante ?

A.M. – Ces accords ne permettront pas la réunification de l’île. Les dirigeants du Sinn Féin font la promotion de cette idée pour maintenir la cohésion interne du mouvement. En ce qui a trait à la communauté protestante, les accords lui offrent les mêmes garanties qui lui avaient été accordées dans les accords de Sunningdale en 1974 5 – c’est-à-dire que l’Irlande du Nord demeurera britannique tant et aussi longtemps que la majorité de la population le souhaite.

AB ! – Depuis les grèves de la faim de 1981, le Sinn Féin et l’IRA ont mis de l’avant la politique du « fusil dans une main, le bulletin de vote dans l’autre ». Maintenant que la voie militaire a été abandonnée, est-ce que le Sinn Féin arrivera à ses fins par la seule voie politique ?

A.M. – La politique du « bulletin de vote » ne pourra jamais réaliser l’unification de l’Irlande. Cependant, elle permet au Sinn Féin de se développer et elle apporte aussi des retombées positives pour les circonscriptions électorales représentées par cette formation politique.

AB ! – Il est souvent évoqué que la démographie joue en faveur des catholiques. Croyez-vous que la réunification viendra de cette façon ?

A.M. – Non, je ne le crois pas. Bien que la presque totalité des nationalistes soient catholiques, ce ne sont pas tous les catholiques qui sont nationalistes. Une minorité importante semble prête à maintenir l’union avec la Grande-Bretagne. Du côté des protestants, ils sont pour l’essentiel tous des unionistes. Le vote protestant et celui de la minorité catholique favorable au maintien de l’union bloqueront pour longtemps encore la réunification de l’Irlande.

AB ! – Depuis que nous savons que les services secrets britanniques avaient des agents dans les plus hautes sphères de l’IRA (Scappaticci) et du Sinn Féin (Donaldson, qui vient d’être assassiné), comment les dirigeants du Sinn Féin peuvent-ils prétendre qu’ils contrôlaient la situation lors des négociations ?

A.M. – C’est une question intéressante qui nous mène au cœur du processus de paix. Il ne faut pas oublier cependant qu’ils n’étaient pas les seuls impliqués dans le processus de paix. Une des raisons possibles qui expliquerait pourquoi les dirigeants du Sinn Féin affirment que Donaldson ne leur a rien révélé au sujet de ses activités d’espionnage pour le compte des Britanniques, c’est peut-être que ces mêmes dirigeants ne veulent pas que les militants de base découvrent jusqu’à quel point les Britanniques étaient en contrôle du processus de paix.

AB ! – Peut-on dire qu’ils ont été manipulés par les Britanniques ?

A.M. – Nous pouvons affirmer aisément que les dirigeants du Sinn Féin et les Britanniques fredonnaient à l’unisson le même air. Cependant, ce qui est gênant pour les dirigeants du Sinn Féin, c’est que nous découvrons de plus en plus que cet air en est un très britannique.

AB ! – La politique actuelle menée par le Sinn Féin est-elle en continuité avec la position traditionnelle du mouvement républicain ?

A.M. – Absolument pas. Le parti a appris à aimer ce qu’il détestait auparavant. Il s’agit d’une rupture importante avec la tradition du mouvement républicain. Il n’y a rien dans l’histoire du mouvement républicain qui puisse justifier la politique actuelle du Sinn Féin. Le mouvement républicain est extrêmement divisé. Il n’y a pas de réelle volonté présentement de la part de ceux qui ont quitté le mouvement de créer une nouvelle organisation politique. D’autre part, il n’y a pas de gauche agissante dans le mouvement républicain (Sinn Féin) et la gauche républicaine à l’extérieur du mouvement est inefficace…

AB ! – Qu’adviendra-t-il lorsque le Sinn Féin ne sera plus le parti politique le plus important parmi la communauté catholique. La lutte armée pourrait-elle recommencer ?

A.M. – La lutte armée ne disparaîtra jamais entièrement. Cependant, il est peu probable qu’elle retrouve les mêmes niveaux d’intensité des années 1970. L’avenir du mouvement républicain en Irlande du Nord est de se transformer éventuellement en un mouvement constitutionnel. Tant et aussi longtemps que Gerry Adams demeurera à la tête du mouvement, il va le pousser vers la droite afin de gagner des votes et du pouvoir. Il sait que le bassin d’électeurs de gauche est moins important que celui de droite.

AB ! – Pourquoi avez-vous créé la revue en ligne The Blanket ?

A.M. – Parce que la discussion était de moins en moins possible à l’intérieur du Sinn Féin, la censure étant de plus en plus présente. Une nouvelle tribune libre était nécessaire. Nous défendons la liberté d’expression, d’ailleurs nous publions tous les articles que nous recevons, à l’exception de ceux qui sont diffamatoires. De plus, j’adore écrire et l’Internet offre d’innombrables possibilités pour les écrivains.

Notre revue n’est pas bien reçue par les partisans du Sinn Féin. D’ailleurs, j’ai été victime de menaces par l’IRA et le Sinn Féin pour mes opinions. Elle est par contre bien connue puisque, selon les derniers chiffres dont je dispose, il y aurait aux alentours de 15 000 visites par jour du site. Il est difficile d’évaluer la popularité de la revue dans la communauté nationaliste. Il ne faut pas oublier que le Sinn Féin est le parti le plus important dans la communauté catholique, alors j’imagine qu’elle ne doit pas être très populaire. Par contre, on m’interpelle souvent dans la rue pour me féliciter. C’est peut-être tout simplement que ces gens partagent les mêmes idées que moi ! Il semble y avoir un intérêt certain pour notre revue de la part de la communauté protestante. Plusieurs qui la lisent semblent y retrouver une véritable tentative de traiter de façon honnête les questions politiques.

AB ! – Comment entrevoyez-vous l’avenir de l’Irlande du Nord ?

A.M. – Le maintien de l’Irlande du Nord dans l’État britannique est assuré. Il y aura ultimement partage de pouvoir et création d’agences transfrontalières entre la République irlandaise et l’Irlande du Nord. Tout se fera cependant dans un contexte d’une Irlande divisée et d’une domination britannique. Il y aura des disputes et des affrontements, mais les politiciens, qui refuseront de perdre leurs nouveaux privilèges, veilleront à ce que la paix ne soit pas remise en question. Le gouvernement britannique a obtenu une victoire complète sur le républicanisme.

P.-S.

Propos recueillis et traduits par André Poulin

NOTES

[1] Les Accords du Vendredi saint, signés en 1998, ont mis un terme à trois décennies de violence entre la majorité protestante qui veut maintenir son intégration à la Grande-Bretagne et les catholiques qui prônent le rattachement à la République d’Irlande. Ces accords prévoient la création d’institutions semi-autonomes en Irlande du Nord, dont une assemblée et un parlement biconfessionnel au sein duquel le pouvoir est partagé entre élus protestants et catholiques. Depuis 2002, l’entente sur ces institutions est restée lettre morte en raison du refus du DUP (Democratic Unionist Party, dirigé par Ian Paisley) de former un gouvernement avec le Sinn Féin, jugé encore trop pro-IRA. Londres fait un ultimatum aux deux parties, les sommant de s’entendre d’ici l’automne 2006.

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