« Nous sommes tous des Oury Diallo »

No 20 - été 2007

Allemagne : meurtre d’un réfugié au cœur de la forteresse Europe

« Nous sommes tous des Oury Diallo »

par Frédéric Dubois

De façon méthodique, Cornelius Yufanyi arpente la petite place. Il est tendu en ce matin frisquet du 7 janvier 2007. Les forces de police anti-émeute sont positionnées aux quatre coins. De plus en plus de personnes, surtout de jeunes adultes, débarquent des trains et solidarisent sur les quais d’arrivée. Puis, ils gagnent les marches de la gare centrale — celles qui donnent sur la petite place. Nous sommes à Dessau, ville d’un peu moins de 80 000 habitants de la région de Saxe-Anhalt, à quelque 200 kilomètres au sud-ouest de Berlin.

Ici, le rythme de vie semble plutôt lent. Un vieux monsieur vêtu d’un béret passe tranquillement à vélo. Quelques passants, curieux, observent la scène de la gare, puis finissent par tourner un coin pour regagner leurs demeures.

Le Camerounais Yujanyi est aujourd’hui porte-parole. Il échange quelques mots à teneur logistique avec son vis-à-vis de l’escouade anti-émeute, avant de prendre le micro. « Nous sommes tous des Oury Diallo », scande-t-il. Près de 300 personnes ont désormais pris position sur les marches, certains le poing levé, d’autres brandissant des bannières. À peine a-t-il pris la parole que Yujanyi se tait à nouveau. Tous suivent le mot d’ordre et se taisent à leur tour. Une minute s’écoule à Dessau, dans le silence le plus complet.

Yujanyi lève à nouveau le regard. Il observe ses frères et sœurs d’Afrique, la main sur le cœur, les yeux fermés. Il jette un regard aux « autonomes » regroupés derrière quelques drapeaux noirs, aux vidéastes et journalistes radio enregistrant le silence sur leurs bandes digitales, aux militants arborant des t-shirts à l’effigie de campagnes anti-racistes. Le groupe hétéroclite se met en marche dans les rues désertes de Dessau.

Mais à quoi rime cette action ?

Retour en arrière : 7 janvier 2005 vers midi. Un homme brûle. Il a les mains et les pieds liés et il est cloué à un matelas anti-feu. La cellule de détention de la station de police de Dessau dans laquelle il se trouve est verrouillée. L’homme, fortement alcoolisé, crie et beugle. Les policiers de service éteignent par deux fois la sirène d’alarme. L’un d’eux est au téléphone et se sent gêné par les cris. Il ferme l’interphone. Quelques minutes plus tard, l’homme, calciné, est retrouvé par les pompiers.

C’était il y a deux ans. Oury Diallo aurait aujourd’hui 23 ans. Originaire du Sierra Leone — un petit pays d’Afrique de l’Ouest connu pour une course aux diamants qui n’en finit plus de faire couler le sang —, Diallo a quitté son pays meurtri à la recherche de conditions de vie décentes. Comme nombre d’Africains en Allemagne, il vivait sous le statut de « réfugié refusé mais toléré », une catégorie qui cantonne ces résidents dans la marginalité la plus obscure et les prive de droits fondamentaux.

Or, vers 8 heures du matin, ce jour-là, Oury Diallo ne se doutait probablement pas qu’il allait connaître sa troisième mort. Il avait déjà perdu son histoire dans la terrible guerre civile qui sévissait dans son pays d’origine. Il avait perdu sa dignité dans une Allemagne qui « refuse mais tolère » des réfugiés dans des conditions absurdes. Et à Dessau, il perdit la vie aux mains des forces de l’ordre.

Suicide ou meurtre ?

Le flou entourant la mort sordide de Diallo reste entier. Ulrich von Klingräff, avocat spécialisé en droit de l’immigration, travaille d’arrache-pied depuis deux ans afin de faire la lumière sur les circonstances entourant la mort de Diallo. « Je crois que dans les circonstances, la pression politique est aussi nécessaire, afin que le tribunal, ici, se mette en marche », dit von Klingräff, l’un des deux avocats représentant les parents de la victime, depuis la place de la gare, où la mobilisation de commémoration d’Oury Diallo bat son plein.

Le procès principal inculpant le chef de service de police de Dessau n’a toujours pas débuté, entre autres parce que le parquet de Dessau requiert des détails additionnels, fait traîner le dossier en invoquant des vices de procédure. « Je dois bien le dire. C’est inhabituellement long pour une procédure judiciaire de la sorte », souffle un avocat de Dessau, en promenade avec sa femme, interviewé à la va-vite au passage de la marche. Les militants accusent le parquet de vouloir gagner du temps en attendant que s’effrite l’Initiative Oury Diallo, un regroupement citoyen cherchant à publiciser le cas afin d’obtenir « clarté, justice et dédommagement ».

L’Initiative se range derrière des slogans comme « Oury Diallo, ça c’était un meurtre ! », « Brisez le silence ! », ou encore « Dessau, ville de répression, de déportation et de racisme ». Elle n’est pas la seule à mener la charge contre les avocats de la police. Depuis que ces derniers ont avancé la thèse du suicide, plusieurs groupes de défense des droits des réfugiés, ainsi que des associations de Noirs et groupements citoyens sont montés aux barricades. L’incrédulité s’est amplifiée d’un cran, la grogne s’est radicalisée et des réseaux se sont tissés sur l’ensemble du territoire allemand.

Au début de l’enquête, même le tribunal de Dessau tentait de clore le cas Diallo en suivant la thèse du suicide. Puis, au fur et à mesure qu’étaient remis en cause les arguments de la police — notamment par des témoignages des agents subalternes de garde au moment de l’incident —, on a préféré remettre à plus tard les délibérations. Une quinzaine de témoignages se contredisent encore à l’heure actuelle. La version officielle de la police voulant que la victime ait eu un briquet en sa possession dans la cellule et ait pu se mettre elle-même en feu a été infirmée par plusieurs témoignages, dont celui de l’agent aillant fouillé Diallo au moment de son arrestation.

D’autres indices sont venus mettre en doute la thèse du suicide. Une première autopsie du corps de la victime, commandée par la police, avait simplement révélée que Diallo était mort, brûlé vif. Une seconde autopsie commandée par la partie représentant la victime a toutefois établi que celle-ci avait le nez cassé. Enfin, le fait d’avoir laissé l’arrêté seul dans la cellule, sans supervision, alors que son état d’ébriété très avancé a sans doute mis de l’huile sur le feu.

Un documentaire de Pagonis Pagonakis, réalisé pour le compte de la télévision publique WDR en 2006, révèle des enregistrements de conversations téléphoniques à teneur raciste entre le chef du service de police et le médecin sur appel, qui, loin de dissiper les doutes, donnent des armes à la piste du meurtre de Diallo.

Profilage racial, criminalisation et meurtre

La brutalité policière à l’encontre des « réfugiés tolérés », des réfugiés reçus et des minorités visibles n’est pas exceptionnelle. Au contraire, le cas Diallo s’inscrit dans une série de morts à caractère racial impliquant la police de différentes localités en Allemagne. Le 14 avril 2006, Dominique Kuama Dio, un jeune Congolais de 22 ans est tombé sous les balles de deux agents de police dans la ville de Dortmund. « On ne sait pas qui sera la prochaine victime », cri l’un des manifestants d’origine africaine présent à Dessau.

Les contrôles policiers arbitraires et les « détentions de routine » sont le lot quotidien de beaucoup de Noirs, tel que le révèlent les entrevues effectuées auprès des nombreux Africains présents à la marche.

Au début 2006, le résident de Dessau, ami de la victime et tête d’affiche de l’Initiative Oury Diallo, Mouctar Bah, s’est vu retirer sa licence d’exploitation pour le petit centre d’appel qu’il opérait. On lui reprochait de donner refuge à des supposés trafiquants de drogue. Ce commerce est depuis longue date l’endroit où se retrouvent les Africains de Dessau, soit leur seul havre de paix.

Les « no-go areas »

Ce qui pique les défenseurs des réfugiés et les réfugiés au vif, c’est le manque de mobilisation et le peu de malaise que provoquent ces signes de racisme au sein de la société et des autorités allemandes. Des passants accrochés au passage voient le phénomène d’un autre œil. « Peu importe s’il s’agit d’étrangers, ici à Dessau, les trois pouvoirs (législatif, juridique et exécutif) sont disfonctionnels », lance une dame, appuyée sur sa canne. « Je suis solidaire de cette marche. Mais il faut comprendre que le problème est plus large », argumente-t-elle. « Mon fils s’est lui aussi fait passer à tabac », puis rien n’a été entrepris.

D’autres passants n’y voient aucunement des traces de racisme. Ils déplorent la réputation qu’a désormais acquise leur ville, autrement connue internationalement pour son école d’architecture Bauhaus. Un jeune couple par exemple affirme vouloir tourner la page : « Ce fut un sujet de discussion il y a deux ans, mais là il faut aller de l’avant ».

Si les problèmes sociaux plus larges existent, notamment dans les coins déshérités de l’est de l’Allemagne, il reste que des villes comme Dessau figurent dans le catalogue des « no-go areas » pour les étrangers. Le 11 juin 2003, Alberto Adriano, réfugié originaire du Mozambique, a été tué par une horde de néo-nazis qui le poursuivait en plein centre de Dessau. Ce type d’attaques ont connu une constante augmentation depuis 2000, selon les chiffres du Ministère allemand de l’Intérieur.

Aux dernières nouvelles, le parquet du Land de Saxe-Anhalt a décidé d’inculper le chef de service à la police de Dessau et de le traduire en justice à la fin mars 2007. Certains migrants et réfugiés ne croient plus à cette justice et s’auto-organisent. « À tous les jours depuis que je suis ici, je m’engage politiquement », raconte Yufanyi, en Allemagne depuis huit ans. Un match de foot « bénéfice » pour soutenir la famille d’Oury Diallo a ainsi été mis sur pied en 2005 et une conférence sur le sujet de la brutalité policière contre les Africains a rassemblé 120 personnes en janvier 2007.

Alors que se terminait la marche de commémoration d’Oury Diallo, entourée d’une trentaine de véhicules anti-émeutes et de centaines de policiers gardant les rues de Dessau, à quelques kilomètres de là, dans le village de Sangerhausen, un incendie à caractère xénophobe ravageait un logis pour demandeurs d’asile.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème