Éducation sexuelle et pulsions mercantiles

Dossier : Sexe, école et porno

Éducation sexuelle et pulsions mercantiles

par Lilia Goldfarb

Sharon Lamb et Lyn Mikel Brown, deux professeures américaines connues depuis une vingtaine d’années pour leurs recherches sur les femmes et les filles, ont publié en 2006 le livre Packaging Girlhood : Rescuing Our Daughters from Marketers’ Schemes [1]. Ce livre, qu’elles ont écrit en tant que femmes, mères et enseignantes, s’adresse surtout aux parents et porte un regard critique sur la culture dans laquelle les jeunes filles évoluent.

Dans le cadre de leur recherche, Lamb et Brown ont questionné plus de 600 filles à travers les États-Unis pour savoir où elles faisaient leurs achats, quelles chansons leur tournaient dans la tête et ce qu’elles aimaient lire. Ensuite, elles ont visité ces magasins, visualisé leurs émissions de télé et films favoris, écouté leur musique et lu les livres et les magazines qui leur sont adressés. Elles ont exploré tout ce qui capte l’imagination des jeunes filles d’aujourd’hui, leur temps et leur énergie.

Qu’ont-elles découvert ? En résumé, les valeurs mises de l’avant par le mouvement féministe ont été récupérées et transformées par une machine économique qui renforce les vieux stéréotypes. Plusieurs sources de socialisation, relayées par les médias de masse, s’acharnent à imposer aux filles une vision très étroite de ce qui correspond à être une femme, et ce, dès la petite enfance. Les toutes petites ont maintenant accès aux mêmes styles de vêtements que ceux portés par les adolescentes. Dès le primaire, elles sont incitées à adopter le style-vedette et à pourchasser les garçons avant même d’avoir vécu un premier émoi sexuel. Au début du secondaire, elles sont encouragées à se considérer comme des adolescentes à part entière, prêtes à acheter une mode et un style de vie sexualisés. Les adolescentes, pour leur part, sont incitées à adopter une identité sexuellement libre de mannequin-chanteuse-vedette.

Cette étude démontre qu’en 2006 le message normatif, essentialiste, hétérosexiste et stéréotypé visant activement les filles, et dans une certaine mesure les garçons, continue d’être omniprésent. Les médias, au service des intérêts commerciaux, font valoir que le girl power se situe dans le look et l’apparence, dans le paraître et non dans l’être. L’essentiel est de projeter une image de pouvoir en se conformant au stéréotype d’une fille active sexuellement devant rivaliser avec les autres filles pour devenir l’objet préféré du plaisir des garçons.

Plusieurs chercheures, Pierrette Bouchard [2] entre autres, soulignent depuis plusieurs années que les tendances nommées par Lamb et Brown prévalent également au Québec. Il s’agit d’un problème de société, dont nous sommes tous et toutes responsables.

Pour plusieurs, le climat d’hypersexualisation et de sexualisation précoce est quelque chose de normal et de banal et ceux et celles qui s’en préoccupent sont sous l’emprise d’une nouvelle panique morale ; un concept dont les origines remontent au sociologue britannique Stan Cohen et aux années 70. Une panique morale est une préoccupation exagérée pour un problème social, particulièrement pour le comportement des jeunes et cache un désir de contrôle de leur sexualité. Les voix qui critiquent l’hypersexualisation sont ainsi accusées d’être de vieilles féministes moralisatrices corroborant des idées proches de celles de la droite religieuse.

Dans une société qui adule la jeunesse, personne ne veut être considérée vieille et démodée. Plusieurs femmes adoptent un style sexy selon les diktats du jour et poursuivent la jeunesse éternelle promise par la chirurgie esthétique et l’industrie des soins de beauté. En 2007, une femme a le droit de choisir l’éducation supérieure, mais étrangement, pour se libérer sexuellement il semble qu’elle doit se comporter comme une danseuse de bar et apprendre à parodier un acte sexuel selon les codes de la pornographie.

Les interlocuteurs et interlocutrices que je rencontre lors de mes présentations et conférences sont, d’une façon ou d’autre, impliqués dans le monde des enfants et des jeunes. Tous déplorent le fait que l’éducation sexuelle ne fasse plus partie du curriculum scolaire. Le vide créé entre la surenchère sexuelle ambiante, la curiosité naturelle des enfants et le manque d’information appropriée est comblé par les images sexuelles véhiculées par les médias de masse et inspirées de la pornographie [3].

L’an dernier, un article du Devoir nous apprenait que l’anorexie frappe maintenant au primaire [4]. Cette maladie, jusqu’à présent associée aux adolescentes, apparaît aujourd’hui chez les petites filles dès l’âge de 6 ans. Ce qui est particulièrement frappant, c’est que les petites filles qui en souffrent ne veulent tout simplement pas grandir. Cela n’est peut-être pas surprenant si l’imaginaire collectif les pousse vers une sexualité adulte qu’elles ne désirent pas.

Le rapport de l’American Psychological Association [5] récemment publié démontre que la sexualisation précoce affecte les filles et les jeunes femmes de façon négative dans plusieurs domaines de leur santé. Voulons-nous abdiquer nos responsabilités envers nos enfants et laisser leur découverte de la sexualité entre les mains de ceux qui poursuivent uniquement leur propre profit ? Sommes-nous en mesure de comprendre que la protection de nos enfants ne passe pas par le contrôle, mais par le développement d’un esprit critique ?

Pour toutes ces raisons, le Y des femmes de Montréal (YWCA) a ressenti le besoin d’agir. Sur la base des recommandations formulées lors d’une journée de réflexion organisée conjointement avec le Centre des femmes de Montréal au printemps 2005, il s’est associé au Service d’aide aux collectivités de l’UQAM et aux professeures Francine Duquet et Anne Quéniart pour réaliser une recherche qualitative et développer des outils de formation. Ce projet d’une durée de trois ans vise l’implantation d’actions structurantes auprès des jeunes, et des adultes qui les accompagnent, permettant de contrer l’hypersexualisation et ses effets.

Le projet, dont le terrain de recherche se situe principalement dans des écoles montréalaises, poursuit quatre objectifs principaux. Par le biais de focus groupes et d’entrevues, il vise l’identification de la perception et de l’expérience qu’ont les enfants et les jeunes du phénomène d’hypersexualisation. Il comporte également la conception et la diffusion d’une formation permettant d’habiliter le personnel du milieu scolaire, de la santé et des services sociaux et des organismes communautaires à intervenir de manière appropriée auprès des jeunes. Parmi les divers outils pédagogiques, je soulignerai la vidéo destinée aux adultes réalisée par Sophie Bissonnette en collaboration avec l’ONF. Le troisième objectif vise plus spécifiquement les jeunes et consiste à concevoir et à diffuser des outils leur permettant de développer un esprit critique face aux phénomènes de l’hypersexualisation, de la sexualisation précoce et de leurs effets. Enfin la quatrième partie du projet se consacre à mobiliser les communautés locales et les principales organisations régionales qui interviennent auprès des jeunes en favorisant le transfert des expertises et des outils pédagogiques de ce projet.

Outiller les jeunes face à l’hypersexualisation


[1Sharon Lamb et Lyn Mikel Brown, Packaging Girlhood : Rescuing Our Daughters from Marketers, Schemes, 2006.

[2Pierrette Bouchard et Natasha Bouchard, « Miroir, miroir… La précocité provoquée de l’adolescence et ses effets sur la vulnérabilité des filles », Cahiers de recherche du GREMF, n° 87, 2003.

[3Michela Marzano et Claude Rozier. Alice au pays du porno : Ados : leurs nouveaux imaginaires sexuels, 2005.

[4Paré, Isabelle, « L’anorexie frappe au primaire » , Le Devoir, 18-19 février 2006.

[5Report of the American Psychological Association Task Force on the Sexualization of Girls, 2007, www.apa.ord/pi/wpo/sexualization.html.

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