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Norman Nawrocki

L’Anarchiste et le diable

lu par Mathieu Francœur

Mathieu Francœur

Norman Nawrocki, L’Anarchiste et le diable. Voyages, cabarets et autres récits, traduit de l’anglais par Claude Brouillard, Lux Éditeur, Montréal, 2006.

La première rencontre directe que j’ai eu avec le groupe Rhythm Activism a eu lieu en 1994 dans un défunt bar nommé le Woodstock, situé sur St-Laurent. Ce soir-là, le duo était en première partie du trio néerlandais Dog Faced Hermans. Norman Nawrocki et Sylvain Côté présentaient un show rock politique tiré de l’album Blood and mud, un hommage à la révolte zapatiste.

L’Anarchiste et le diable a comme trame de fond la dernière tournée européenne du combo, une virée de quarante spectacles à travers neuf pays au printemps 1998. Au fil des aventures et concerts des cinq musiciens-comédiens, Norman Nawrocki insère de vieilles lettres de son oncle Harry, vieux bohème et ex-résistant antinazi, lettres adressées à son frère Franek, qui lui a immigré au Canada avant la deuxième grande guerre. Pour Norman Nawrocki, violoniste d’origine polonaise et ukrainienne, cette traversée de l’Europe fait partie de la quête de ses origines, incarnées cette fois-ci par la rencontre improbable de l’oncle dont la famille est sans nouvelles depuis des années.

Norman Nawrocki est un artiste touche-à-tout, un compositeur, un auteur, mais aussi un militant qui nous livre ses réflexions sur la vie, particulièrement sur l’art et la politique. Ce récit-fleuve nous livre, en plus, quelques fables populaires plantées dans le décor très urbain de certaines villes européennes.

L’intérêt de ce journal de tournée tient à plusieurs éléments. La plume de l’auteur est vivante et sa prose moqueuse et crue. Les trois niveaux de récit (les lettres, les fables et le journal rock’n roll en tant que tel) s’imbriquent les uns dans les autres de manière fluide et naturelle. Parce que, malgré la forme différente, l’époque différente, le niveau de langage différent, le fond reste le même : un décor populaire, des gens bien ordinaires posant des gestes en apparence anodins, mais qui chacun et chacune à sa manière contribuent à la résistance du quotidien contre l’oppresseur sous toutes ses formes (de l’occupant nazi à la pieuvre de l’industrie musicale).

Norman Nawrocki est un vieux loup de la scène indépendante, il sait depuis longtemps pourquoi il n’a jamais voulu faire de musique pour les radios FM et des concerts formatés pour les promoteurs rapaces. À travers ses rencontres avec d’autres musiciens et musiciennes et aussi avec des trippeux de musique alternative, il nous redit avec force que l’art, tout comme l’ensemble de l’activité et de la création humaines, n’est pas un produit. Anarchiste articulé et fier de le proclamer sur toutes les tribunes, Nawrocki nous rappelle que la musique, et particulièrement les concerts, peut constituer un puissant relais dans la diffusion d’une vision libertaire pointée vers des changements radicaux.

Ce journal plaira certes aux musiciens (entre autres en raison des anecdotes et des clichés de tournée) autant qu’au militant ou au néophyte curieux. Cette tournée de Rhythm Activism coïncidait avec la sortie du dernier effort du groupe qui s’appelle Jesus was gay ; il n’y a pas eu de concert de la fanfare punk-rock depuis quelques années… Ce livre est-il devenu, malgré lui, la note finale ?

Norman Nawrocki seul le sait, mais le diable s’en doute…

P.-S.

Mathieu Francœur

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