Répression Brutale au Mexique

No 15 - été 2006

Atenco

Répression Brutale au Mexique

par Claude Rioux

Atenco est ce village de l’est de la ville de Mexico dont les habitants ont résisté, en 2002, à la tentative d’expropriation de leurs terres par le gouvernement fédéral, qui voulait y construire un nouvel aéroport international. La résistance des paysans avait été si radicale et acharnée, avec ses marches de dizaines de milliers de paysans armés de machettes en plein cœur de Mexico, que le président Fox a été obligé d’annuler purement et simplement le projet, humilié. Bien qu’à retardement, la vengeance du gouvernement est terrible, car le 3 mai dernier, c’est à une véritable expédition punitive que se sont livrées les forces policières.

Le 3 mai à l’aube, les paysans réunis pour vendre leurs produits sur la place du marché, connus pour leur affiliation au Front des peuples en défense de la terre (organisation radicale de la mouvance zapatiste), ont été violemment attaqués par 500 policiers. Au cours de l’affrontement qui s’ensuit, une quarantaine de paysans se sont barricadés dans une maison en face du marché, décidés à résister aux assauts des policiers.

À quelques kilomètres de là, d’autres paysans se mobilisent et bloquent l’autoroute de Mexico pour exiger le retrait des forces policières de la zone. Plus tard, les assiégés du marché étaient violemment évincés. Felipe Alvarez et Ignacio del Valle qui, depuis l’édifice, tentaient de dialoguer par téléphone avec les autorités de l’état et de la municipalité, ont été assaillis par une douzaine de granaderos et battus jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance.

Les policiers s’en s’ont également pris au peuple réuni là, arrêtant brutalement plusieurs autres personnes, toutes amenées à la ville de Toluca, à 100 km de là, où elles ont été accusées de séquestration et de terrorisme…

Tout au long de la nuit suivante, le blocage de l’autoroute fut maintenu en guise de protestation par un groupe de paysans d’Atenco, en dépit des tentatives des policiers afin de les disperser. Le lendemain matin 4 mai, plus de 3 500 policiers ont pris la ville d’assaut. Durant l’attaque, les policiers ont littéralement arrosé la ville de gaz lacrymogènes, utilisé des balles réelles, sont rentrés dans les maisons en détruisant portes, meubles et vêtements, ont sorti les occupants sous une pluie de coups et les tirant par les cheveux. Ceux-ci ont aussi été amenés à Toluca, empilés dans des camions de marchandise comme s’ils étaient des cadavres, les véhicules suintant le sang. Des témoins affirment que les policiers continuaient de battre les détenus à bord des camions.

Durant la « bataille », il y a eu plus de 40 femmes qui, en plus de recevoir les coups qu’ont reçu les paysans masculins, ont été violées par les policiers. Au sein des personnes arrêtées, il y avait une dizaine d’étrangers, en grande partie des femmes, lesquelles ont également été battues et agressées sexuellement. Elles ont aussitôt après été déportées avec la complicité des consuls de leur pays d’origine, en particulier l’Espagne et le Chili.

Durant ce deux journées des 3 et 4 mai, les deux grandes chaînes de télévision ont transmis en direct, depuis des hélicoptères, les affrontements entre les protestataires et les policiers ; ces télés transmettaient les moments où les paysans battaient les policiers tombés, mais coupaient les moments où les policiers frappaient les protestataires.

L’ensemble de l’opération policière, qui a duré deux jours, s’est faite en marge de la loi. En effet, à aucun moment un mandat d’arrestation ou de perquisition n’a été émis par un juge. Les scènes vécues à Atenco, en dépit des efforts des médias pour les occulter, donnent des frissons : des personnes âgées battues, des enfants détenus, des femmes humiliées et violées jusque dans les véhicules des policiers. Le bilan est d’un jeune adolescent de 14 ans tué d’une grenade lacrymogène reçue en pleine poitrine et d’un étudiant de 20 ans blessé par balle et se trouvant dans un coma cérébral – les policiers ont empêché l’intervention des ambulanciers durant près de 12 heures et ce sont les habitants d’Atenco qui prodiguaient les premiers soins aux blessés, paysans ou policiers – et de 276 détenus ou disparus (on n’a pu localiser que 206 personnes dans les postes de police, 70 demeurant introuvables).

Les témoignages sur les conditions de détention font état de traitements inhumains : des prisonniers demeurent incomunicado ; d’autres sont continuellement battus ; des femmes ont été violées à nouveau en détention ; quelques détenus, gravement blessés, demeurent menottés à leur lit ; ils n’ont pas d’assistance légale et ne connaissent pas le délit dont on les accuse.

Le lendemain, la secretaría de Gobernación (ministère de l’Intérieur), n’avait fait qu’une seule déclaration, admettant qu’il existe des « indices (sic !) de violation grave des droits de la personne » [La Jornada, 6 avril 2006], cependant que Vicente Fox attribuait le déroulement violent de ces deux journées à un « petit groupe » dont l’existence est un « affront à la société » – il parle de marchands et de marchandes de fleurs…

L’attaque survient au cours du dernier droit de la campagne présidentielle – les élections ont lieu le 6 juillet – et alors que le sous-commandant Marcos venait de quitter Atenco quelques jours auparavant, poursuivant sa tournée nationale visant à susciter l’élaboration d’un « plan national de lutte ». Du coup, les zapatistes ont suspendu l’Autre campagne, Marcos déclarant qu’il resterait dans la capitale afin d’appuyer l’organisation de mobilisations pour la libération des détenus.

Luis Hernandez Navarro, chroniqueur et analyste politique, a écrit : « La répression par l’autorité municipale contre huit vendeurs ambulants de fleurs a précipité un des plus graves conflit du sexennat [durée du mandat présidentiel mexicain]. Le pire pourrait être à venir. […] Cette vengeance a créé un grave conflit qui menace de s’étendre à d’autres régions du pays. Le mécontentement ouvrier a augmenté à l’occasion du conflit minier. » Deux semaines plus tôt en effet, le 20 avril, une intervention policière et militaire faisait 21 morts et des centaines de blessés parmi les ouvriers en grève d’un entreprise minière dans la ville de Lazaro Cardenas, dans l’état de Michoacán.

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