Accueil du site > No 15 - été 2006 > Action communautaire : dérives et possibles

Eric Shragge

Action communautaire : dérives et possibles

lu par Marc-André Houle

Marc-André Houle

Eric Shragge, Action communautaire : dérives et possibles, Écosociété, Montrèal, 2006.

Dériver de quoi au juste ?

Professeur à l’École des affaires publiques et communautaires de l’Université Concordia, Eric Shragge livre un essai fourre-tout sur l’action communautaire. Témoignage personnel, bilan critique, analyse globale et étude de cas, l’ouvrage fait le constat suivant : l’organisation communautaire peut être un vecteur de changement social radical en autant qu’elle ne se confine pas dans un axe d’intégration. En refaisant la genèse des groupes communautaires, il dresse un tableau clair du processus historique : action sociale de confrontation dans les années 60, action radicalisée par la présence des groupes d’extrême-gauche au sein des organismes communautaires dans les années 70, professionnalisation et développement des services dans les année 80 et, enfin, déploiement de la pratique partenariale avec les institutions et démobilisation des citoyennes dans les années 90. Dérive unilatérale ? Non, puisque les mobilisations créées contre la mondialisation capitaliste, que ce soit dès Seattle en 1999 ou avec la Marche mondiale des femmes en 2000, apportent l’idée que l’action communautaire peut à nouveau se politiser et apporter une opposition anti-systémique assez fructueuse. D’où l’idée que l’organisation communautaire se situe présentement à la croisée des chemins entre les axes d’intégration et d’opposition, selon les pratiques de développement communautaire (fourniture de services) et d’action communautaire (mobilisation et contestation).

L’essentiel de l’analyse de Shragge semble pourtant contestable sur ce point précis : les groupes communautaires ont, depuis longtemps, franchi le Rubicon pour gagner les rives de l’intégration. Ne faut-il pas plutôt considérer l’origine de l’organisation communautaire comme une action d’intégration des individus les plus pauvres de la société au projet de modernisation du Québec des années 60 et 70, par le biais de mobilisation collective et de développement de services correspondant à leurs besoins ? Qu’il y ait eu des épisodes de mobilisation et de conscientisation politiques plus radicales, en opposition avec cette logique d’intégration, donc anticapitalistes, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Ainsi, pour l’essentiel, les dérives en question se situent probablement dans cette radicalisation. Dès lors, l’émergence et le développement des possibles, souhaitées par l’auteur, ont été le fait d’initiatives réalisées la plupart du temps en dehors du secteur communautaire. À preuve, les manifestations les plus radicales, foncièrement anticapitalistes, des dernières années au Québec – que ce soit contre les sommets socio-économiques du milieu des années 90, contre le sommet de la jeunesse en 2000 à Québec et lors du sommet de Québec en 2001 contre les négociations de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) – se sont accomplies sans la présence des groupes communautaires. Malgré ce point substantiel, l’auteur nous offre l’occasion de réfléchir sur l’horizon politique du monde communautaire.

P.-S.

Marc-André Houle

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