Les lobbies et le détournement de la science. Entrevue avec Stéphane Horel

No 80 - été 2019

Politique

Les lobbies et le détournement de la science. Entrevue avec Stéphane Horel

Journaliste au Monde, Stéphane Horel s’intéresse aux conséquences des décisions publiques sur la santé. Elle a pu constater l’influence incontournable des lobbies qui font passer l’intérêt financier des compagnies qu’ils représentent bien avant la santé publique. Elle vient de publier un essai percutant sur le sujet : Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie (La Découverte, 2018). Propos recueillis par Claude Vaillancourt.

À bâbord ! : Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ce sujet ?

Stéphane Horel : J’y suis arrivée au fur et à mesure. Je m’intéressais à l’industrie pharmaceutique et à l’emprise de cette industrie sur le marché des médicaments. J’ai travaillé sur l’industrie chimique, notamment sur les perturbateurs endocriniens, mais seulement sur la question précise de la santé publique. J’ai abordé ensuite l’industrie agroalimentaire. J’ai vu les points communs entre les stratégies utilisées par ces industries pour maintenir leurs produits sur le marché même quand ils posaient problème. J’ai profité de recherches très nombreuses à ce sujet, des recherches académiques entre autres. J’ai absorbé ce savoir universitaire et, avec ce bagage intellectuel, je me suis mise à explorer d’autres secteurs. J’ai pu observer à quel point on manipulait la science et à quel point le savoir technologique et scientifique se trouvait au cœur de décisions politiques.

ÀB ! : En ouvrant votre essai sur Edward Bernays, auteur de Propagande, vous tissez un lien entre propagande, relations publiques et lobbying. Comment relier ces trois aspects ?

S.H. : Il me semblait évident de commencer mon livre par Bernays. Cet auteur s’intéressait à la notion de fabrique du consentement, terme qu’il a emprunté à son contemporain Walter Lippmann. Il ne faut pas oublier non plus John Hill, l’équivalent de Bernays dans la fabrique de la controverse, le maître des relations publiques de l’industrie du tabac. C’est lui qui a eu l’idée d’organiser la négation de la science par la manipulation. Bernays, quant à lui, a été le premier à inventer la stratégie de la tierce partie, c’est-à-dire la stratégie de la panoplie de la blouse blanche du docteur, qui vient apporter une caution scientifique à un produit. Par exemple, la Beech-Nut Packing Company voulait augmenter ses ventes de bacon. À son service, Bernays a eu cette idée diaboliquement géniale de faire signer par un médecin une déclaration selon laquelle un bon petit-déjeuner devait être hyper protéiné. La déclaration a été endossée par 4500 médecins. Ce message a été transmis à la presse, qui l’a largement diffusé. Ce qui a permis de transformer le petit-déjeuner typique en le remplaçant par des œufs et du bacon. Cette habitude alimentaire a été culturellement construite !

ÀB ! : Vous dénoncez dans votre livre plusieurs lobbies : compagnies de cigarettes, produits chimiques, pétrole, etc. Ces lobbies agissent-ils en utilisant un même système ou déploient-ils des méthodes différentes ?

S.H. : Il y a une matrice, mise en place par l’industrie du tabac, qui a consisté à contrer l’évidence scientifique. Il fallait s’attaquer au lien entre la cigarette et le cancer par l’organisation de la négation. La science a été carrément détournée en faveur des intérêts commerciaux. Cette stratégie a été réutilisée, adaptée, développée par d’autres secteurs, dans différents contextes. La stratégie demeure la même, que ce soit en ce qui concerne le tabac, l’amiante, le pétrole, l’industrie chimique. Il s’agit d’inventer une pseudo-controverse sur la dangerosité d’un produit. On crée alors un doute dans l’esprit des décideurs, des décideuses et du public. Ce qui permet de retarder les réglementations qu’on voudrait mettre en place, les diluer ou les empêcher tout simplement. Aujourd’hui, cette stratégie a atteint des degrés de sophistication assez hallucinants ! J’en ai été témoin dans la bataille contre la réglementation des perturbateurs endocriniens, qui concerne plusieurs secteurs de l’industrie. On retrouve ces substances toxiques dans les pesticides, les plastiques, les médicaments – partout ! –, tous les secteurs industriels sont concernés. J’ai suivi cette bataille au jour le jour pendant cinq ans contre la réglementation européenne et vu comment les lobbies des pesticides et de la chimie se sont alliés pour la faire échouer. Cette réglementation, qui a été adoptée avec trois ans de retard (et après une condamnation de la Commission européenne par la Cour de justice de l’Union européenne en raison de ce retard), n’est pas du tout à la hauteur, non seulement de l’ambition de départ, mais aussi des enjeux de santé publique et de protection de l’environnement, comme l’a déploré la communauté scientifique compétente dans ce domaine.

ÀB ! : On peut considérer que Washington et Bruxelles sont les deux plus grands centres du lobbying. Le lobbying se fait-il de la même manière dans les deux capitales ?

S.H. : Je connais moins comment se fait le lobbying au sens politique du terme aux États-Unis – ce que j’appelle le lobbying « classique », qui consiste à influencer les responsables politiques et administratifs, les ministères, les parlementaires. Le lobbying aux États-Unis est relié en grande partie au financement des campagnes électorales. En Europe, on n’a pas l’équivalent. D’un point de vue européen, tout cela ressemble à un système de corruption légalisée. Aux États-Unis, il y a des besoins pour défendre des produits devant les tribunaux qui ne sont pas les mêmes en Europe. Le droit américain repose sur la jurisprudence. Chez nous, ce n’est pas du tout le cas. Aux États-Unis, il faut davantage créer du matériau de lobbying pour se protéger contre d’éventuelles poursuites. Mais les stratégies des industriels restent en gros les mêmes, avec des adaptations culturelles, en fonction des systèmes politique et judiciaire, en ce qui concerne la manipulation de la science.

ÀB ! : Vous êtes-vous penchée sur les nouveaux accords de libre-échange, comme l’AÉCG (ou CETA), dans lesquels ont été inclus de nouveaux chapitres qui portent sur la « coopération réglementaire » et qui visent en fait à alléger les réglementations ?

S.H. : Je me suis intéressée à cet aspect lorsque je travaillais sur les perturbateurs endocriniens. Dans les négociations du TTIP [1], les industriels et les États-Unis ont essayé de contourner le désir réglementaire clairement exprimé en Europe par des discussions secrètes et en tentant d’éliminer l’usage du principe de précaution. Mais ces négociations n’ont pas abouti. Sur les perturbateurs endocriniens, j’ai parcouru des documents de l’OMC montrant que les États-Unis lançaient des menaces explicites ciblées sur un certain nombre de pays qui prévoyaient adopter des réglementations à ce sujet. En m’intéressant à la question du glyphosate, j’ai retrouvé la même tactique et les mêmes menaces. Il est évident que ces accords servent de levier à la déréglementation.

ÀB ! : Vous posez à la fin de votre livre une question fondamentale : « Pourquoi les lobbyistes agissent-ils ainsi ? » Avez-vous trouvé une réponse satisfaisante ?

S.H. : Malheureusement, non. J’ai posé cette même question à des historiens des sciences qui travaillent sur ces questions depuis des décennies. Gerald Markowitz, un des plus éminents chercheurs dans ce domaine, m’a parlé de trois facteurs qui créent une distance entre le travail et ses effets : la bureaucratie, l’incitation financière (c’est-à-dire le salaire qu’on touche) et la dissonance cognitive (qui permet de nécessaires arrangements avec sa conscience). À mon avis, il manque encore quelque chose. Par exemple, il faudrait mieux comprendre le rapport entre la responsabilité individuelle et la condition d’individus œuvrant dans une grande machine dont ils sont un rouage. Beaucoup semblent ne pas percevoir les conséquences de leurs actions et les dommages causés à la santé des gens, par exemple aux enfants et aux générations futures.


[1Accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis.

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