Tous les chats ne sont pas gris

No 80 - été 2019

Élections fédérales

Tous les chats ne sont pas gris

« No president takes us to the promised land. » C’est ce que Bill Ayers, un ancien militant de la gauche étudiante américaine, avait dit face à l’excès d’enthousiasme des progressistes après l’élection de Barack Obama à la présidence. Il avait raison, évidemment.

Je pense souvent à Bill Ayers, en ces temps trumpiens, parce que l’inverse de son avertissement vaut tout autant. Cela fait une différence que Trump soit président plutôt qu’Hillary Clinton et la planète en fait les frais.

Au Canada, où les élections fédérales approchent, le risque d’excès d’enthousiasme chez les progressistes est minimal. C’est le risque réciproque, l’indifférence et l’apathie, qui menace ; le risque de croire que tous les chats sont gris, que toutes les options sont aussi mauvaises les unes que les autres. Ce printemps, au Québec, les intentions de vote étaient très dispersées : selon un sondage Léger dans La Presse (29 avril), le Parti libéral (PLC) tenait à peu près le coup, mais l’histoire d’amour avec Justin Trudeau est bel et bien finie ; le Parti conservateur (PCC) et le Bloc québécois luttaient pour une forte 2e place, alors que la « vague orange » du Nouveau parti démocratique (NPD) est de l’histoire très ancienne. Dans le « Rest of Canada » (ROC), le PCC consolidait une avance significative (mais peut-être fragile) alors que le NPD n’allait nulle part [1].

La dispersion du vote québécois est l’expression d’un électorat peu impressionné et si cette tendance devait se confirmer le jour de l’élection, elle jouerait assurément en faveur des conservateurs. Il n’y a effectivement pas de bonne option pour les Québécois et les Québécoises, mais certaines sont pires que d’autres : tous les chats ne sont pas gris. Et avec l’affaiblissement du PLC dans le ROC, le Québec se retrouve avec la dangereuse opportunité de barrer la route aux conservateurs d’Andrew Scheer – qui sont au moins aussi réactionnaires qu’à l’époque de Stephen Harper. Car pour la première fois en une décennie, les tendances québécoises et du ROC s’opposent, avec le potentiel de ranimer l’hostilité mutuelle : la rhétorique de campagne elle-même fera sa contribution et un résultat électoral contrasté pérennisera la tension.

Québec contre ROC : le retour

Deux scandales d’importance discutable, dans la première moitié de 2019, illustrent et renforcent la divergence, même s’ils ne l’ont pas créée. D’abord, SNC-Lavalin évidemment. Cette histoire a fait beaucoup de mal dans le ROC au Parti libéral en général et à Trudeau en particulier, alors qu’elle est systématiquement présentée comme relevant des traditions québécoises de corruption. Autant dire qu’elle nuit à la réputation du Québec, chez un électorat toujours prêt à croire le pire. Au Québec même, l’affaire a été présentée de façon beaucoup plus feutrée. Elle n’empirerait pas les rapports Québec-ROC, si ce n’était des réactions québécoises à l’indignation canadian.

Le deuxième scandale est l’usage d’une liste partisane par le gouvernement Trudeau pour évaluer les candidates et candidats à la magistrature. Il n’a pas fait beaucoup de vagues dans le ROC, mais a eu plus d’échos au Québec, surtout chez les nationalistes pour qui les tribunaux sont toujours des alliés fédéralistes – c’est le genre d’histoire dont le Bloc devrait pouvoir faire ses choux gras, dans un contexte où aucun parti ne suscite l’enthousiasme d’un électorat volage.

Plus généralement, la politique des pipelines et celle des hijabs contribuent à raviver les tensions entre le Québec et certaines parties du ROC. Par exemple, le maire de Medecine Hat, municipalité albertaine, a boycotté le congrès de la Fédération canadienne des municipalités qui se tenait en mai à Québec, pour protester contre l’opposition du gouvernement québécois à la construction de pipelines [2]. Quant au projet de loi 21 sur la laïcité, il suscite l’indignation partout au pays, ravivant la réputation d’intolérance des Québécois et Québécoises.

Après la vague orange, une droite unie

La dynamique actuelle de divergence est à ne pas confondre avec la « vague orange » de 2011, quand le Québec a adopté un NPD qui est resté minoritaire dans le ROC. Mais le parti orange avait vu ses appuis augmenter partout, pour la troisième fois de suite dans le ROC. La vague orange marquait donc une convergence entre le Québec et le ROC, le NDP offrant enfin une alternative au Bloc, dont les Québecois·es cherchaient à se détourner depuis au moins le milieu de la décennie précédente. L’effondrement du Bloc était, de fait, la manifestation la plus claire de cette convergence. L’étape suivante pour le NPD devait être de continuer sa montée dans le ROC tout en maintenant l’essentiel de ses gains québécois. À la suite du décès de Jack Layton, cette étape qui aurait transformé le paysage politique canadien ne s’est jamais réalisée.

Aujourd’hui, alors que les Québecois·es continuent de montrer peu d’intérêt pour la souveraineté/l’indépendance, le Bloc semble prêt à reprendre une partie de la place qu’il a déjà tenue. La balloune Trudeau s’étant graduellement vidée de son air, le NPD de Jagmeet Singh étant au bord de l’insignifiance (et en porte-à-faux avec le mood laïcité au Québec) et les conservateurs n’ayant aucun attrait sauf dans quelques comtés de la région de Québec, le BQ apparaît de nouveau comme l’endroit où beaucoup voudront parker leur vote. L’écart entre le Québec et le ROC s’en creuserait d’autant plus, le Bloc trop heureux d’appuyer sur les boutons laïcité, pipeline et autres.

Les années fortes du Bloc québécois ont aussi été celles de gouvernements libéraux sans partage – précisément à cause de la division du vote non libéral, surtout à droite. Les circonstances actuelles sont profondément différentes maintenant que la droite est unie. Dans ce contexte, des pertes libérales importantes au Québec alliées à une pluralité conservatrice dans le ROC auraient pour effet probable de faire d’Andrew Scheer le prochain premier ministre.

Scheer a jusqu’à maintenant cherché à maintenir un profil souriant et neutre ; il demeure peu connu de l’électorat. Est-ce vraiment un désavantage, face à des alternatives peu attrayantes ? Surtout que la substance de Scheer et de ses troupes devrait sérieusement donner à réfléchir : nous ne sommes pas ici face à un bon vieux Parti conservateur, à la Mulroney et Clark. Les conservateurs d’aujourd’hui sont plus à droite qu’ils ne l’ont jamais été, alliant un conservatisme social assumé à un trumpisme anti-démocratique ascendant. Un premier ministre Scheer, ce serait grave pour le Canada et le Québec. Mais les gens ne votent pas comme ça, en disant « je vais voter libéral à Trois-Rivières pour neutraliser le vote conservateur à Mississauga ».

Un moindre mal

Au final, le moins réjouissant de tout ça, c’est la nécessité de ce mode d’analyse, de penser en termes de course de chevaux et de vote stratégique, ce qui a pour effet de reléguer à l’arrière-plan les questions structurelles. Le fait est que le Parti libéral, c’est la filiale politique de l’élite économique de Montréal et Toronto et des marchés financiers internationaux. Modérément progressiste au plan social, son ancrage fondamental se situe dans le projet de privatisation croissante de l’économie au service de ces élites. Quant au Parti conservateur, il est la filiale de l’élite économique de Toronto et Calgary, et Wall Street aussi, réactionnaire en politique sociale, au service de l’industrie pétrolière et de la privatisation en général.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la tragédie du NPD après Jack Layton, qui s’est perdu sur la route d’un réalignement électoral promis mais jamais réalisé. Évidemment, ça n’aurait pas été une rupture avec le capitalisme ; il n’y a pas de changement révolutionnaire à l’horizon de toute manière. Mais ce n’est pas du pareil au même, que l’on élise les conservateurs de Harper/Scheer ou les libéraux de Dion/Ignatieff/Trudeau ou encore le NPD de Layton/Mulcair/Singh. Sans parler de Gore/Bush en 2000 ou de Clinton/Trump en 2016.


[1Les autres firmes de sondages profilaient une course plus serrée, mais dans tous les cas les conservateurs étaient en avance sur les libéraux, le NPD était loin derrière et les verts étaient en croissance (surtout après leur excellent résultat provincial à l’Île-du-Prince-Édouard).

[2Radio-Canada Info, « Une municipalité albertaine boycotte Québec ». Disponible en ligne.

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