Lock-out à ABI. Quand le gouvernement s’en mêle

No 80 - été 2019

Chronique Travail

Lock-out à ABI. Quand le gouvernement s’en mêle

Les alumineries internationales accumulent de très gros profits au Québec grâce, entre autres, à la réduction du prix de l’électricité qu’Hydro-Québec leur consent. Ces multinationales créent des emplois, mais portent aussi de sérieux coups à nos ressources collectives et, parfois, à leur propre main-d’œuvre.

C’est l’exemple que nous donne actuellement l’Aluminerie de Bécancour inc. (ABI) qui a lock-outé ses 1 030 salarié·e·s il y a un an et demi et qui a reçu récemment l’appui du premier ministre Legault, se comportant ainsi comme Duplessis contre les grévistes de son temps.

Une négociation tendue

La négociation collective, avant le conflit, se déroulait à peu près normalement, bien que celle-ci achoppait sur les questions du régime de retraite et du calcul de l’ancienneté dans le cadre des mouvements de main-d’œuvre. La tension a cependant augmenté à la suite de l’embauche d’agents de sécurité par l’entremise d’une entreprise privée. Sans compter qu’une rumeur courait voulant qu’ABI avait contacté des sous-traitants et demandé aux cadres de l’entreprise de se tenir prêts à mettre la main à un ouvrage qui ne figurait pas dans le cadre habituel de leurs fonctions.

La convention collective arrivant à échéance le 22 novembre 2017, un conciliateur est intervenu à plusieurs reprises pour faciliter la négociation. Son travail s’est avéré vain. L’employeur, qui refusait de se présenter aux réunions auxquelles le convoquait le conciliateur – ce qui est illégal –, a tout de même déposé une proposition aux Métallos, qu’il qualifiait d’« offre finale globale de règlement  » et qu’il jugeait « compétitive ». Cette proposition a été rejetée par une très forte majorité des salarié·e·s. En parallèle, ABI obtenait une ordonnance en vue d’interdire aux salarié·e·s de ralentir les activités en vue de limiter la production. Selon ABI, l’entreprise doit assumer « la responsabilité de s’assurer de la sécurité de tous et de ses équipements, tout en maintenant ses opérations ».

Au début 2018, les 1030 salarié·e·s d’ABI étaient appelé·e·s à réagir de nouveau à une autre offre patronale, qu’ils ont rejetée de manière catégorique, ce qui leur a valu, dès le lendemain, une mise en lock-out. Deux mois plus tard, l’employeur leur proposait une nouvelle offre relative aux conditions de travail, aussi refusée très largement. Ces va-et-vient intempestifs constituent un signe patent que les conditions de négociation collective se sont dégradées au fil du temps. L’impasse est aujourd’hui bien réelle. Nous sommes en 2019… et le lock-out se poursuit !

Fonctionnement de l’entreprise durant le lock-out

L’entreprise exploite trois séries de deux cuves en temps normal. Durant la période de lock-out, elle ne peut faire travailler que les cadres de l’établissement, ne pouvant sous-traiter le travail à l’extérieur de l’entreprise. ABI a donc décidé de ne faire fonctionner qu’une série de cuves. Cependant, il semble que même 145 cadres constituent un bassin de main-d’œuvre insuffisant pour faire tourner le tiers de l’entreprise, qui habituellement repose sur le travail de plus d’un millier de personnes.

Le syndicat a mené une enquête et s’est aperçu que d’autres personnes que les cadres effectuaient les tâches des lockouté·e·s, ce qui est interdit par le Code du travail. Les Métallos ont alerté le ministre du Travail, mais le délai d’intervention – trop long – a permis à ABI de prendre les mesures nécessaires pour se conformer à la loi : seules quatre personnes ont été reconnues comme « scabs ». Selon le syndicat, il ne s’agit toutefois que de la pointe de l’iceberg.

Des économies grâce à l’Hydro

Si ABI doit payer l’énergie qui lui est réservée par Hydro-Québec, peu importe qu’elle l’utilise ou non, elle est dégagée de ses obligations en cas de force majeure. Or, un lock-out constitue un tel cas, suspendant les obligations contractuelles habituelles. Cette mesure a contribué à déséquilibrer le rapport de force en faveur de l’employeur :

1. en augmentant de façon significative la capacité de l’entreprise à assumer les coûts du conflit en raison d’une faveur accordée à ABI par Hydro-Québec ; en effet, cette dernière a perdu 165 millions de dollars de revenus en raison du lock-out, dollars restés dans les poches d’ABI ;

2. en accentuant la pression mise sur les épaules des travailleuses et travailleurs. Les Métallos ont publié une analyse indépendante qui démontre que chaque jour de lock-out à ABI représente un manque à gagner pour Hydro-Québec de 604 464 $ (l’hiver) et de 600 352 $ (l’été).

Notons que cette étude a été réalisée de manière indépendante à partir des plus récentes données disponibles sur les prix de l’aluminium et sur les taux de change. Elle s’est aussi fondée sur les termes du contrat liant Hydro-Québec, le gouvernement et les propriétaires de l’aluminerie.

L’intrusion illégitime de l’État

Le Code du travail offre aux parties une pleine autonomie pour négocier et conclure une convention collective ; l’État n’exerce normalement qu’un rôle d’arbitre neutre. Au nom de l’intérêt public, ce dernier encadre donc les conflits de travail (par exemple les modalités de conciliation, de médiation, de règlement des différends). Comme l’affirmaient Laroche, Jalette et Coutu dans un article du Devoir, « en général, l’État entend rester au-dessus de la mêlée dans les conflits du secteur privé et son intervention, le cas échéant, vise à rapprocher les parties [1] ».

En mars dernier, François Legault a toutefois commenté le conflit de travail à ABI, soit pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir, en octobre 2018, en tenant des propos étonnants : « On parle de 1000 emplois très payants, très, très payants. Ça n’a pas de bon sens que ça fasse un an. » Le premier ministre s’est permis de suggérer au syndicat de faire des compromis : « Quand un syndicat en demande trop, le risque est alors de perdre des emplois à 92 000 $ par an, donc moi, je pense que c’est important d’être raisonnable, et actuellement, je ne trouve pas que le syndicat est raisonnable. » Et d’ajouter en commission parlementaire : « On est dans une situation, Monsieur le Président, où honnêtement, je le dis, je crois que le syndicat des Métallos exagère dans ces négociations. »

Une telle affirmation est de nature à nuire aux salarié·e·s et c’est pourquoi le cas d’ABI constitue une manifestation patente d’intrusion illégitime dans des relations de travail. Le jupon affairiste de François Legault dépasse largement dans ce dossier. 


[1Mélanie Laroche, Patrice Jalette et Michel Coutu, « Lock-out à ABI : Quand l’arbitre prend parti », Le Devoir, 12 avril 2019. Disponible en ligne.

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