Au théâtre, citoyen-ne-s !

No 80 - été 2019

Culture

Au théâtre, citoyen-ne-s !

Le metteur en scène et professeur Christian Lapointe, en partenariat avec l’Institut du Nouveau Monde, a lancé Constituons !, un projet titanesque qui offre aux Québécoises et aux Québécois l’exercice de l’écriture de la Constitution du Québec et remet le théâtre au cœur du rassemblement social et politique.

Constitution, qui vient du latin « cum » (ensemble) et « statuo » (fixer, établir) désigne un texte fondateur qui répond à trois grandes questions qui fondent toute organisation politique : qui sommes-nous, où voulons-nous aller et comment y arriverons-nous ? Une constitution autorise l’adoption de lois et l’exercice des pouvoirs publics et ceux-ci ne sont valides que dans la mesure où ils s’inscrivent dans la constitution en question. Appuyé par un réseau de neuf théâtres disséminés à travers le Québec, Christian Lapointe s’est lancé dans l’exercice de la rédaction d’une constitution québécoise.

Quels ont été les déclencheurs du projet ? Avec le changement de position de Québec solidaire au sujet du processus constituant [1], Christian Lapointe a pleinement réalisé que, peu importe la couleur de la promesse faite aux citoyen·ne·s, il est improbable qu’un gouvernement élu mette en œuvre un tel processus, puisqu’il en résulterait un retour aux urnes presque immédiat. Le metteur en scène explique : « Le parti au pouvoir qui engagerait un tel processus se destituerait, ce qui semble un geste improbable, dans un contexte partisan… Pour qu’une telle opération voie le jour, elle doit assurément provenir de la société civile.  » Lapointe évoque l’aventure du fantasque Denis Tremblay, qui, dans le cadre d’un postdoctorat en art contemporain, s’était autocouronné Roi de l’Anse St-Jean – un geste qui lui avait d’ailleurs valu de se retrouver au cœur d’un contentieux juridique. Entendre Philippe Couillard soudainement proposer à Justin Trudeau de signer la Constitution de 1982, proposition que ce dernier a refusée, qualifiant le débat constitutionnel de distraction, a certainement compté aussi. « C’est ainsi que j’ai eu l’idée de proposer cette démarche via une mise à l’épreuve du théâtre comme agora civique, dans le cadre d’une recherche artistique et académique qui combine art et citoyenneté. »

Un processus non partisan

Une des difficultés les plus notables de ce projet est celle de le financer : « Particulièrement parce que je propose la constituante ouverte, un processus auquel nous avons droit en tout temps dans le contexte politique actuel du Québec et donc que chacun des partis majoritairement élus depuis 1982 aurait pu convoquer.  » Il s’agit d’un processus de dotation d’un texte constitutionnel pour le Québec, comme province, mais où les membres de l’Assemblée constituante sont invité·e·s à rédiger le texte constitutionnel en toute liberté vis-à-vis de la constitution canadienne, sans quoi la primauté fondamentale de l’exercice démocratique citoyen serait faussée. Le processus ne se préoccupe donc pas de la séparation des juridictions entre le Québec et le Canada – en d’autres termes, on ne se soucie pas de savoir si on rédige une constitution pour un Québec-pays ou pour un Québec-province.

Si, une fois ratifié par l’Assemblée constituante, le texte issu des travaux de Constituons ! entrait en conflit avec la Constitution canadienne, il y aura débat sur l’interprétation des lois et l’issue juridique qu’engendrerait une telle situation, entre les différents constitutionnalistes du Canada, avance Christian Lapointe. Et ce, particulièrement parce que le Québec n’a pas signé le rapatriement de la Constitution canadienne en 1982. Le metteur en scène va plus loin : « L’Assemblée devrait-elle alors réécrire le texte jusqu’à ce qu’il soit en harmonie avec la Constitution canadienne ? Ou le Canada devrait-il, de bonne foi, négocier une sécession avec le Québec ? » Une loi québécoise, en conflit avec la Constitution canadienne, pourrait cependant être tout à fait légitime en droit québécois et aussi en droit international. Certaines personnes avancent même qu’une éventuelle République du Québec pourrait exister au sein du giron fédéral.

Reprendre le pouvoir

Même si le processus peut se produire dans le cadre actuel, ni les fédéralistes ni les indépendantistes n’en veulent, car ils craignent que le résultat penche en faveur de leurs adversaires politiques. Christian Lapointe constate : « Chacun reste dans sa tranchée idéologique et cette inertie plombe la société québécoise, l’empêchant de tenir un véritable débat de société sur son avenir. » Trouver les fonds nécessaires pour mener cette consultation a, par conséquent, été difficile – c’est l’univers académique qui a soutenu le projet du créateur. Constituons ! parle de pouvoir citoyen, de démocratie directe, mais aussi de promotion, de vulgarisation et de démocratisation de la possibilité d’une constituante ouverte dans le cadre politique québécois actuel– comment les millions d’électeurs·trices du Québec peuvent-ils ignorer qu’ils ont le droit et le pouvoir de forcer la tenue d’un tel exercice ?

Jusqu’à quel point le metteur en scène croit-il qu’il soit possible d’utiliser ces résultats pour faire pression sur le gouvernement ? « Le dépôt du texte constitutionnel [qui était prévu pour la fin mai] a pour but d’inciter les législateurs qui siègent à l’Assemblée nationale à sonder la population pour l’adoption de cette constitution du Québec et ce processus est historique – il n’a jamais eu lieu dans l’histoire du Québec », précise Christian Lapointe. Rien ni personne ne pourra effacer la trace de précédent que ce processus citoyen laissera dans la politique québécoise, insiste le créateur. Il ajoute : « Il me semble fondamental que les femmes et les hommes qui nous représentent et siègent en ce moment à l’Assemblée nationale prennent acte de la rigueur de la méthodologie et de la démarche menée ici et qu’ils prennent sur eux la responsabilité de donner suite à cet événement historique, en sondant la population pour qu’elle puisse se prononcer sur l’adoption de cette constitution.  »

Christian Lapointe tirera une œuvre documentaire de toute cette aventure et, comme en art contemporain, il préfère nommer celle-ci « manœuvre ». « Je documente quelque chose qu’il m’aura fallu provoquer.  » Évidemment, on trouvera dans le texte des contenus très didactiques, nécessaires pour des questions de compréhension de contexte. Le metteur en scène annonce un montage des archives du processus : vidéos, audio, documents, courriels, etc. « Ce travail complexe ressemble à une courtepointe ; j’aime m’y voir comme un DJ mixant des bases de données ».

La pièce Constituons !, construite à partir de l’expérience citoyenne et politique, était présentée à l’occasion du Festival TransAmériques 2019 et elle sera reprise en novembre prochain au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.


[1À la suite de sa fusion avec Option nationale, Québec solidaire est aujourd’hui en faveur d’un projet de constituante qui accoucherait nécessairement d’une Constitution pour un Québec indépendant, alors que QS était auparavant en faveur d’une constituante avec un mandat « ouvert ». NDLR.

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