Les Sceptiques du Québec et le masque de la science

No 102 - Hiver 2024-2025

Analyse du discours

Les Sceptiques du Québec et le masque de la science

Samuel Vallée

En prenant les personnes transgenres pour cibles dans un numéro de la revue Le Québec sceptique, les Sceptiques du Québec (SdQ) ont fourni une caution qui se présente comme scientifique en appui à la politique de panique morale menée par la droite la plus réactionnaire.

Le 9 septembre 2023, une cinquantaine de personnes se sont présentées devant le Musée de la civilisation à Québec, afin de protester contre la présentation de l’exposition Unique en son genre, conçue comme une exploration et une démystification des multiples réalités liées aux identités de genre. L’un des principaux visages de ce rassemblement, qui doit sa relative notoriété à sa présence dans les rangs du mouvement complotiste anti-covid19, nous assurait que le discours des personnes mobilisées pour l’évènement s’appuie sur la science. «  Nous sommes contre la propagande LGBTQ+ qui nie la science qui dit qu’il ny a que deux sexes », expliquait-il à un journaliste du Journal de Montréal. Parmi les appuis reçus dans ce récent combat, on retrouve des individus ou des groupes ayant acquis un réel capital de crédibilité auprès du grand public en matière de diffusion et de promotion de la connaissance scientifique. Les récentes prises de position de l’association des SdQ sur les enjeux trans illustrent bien cette dangereuse dérive.

L’exclusion des SdQ de la FIDESS

Un épisode en particulier cristallise la récente dérive des SdQ. Il s’agit de son exclusion de l’association de la Fédération des Initiatives pour le Développement de l’Esprit critique et du Scepticisme Scientifique (FIDESS), un regroupement de différents acteurs du monde sceptique francophone fondé en 2021. Le bref compte-rendu du processus décisionnel ayant mené à l’exclusion des SdQ repose sur un communiqué détaillé dans lequel la FIDESS annonce l’exclusion des SdQ [1], ainsi que sur le contenu de la plainte adressée au bureau de la FIDESS et aux représentant·ees de toutes les associations membres.

C’est sur la plateforme Twitch qu’a eu lieu la première réunion de la FIDESS, à laquelle le président de l’association des SdQ, Michel Belley, a participé. L’objectif de cette réunion, qui a eu lieu le 1er avril 2022, était de présenter les différentes associations membres de la FIDESS. Plusieurs personnes présentes se mettent alors à réagir aux propos tenus par Michel Belley au sujet du prochain numéro de Le Québec Sceptique sur la dysphorie de genre et la transidentité. Devant les membres de la FIDESS, Michel Belley justifie le nouveau focus de son association par la modification récente de ses statuts. Celle-ci aurait ainsi revu son mandat afin d’y inclure « la critique des idéologies ». Considérant que plusieurs articles de la revue encouragent des comportements discriminatoires et des violences à l’endroit des personnes trans, des plaignant·es membres de la FIDESS, ont estimé que les SdQ ont contrevenu aux valeurs et principes de la fédération quant à l’inclusion et la lutte contre les discriminations, à la désinformation et à la défense des sciences et de leurs méthodes. Une réunion est convoquée afin de présenter la plainte aux SdQ. Les SdQ y auraient alors réitéré les propos tenus dans le numéro, justifié le mégenrage des personnes trans et attaqué les plaignant·es sur des bases mensongères.

Le CA de la FIDESS décide qu’en l’absence de conciliation possible la procédure d’exclusion suivrait son cours. Une nouvelle réunion s’est donc tenue dans un climat acrimonieux, marquée par des interruptions répétées de Michel Belley. À peine est-il rappelé à l’ordre, qu’il crie à la censure et quitte la réunion. Les représentant·es des SdQ encore présent·es à la réunion lanceront par la suite des épithètes envers les membres du CA : censure, bolchévisme et procès soviétique feront partie du florilège. Conclusion d’un épisode burlesque, les membres de la FIDESS ont envoyé un signal clair en prenant à la majorité des voix la décision d’exclure les SdQ de leur fédération : la science n’est pas un masque permettant aux personnes ou groupes qui s’en réclament de cacher le désir qu’ils nourrissent là où il ne se montre pas à visage découvert.

Le backlash hétérocisnormatif et le rêve de la Raison

Nous vivons à l’époque du « backlash hétérocisnormatif » mené contre les communautés LGBTQ+ à l’échelle internationale [2]. Nous le savons, les forces conservatrices et réactionnaires se mobilisent actuellement autour d’une politique de panique morale dans un contexte de guerre culturelle contre les avancées des mouvements LGBTQ+ et féministes. Le Québec ne fait pas exception en la matière. Ici aussi la haine est un carburant qui travaille « à (ré)organiser la société de manière à écarter les corps appartenant aux groupes haïs » [3].

Les prises de position des SdQ sur les enjeux trans s’inscrivent dans ce contexte général. Elles se déploient en opérant un déplacement de questions qui se posent dans le domaine politique vers le champ de la connaissance et du savoir. L’opération vise moins à produire de la connaissance et du savoir qu’à confisquer le pouvoir. En vue de quel objectif ? Transformer ce qui prête le flanc à la critique — dans ce cas-ci, l’ordre social et symbolique de la binarité des sexes — en vérité indiscutable.

Suivant une rhétorique du contrôle, la Raison constitue son envers, ce « quelque chose » d’incontrôlable, cette menace de désordre. « De la manière dont elle définit l’humanité et les qualités de celle-ci, notre culture attribue un rôle central à la dyade émotions-raison. Celle-ci joue comme un opérateur de partage entre une humanité réelle (l’homme civilisé des classes moyennes et supérieures), une humanité par défaut (l’enfant, le fou, le peuple, le sauvage et la femme) et une non-humanité (l’animal) [4]. » Lorsque nous prenons la peine de comprendre l’émergence de « la question trans » dans cette perspective, nous saisissons plus aisément que les personnes trans représentent une cible de choix parmi la longue liste des « primitifs émotifs » érigés en menaces afin de (re)fonder l’ordre social normatif désiré.

La Raison serait censée guider les peuples vers la Civilisationcomme dans la célèbre gravure de Francisco de Goya intitulée « El sueño de la razon produce monstruos [5] ». Une œuvre considérée comme le paradigme d’une Modernité issue du triomphe de la Raison sur les « monstres » de la passion. Maria José Fernandez Vicente nous rappelle pourtant qu’en raison du double sens du mot sueño en espagnolla gravure de Goya peut également être interprétée de la façon suivante : c’est le rêve de la Raison — « cette aspiration à faire disparaître les monstres de l’irrationalité » — qui produit des monstres [6]. Résister à l’ordre sexuel normatif et rendre le monde plus queer paraît être un projet nettement plus inspirant que ne l’est le rêve de la Raison.

*

Histoire des sceptiques

L’association des SdQ est un organisme sans but lucratif fondé en 1987. Elle compterait près de 300 membres et abonné·es, dont une quinzaine de bénévoles particulièrement actifs. Elle poursuit essentiellement deux objectifs : diffuser l’information scientifique et encourager la pensée scientifique et l’analyse rationnelle. Pour y parvenir, elle présente des conférences, publie une revue (Le Québec sceptique) et rend disponible diverses ressources, parmi lesquelles la traduction française du Skeptic’s Dictionary de Robert T. Carroll. Son créneau d’origine : l’étude des allégations de nature pseudoscientifique ou faisant appel au surnaturel. Le premier article publié dans le bulletin de l’association, devenu par la suite la revue Le Québec sceptique, s’intitulait ainsi « J’ai vu la voyante, et c’était plutôt navrant ».


[1Le document a été publié le 22 juin 2022 par la FIDESS sur Facebook. FIDESS, « [Communiqué] [TW transphobie] ». En ligne : www.facebook.com/100083103253972/posts/137904978868721/

[2Chacha Enriquez, Sexualités et dissidences queers, Montréal, Les Éditions du remue-ménage, 2024.

[3Ibid., p. 347.

[4Vinciane Despret, Ces émotions qui nous fabriquent. Éthnopsychologie de l’authenticité, Paris, Points, 2022.

[5En français : « le sommeil de la raison engendre des monstres »

[6Maria José Fernandez Vicente, « Le coeur a ses raisons. Réflexions sur la place des émotions dans la pensée occidentale », Crisol, no 19, 2021. En ligne : crisol.parisnanterre.fr/index.php/crisol/article/view/357/405

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