Société
Campement propalestinien à McGill : faire communauté
Témoignage et réflexions sur l’expérience d’un médic’ au campement de solidarité avec la Palestine à l’université McGill, l’isolement militant et la suprématie blanche.
Entre les mois d’avril et août 2024, j’ai eu la chance d’être médic’ au campement en solidarité avec Gaza à l’université McGill. Notre objectif consistait à pousser l’université à mettre fin à ses investissements dans de nombreuses compagnies sionistes ou fabricantes d’armes, ainsi qu’à nous rejoindre dans notre solidarité avec la cause palestinienne. La communauté montréalaise nous a largement épaulé·es et soutenu·es. Comme une artère nourrissant un cœur battant, un flot constant de dons comblait tous nos besoins. Des mères nous apportaient des sacs débordant de vêtements pour que nous n’ayons jamais froid ainsi que des repas chauds, faits maison, pour que nous n’ayons jamais faim. Des pères nous donnaient ce dont nous avions le plus cruellement besoin : des bouteilles d’eau, des collations, des électrolytes, des médicaments. Nous nous sentions choyé·es comme si nous étions leurs propres enfants. Des travailleur·euses de la santé ont consacré quotidiennement des heures de leur temps précieux pour nous fournir les ressources qui nous permettaient de prendre soin de notre propre santé et de celle de nos camarades.
Contre vents et marées
Souvent, lors des froides nuits printanières, j’ai avidement recherché la chaleur dans les bacs remplis à craquer de vêtements donnés, multipliant les couches jusqu’à ce que j’arrive à m’endormir. Le soleil matinal transformait ma tente glaciale en monstrueuse air fryer de toile, je me réveillais avec un mal de tête assourdissant. Chaque matin, j’entendais le son des pas de mes camarades alors que les cuistots préparaient une réponse à la question « qu’est-ce qu’on mange ? ».
Au cours des premières semaines du campement, il a plu pour ce qui nous a semblé être une semaine entière. Nous crevions de froid, dormant dans la boue. Des campeur·euses se réveillaient au milieu de flaques d’eau, le camp ressemblait à un marécage à ce stade-ci. Lors d’une de ces journées interminables, je mangeais un repas qu’un organisme nous avait donné (je crois que c’était du poulet et du riz), debout en avant du camp, alors que j’aperçus un minivan se stationnant aux portes du campus. Un homme sortit du véhicule, en ouvrit le coffre et en sortit la chose qui a sauvé le camp d’une noyade assurée : des palettes de bois. J’ai dû aller me réchauffer dans la bibliothèque anarchiste et quand je suis revenu, les campeur·euses avaient creusé un système d’irrigation pour empêcher l’eau de s’accumuler autour de leurs tentes, pour ensuite les recouvrir de palettes, créant des chemins reliant toutes les parties du camp. Les éléments n’ont pas toujours été cléments : il y a des jours où j’ai dû grimper dans des arbres pour resserrer et sécuriser les bâches avant la pluie, ou remonter des tentes après l’orage, ou bien accumuler le plus de bouteilles d’eau et d’électrolytes possible avant les canicules.
Pendant les temps chauds, sous le soleil brûlant de juillet, il y avait 90 % de chances qu’on me trouve à la porte du camp. Je passais 3, 4, 12, 24 heures à cette porte, à m’assurer qu’il n’y ait que les personnes autorisées qui puissent passer. Des heures et des heures à répéter : « peux-tu être endossé·e par deux campeur·euses ? », « non, je ne vais pas entretenir un débat sur l’humanité des Palestinien·nes avec toi » et « oui, je t’assure que je ne suis pas un self-hating jew ».
Rompre l’isolement
J’ai rencontré un·e manifestant·e près du campement avec qui je me suis rapidement lié d’amitié. Je lui apportais du poulet et du riz de la cuisine et iel m’accompagnait lors de mes sempiternels quarts de nuit au son d’histoires, de blagues et de conversations qui faisaient filer les heures. Une fois, iel m’a expliqué pourquoi le campement lui tenait autant à cœur, et à quel point c’était difficile d’exister chaque jour en étant témoin de tels cauchemars sur nos écrans, se déroulant en temps réel. Pour certain·es, cette violence est inconcevable, incompréhensible. Pour le peuple palestinien issu de la diaspora, ces images sont trop tangibles, trop familières. « Je vois ma mère, mon père, mes cousin·es dans les corps qu’on retire des débris », m’a-t-iel dit.
En réalité, être témoin de ces scènes perturbantes filmées à Gaza nous a porté·es à nous retirer et à nous isoler les un·es des autres. Comment continuer à fonctionner normalement en sachant que cette société produit de toutes pièces notre consentement à être complices de crimes commis en notre nom ? Et à tout cela s’additionne l’isolement causé par la marginalisation préalable. Il y a une raison claire pour laquelle je me sentais si à l’aise avec ce groupe d’ami·es que j’avais rencontré·es près de cette porte. Cet endroit était un cadeau, unique, qui a réuni dans une lutte commune des personnes qui ne se seraient rencontrées sous aucune autre circonstance, nous permettant de se sortir des méandres de la solitude.
Faire fleurir la solidarité
Quand on rejoint un mouvement en solidarité avec un peuple dont on ne fait pas partie, on doit garder en tête que cet espace n’a pas été conçu pour nous. même si notre aide est appréciée, on doit écouter celles et ceux qui seront affecté·es par cette « aide ». Oui, on a contribué à bâtir ce campement de ses mains, on y a donné son amour, sa douleur, sa sécurité physique, son quotidien, tout pour construire cette petite ville à partir de rien, mais en aucun cas on ne devrait se croire autorisé·e à penser que ce lieu nous revient de droit ou que l’on est le ou la mieux placé·e pour savoir ce qu’il lui faut.
En tant que personne de bonne conscience, on pourrait être porté·e à approcher ce genre d’environnement avec un angle « post-racial » ou « color-blind ». Il y a toutefois des personnes racisées autour de nous, qui souffrent de manière disproportionnée des conséquences de nos actions et de nos inactions à tous les jours. En d’autres mots, comme dit mon partenaire de porte « quand la marde pogne, tu peux toujours enlever ton keffiyeh le temps que la tempête passe. Nous, on ne peut pas sortir de notre peau, on ne peut pas enlever notre identité ».
Qu’importe notre classe socio-économique, en tant que personne blanche, nous risquons de ne jamais saisir toute la complexité de ces systèmes. Ça n’a pas à être un problème, tant que l’on confronte son ouverture à apprendre des autres (même quand on ne pense pas que c’est nécessaire) comme un pilier central dans la structure de son antiracisme.
Tout le monde s’accroche à la suprématie blanche d’une manière ou d’une autre. Certain·es l’imaginent comme une bête aux dents acérées comme des lames de rasoir, d’autres comme le monstre dans leur placard. Je choisis de la voir comme une plante envahissante qui enfonce profondément ses racines dans ta terre. Empiétant sur les récoltes, on doit l’arracher à la racine, dont on ne peut jamais atteindre les extrémités. On doit s’habituer à continuellement extirper les nouvelles pousses, retourner la terre, ramasser les ramifications laissées en arrière. Les mauvaises herbes font partie de la réalité d’avoir un jardin, elles reviennent chaque printemps, et si on essaie de les ignorer, elles tueront le jardin que l’on a mis tant de temps à cultiver. Si nous voulons que les choses changent, si nous voulons empêcher que des systèmes cruels et dangereux se perpétuent, nous devons apprendre et évoluer afin de créer un front commun et uni pour désherber notre jardin.
















































































































































