Politique
Northvolt : Quand le vert vire au gris
Le 28 septembre 2023, c’est un François Legault ému et fier qui a fait l’annonce de la venue prochaine du fabricant suédois de batteries Northvolt en sol québécois. Depuis, le plus gros investissement privé de l’histoire du Québec a fait couler beaucoup d’encre. Récit d’un projet politique « vert » ayant viré au gris.
Bien avant les grandes annonces, les conférences de presse et les flashs des appareils photo, la filière batterie québécoise était en préparation. En 2019, une étude commandée par Propulsion Québec, réalisée par la firme KPMG, dévoile le grand potentiel du Québec de se tailler une place dans la filière batterie lithium-ion. Des démarches de prospection d’investissements directs étrangers sont alors lancées. C’est dans le cadre de ces démarches, qu’en 2020, les premiers contacts entre Northvolt et le gouvernement québécois ont eu lieu derrière des portes closes. Néanmoins, en février 2023, on pouvait entendre des chuchotements entre les murs de l’Assemblée nationale. Des modifications, spécifiques à la filière batterie, aux règles d’assujettissement à la procédure d’évaluation et d’examen des impacts sur l’environnement (PÉEIE) ont été proposées. Le député Haroun Bouazzi (QS) s’y intéresse et pose des questions au ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, qui se défile alors. Les modifications seront pourtant adoptées en juillet.
La façade verte
Lors de la grande annonce de l’arrivée de Northvolt sur un terrain juxtaposant McMasterville et Saint-Basile-le-Grand en Montérégie, on vante les bienfaits économiques et écologiques de l’entreprise. « Northvolt va fabriquer les batteries les plus vertes du monde », clame-t-on, en plus de participer à la décarbonisation du Québec. En arrière-plan, les fonctionnaires du ministère de l’Environnement ont
une patate chaude politique entre les mains. Le projet devra passer coûte que coûte et ce, même si ça nécessite des entorses. Puis, il y a aussi les citoyen·nes des villes hôtes de l’usine. Alerté·es par des articles dans le journal local, iels étaient allé·es s’informer, poser des questions et nommer leurs inquiétudes trois jours plus tôt à la séance du conseil de leur ville. On leur avait alors dit que la venue de Northvolt n’était pas encore confirmée. Quand François Legault a déclaré qu’il faisait de la politique pour des jours comme celui-ci, ce fut une claque en plein visage.
Moins d’une semaine après l’annonce du grand projet, des représentant·es de Northvolt, certain·es embauché·es depuis à peine plus de deux semaines par l’entreprise, arrivaient avec des bannières promotionnelles sous le bras. Dans une posture de conquérants, iels sont venu·es exposer aux populations de McMasterville et de Saint-Basile-le-Grand leur beau, grand et surtout, très vert projet via différents kiosques. Si certain·es sont parti·es rassuré·es, voire enchanté·es par le projet, d’autres sont resté·es sur leur faim. Les produits chimiques impliqués dans la fabrication des batteries, les enjeux de sécurité et ceux liés à l’emplacement du terrain sont rapidement survolés. Le ton se veut rassurant et rempli de promesses : des emplois payants par milliers, des retombées économiques importantes, une voie d’accès par la route 116 pour éviter de passer dans les quartiers résidentiels, etc. Clairement, le but n’est pas d’informer, mais de promouvoir le projet.
Le gouvernement a beau répéter que le terrain convoité par Northvolt est fortement contaminé par son passé industriel, que les poissons s’y trouvant ont probablement trois yeux, la population avoisinante sait qu’il n’en est rien. Laissées à l’abandon depuis plusieurs années, la faune et la flore s’y épanouissent. Durant la pandémie, alors que tout avait été mis sur pause, de plus en plus de gens se sont mis à arpenter le terrain, obnubilés par toute sa beauté. On pouvait y apercevoir une grande variété d’oiseaux, des cerfs de Virginie, des renards, des tortues, des asclépiades amies des papillons monarques, de très grands arbres matures et plusieurs marais. Ce n’était peut-être pas le jardin d’Eden, comme le dira le ministre Fitzgibbon, mais ces milieux humides, véritables capteurs de carbone naturels, faisaient partie des tout derniers existant en Montérégie.
La population se mobilise
Constatant que les élu·es municipaux buvaient les paroles de l’entreprise et des gouvernements, et que l’opinion citoyenne n’était pas prise en compte, le Comité Action Citoyenne - projet Northvolt a vu le jour. Le C.A.C (prononciation : c’est assez), a comme objectif que le projet soit soumis à une enquête du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE). Les règles d’assujettissement ayant été modifiées quelques mois plus tôt, le Comité fait pression auprès de Benoît Charette, ministre de l’Environnement pour qu’il utilise son pouvoir discrétionnaire et soumette le projet au BAPE. Ainsi, les citoyen·nes auraient l’occasion de se prononcer lors d’audiences publiques. Une enquête du BAPE permettrait de faire la lumière sur les impacts sociaux (santé et qualité de vie, accès à l’information, éthique), économiques (retombées locales, finances publiques, compétitivité, investissements, production et consommation de biens et services) et écologiques (biodiversité, services écologiques, contaminants, conservation, qualité des eaux, des sols et de l’air). Toutefois, le ministre a fait fi des demandes.
Loin de se décourager, le C.A.C. s’est alors mis en quête des réponses tant espérées. Iels ont fait appel à des spécialistes dans différents domaines pour informer et sensibiliser la population aux impacts possibles de Northvolt. Deux assemblées publiques ont été tenues. Frédéric Laurin (PhD en économie), Lucie Sauvé (chercheuse, pionnière de l’éducation relative à l’environnement), Stéphanie Pellerin (chercheuse, spécialiste en écologie des milieux humides) et Jean Baril (avocat à la retraite et ancien membre du BAPE) sont venu·es partager leurs savoirs, nous laissant libres de nous faire notre propre idée. Environ 225 citoyen·nes se sont déplacé·es pour assister aux conférences. Celles-ci ont agi comme catalyseur. C’en était assez d’être ignoré·es.
Les Mères au front, le Réseau Demain le Québec (Fondation David Suzuki), le MARE (Mouvement d’action régionale en environnement), SNAP Québec (Société pour la nature et les parcs) ainsi que d’autres regroupements écologiques, syndicaux, citoyens, étudiants ont tendu la main au C.A.C. Ensemble, ils ont mis la pression à coups de manifestations, de courriels, de vidéos, de cartes postales, de lettres ouvertes et de pétitions. L’une d’elle est déposée le 1er février 2024 à l’Assemblée nationale du Québec par le député solidaire Haroun Bouazzi.
Quand le chat sort du sac
Ce projet, le gouvernement caquiste a tenté de nous le montrer sous son meilleur jour et le vendre à la population. Toutefois, la vérité finit toujours par triompher. Sous la pression, le 6 mars 2024, le ministre Benoit Charette cède et admet avoir voulu éviter à Northvolt de passer par la procédure d’enquête du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) par « manque de temps ». Puis, tout s’accélère.
En Suède, les accidents se succèdent. Certains sont mortels alors que d’autres ont laissé des séquelles importantes aux employé·es impliqué·es. Des enquêtes ont été menées sur des emplois d’immigrant·es illégaux, ou encore la contamination d’un cours d’eau suite au non-respect de la réglementation sur l’entreposage de substances toxiques. Aujourd’hui, à la suite de l’enquête sur la mort d’un employé, l’entreprise Northvolt est soupçonnée d’homicide involontaire et de négligence.
Au Québec, le pompage et le rejet d’eau dans la rivière Richelieu, source d’eau potable et milieu de vie du chevalier cuivré, une espèce de poissons menacée, est une source d’inquiétudes. Longtemps, Northvolt et le gouvernement ont évité les questions à ce sujet, jusqu’au jour où les médias ont dévoilé que l’entreprise prévoyait de pomper 25 millions de litres d’eau par jour dans la rivière. De plus, des contaminants tels que le lithium, ayant des effets négatifs reconnus sur le cerveau, se retrouveraient probablement dans la rivière Richelieu. Du nickel, un important cancérigène, menaçait aussi de se retrouver dans l’air.
Enfin, une restructuration chez Northvolt est annoncée. À vouloir tout faire trop vite, l’entreprise a mis les pieds dans les plats. Faute de pouvoir répondre à ses engagements, la jeune pousse suédoise a perdu plusieurs contrats importants. Les dettes s’accumulent et l’entreprise licencie 1600 personnes en Suède, dont certaines personnes immigrantes à peine employées.
Toutefois, au Québec, dans la charmante localité de McMasterville, rien n’y paraît. En bordure de la rivière Richelieu, sur la fragile route 223 pourtant interdite aux camions, les poids lourds se succèdent. La voie d’accès promise n’ayant toujours pas vu le jour, plusieurs centaines de véhicules passent quotidiennement devant des maisons, près des écoles, et roulent sur les trottoirs faute d’espace pour tourner. Malgré les déboires de Northvolt et un retard de 18 mois annoncé, le projet se poursuit. Jusqu’à présent, c’est 710 millions de fonds publics qui ont été investis. 300 autres millions iront possiblement les rejoindre dans les prochains mois quand les murs de l’usine feront leur apparition. Malgré toutes les tuiles qui tombent, le gouvernement Legault demeure confiant.
Si une étude du BAPE avait eu lieu, cette catastrophe annoncée aurait-elle pu être évitée ? Absolument. Northvolt aurait été dans l’obligation de jouer cartes sur table. Avec toutes les informations en main, nous aurions pu faire un choix éclairé, mieux planifier voire éviter le projet en tant que tel. Faute de BAPE, les informations arrivent au compte-goutte. De plus, le projet ayant été scindé en trois parties, ce qui suivra est d’autant plus nébuleux.
La bataille se poursuit
Une année s’est écoulée depuis la grande annonce verte du gouvernement, les sourires, les regards fiers, les poignées de mains et les flashs des appareils photos. Depuis, un terrain qui était rempli de vie a été complètement déboisé. Les contaminants qui y étaient emprisonnés sont à présent libres de ruisseler à la moindre bordée de pluie vers le Richelieu. Le super ministre Fitzgibbon a quitté le navire avant que celui-ci ne prenne l’eau. De l’argent, beaucoup d’argent, a été investi et encore plus d’argent a été perdu. Cependant la force citoyenne ne lâche pas. Afin de réaliser des analyses des sols, s’assurer que l’eau potable l’est toujours, une levée de fonds en collaboration avec le Fond Héritage pour l’Environnement a été mise sur pied par le C.A.C. Les membres du Comité poursuivent leurs démarches. Quand ce n’est pas l’échantillonnage qui les occupe, ce sont les démarches en lien avec le changement de zonage, de multifonctionnel à industriel, annoncé à McMasterville. Leurs temps libres, ieIs les occupent à faire des recherches sur la filière batterie, créer des tracts, des capsules d’informations, planifier de nouvelles assemblées citoyennes. Leur espoir, que plus jamais le vert ne vire au gris.
















































































































































