D’Olivier Le Jeune à Pierre Coriolan et inversement

No 102 - Hiver 2024-2025

Société

D’Olivier Le Jeune à Pierre Coriolan et inversement

Couillart et Couillard, ou le passé qui n’est pas passé

Philippe Néméh-Nombré

Nous vivons, au Québec autant qu’ailleurs, dans l’espace de circulation de la modernité occidentale, dans l’après-vie de l’esclavage toujours en déploiement, dans le futur anticipé par l’esclavage moderne des Africain·es, par le passé qui n’est pas passé mais se répète, se déplace, se replace. Et la texture de cette durée a un nom, des noms.

Ie suis deuenu regent en Canada : i’auois l’autre iour vn petit Sauuage d’vn costé, et vn petit Negre ou Maure de l’autre, ausquels i’apprenois à cognoistre les lettres. […] [C]e petit Sauuage est celuy qu’on nous laissera bien tost tout à fait ; ce petit Negre a esté laissé par les Anglois à ceste famille Françoise qui est icy.

Le « petit Negre » dont parle le prêtre jésuite Paul Le Jeune en 1632, auquel il donnera son propre nom, Olivier Le Jeune, est le premier esclave documenté de la Nouvelle-France. Arrivé en 1629, il est peu de temps après « laissé par les Anglois à ceste famille Françoise qui est icy », celle de Guillaume Couillart, premier colon français anobli par le roi, et de sa femme Guillemette Hébert, fille du premier cultivateur de la Nouvelle-France, Louis Hébert. Le « petit Negre » Olivier Le Jeune est la propriété des Couillart-Hébert, chez qui résident aussi deux des trois jeunes Autochtones que Champlain souhaite emmener en France ; propriété des Couillart-Hébert au même titre que les terres dont ceux-ci héritent de Louis Hébert à sa mort et de celles que leur accorde Samuel de Champlain ; propriété, aux côtés de deux « sauvageresses » à « civiliser », des tout premiers propriétaires terriens en Nouvelle-France.

Une négation essentielle

En plus de son ampleur, c’est précisément quant à ce qui en sera l’objet que se distinguent les dimensions les plus singulières et durables de l’esclavage moderne des Africain·es : avant et après toute quantification et rationalité économique, l’esclavage moderne des Africain·es repose sur, et consolide, une compréhension de (ce) qui est noir comme négation essentielle et nécessaire du monde moderne, de sa conceptualisation de l’humanité et de la liberté jusqu’à la structuration de son mode de production. Ainsi, pour peu que nous acceptions la modernité (ontologique, épistémologique, politique) de nos sociétés contemporaines, nous reconnaissons aussi la durée de ce qui lui est négativement essentiel et nécessaire : nous vivons, dans ce sens, dans l’après-vie de l’esclavage toujours en déploiement, par le passé qui n’est pas passé mais se répète, se déplace, se replace. Et dans le contexte du projet colonial en formation depuis la Nouvelle-France, ce cadrage apparait plus essentiel encore, considérant que les études statistiques, démographiques et économiques précipitent d’une part l’atténuation de l’intensité de l’esclavage depuis au moins la fin du 18e siècle, présenté comme phénomène « bénin » et « marginal » lorsque reconnu, et d’autre part la structuration raciale qui à la fois la sous-entend et en émerge.

Les spécificités économiques, démographiques, géographiques, culturelles, légales et expérientielles de l’esclavage et de la violence anti-noire dans la société en construction depuis la Nouvelle-France, autrement dit, en font ressortir les paramètres localisés bien plus qu’elles n’en évacuent la réalité. Sous les régimes français puis britannique, l’absence et l’impraticabilité d’une économie de plantation similaire à celle des colonies plus au sud n’empêche en aucun cas sa rationalité raciale et culturelle et, ensuite, n’évacue pas mais, plutôt, contextualise la structuration, les intentions, les investissements et les dynamiques esclavagistes ainsi que leurs héritages dans la durée.

Deux cents ans d’esclavage

Si le premier esclave noir recensé dans ce qui deviendra le Québec, dit Olivier Le Jeune, remonte à 1629, c’est surtout à la fin du 17e siècle que l’on situe l’augmentation numérique significative d’esclaves autochtones principalement arrivé·es du bassin du Missouri, mais aussi les premières formalisations discursives de la volonté et de la nécessité d’avoir des esclaves noir·es. En témoigne notamment, en 1689, le plaidoyer du procureur général Ruette d’Auteuil, qui fait valoir le bienfondé et la nécessité d’esclaves noir·es malgré les conditions météorologiques. Puis, en 1716, une requête des autorités coloniales en appelle du travail des esclaves noir·es notamment pour l’aide aux ainé·es, la culture de la terre, le défrichage et la défense du pays. Ces tentatives, cependant, demeurent peu fructueuses, principalement en raison des priorités économiques des acteurs non étatiques assurant la traite transatlantique. L’esclavage demeure donc essentiellement autochtone, et le sera tout au long de l’histoire esclavagiste du Québec et du Canada.

Jusqu’à 1709, pourtant, l’encadrement juridique de l’esclavage au Canada se résume à une application coutumière du Code noir, qui régit l’esclavage dans les Caraïbes, et de sa déclinaison louisianaise, et ne s’applique sans équivoque qu’aux Noir·es. Ces codes assimilent les esclaves aux biens meubles et les distinguent clairement des sujets. C’est ensuite la déclaration de l’intendant Raudot en 1709 qui tiendra lieu de premier texte officiel quant à l’esclavage au Canada, formalisant le droit de propriété d’esclaves ainsi que les interdictions de la fuite et de la complicité dans la fuite. Alors que le texte marque les esclaves autochtones appelés « Panis » [1] d’une condition structurelle d’esclaves, il se garde cependant de déclarer les Autochtones « esclavables » au même titre que toute personne noire.

L’esclavage en Nouvelle-France, ainsi que plus tard sous le régime britannique qui en reconduira la structure et les paramètres légaux en favorisant plus encore l’asservissement des Africain·es, se poursuivra jusqu’au début du 19e siècle. Le dernier acte de vente d’esclave est daté du 14 septembre 1799. On recensera au total près de 4200 esclaves, dont 2700 Autochtones (majoritairement des femmes) et 1500 Noir·es, arrivé·es de différents endroits par bateaux souvent aux côtés de différentes marchandises coloniales, vendu·es souvent plusieurs fois, acheté·es ou encore saisi·es, et majoritairement hommes. Ces esclaves, si l’on se fie au Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires de Marcel Trudel malgré la difficulté d’un dénombrement fiable, se retrouvent en grande majorité en milieu urbain (73,1% des esclaves autochtones et 87,1% des esclaves noir·es), et sont la propriété notamment de marchands, officiers militaires, marins, religieux, juges, gouverneurs, législateurs, notaires, chirurgiens, cabaretiers, forgerons, bouchers, boulangers, tailleurs et imprimeurs. Ceux-ci, par ailleurs, sont à 84,7% francophones. Cette quantité « restreinte » d’esclaves, qui d’ailleurs n’est pas étrangère à la faible population coloniale, ne résorbe donc en aucun cas l’importance culturelle, politique et économique de l’institution ici.

Des spécificités québécoises

Malgré la multidimensionnalité du travail accompli par plusieurs esclaves, en l’absence d’une économie basée sur la plantation, c’est l’espace domestique qui spatialise la relation genrée entre maitres et esclaves en ce qu’il détermine leur proximité physique et ce qu’elle implique. La plupart du temps, les esclaves vivent dans la résidence de leurs maitres plutôt que, par exemple, dans les quartiers d’esclaves que permettent et impliquent la matérialité de la plantation et le climat tropical. Cette proximité ne relève non pas, comme il a été suggéré par plusieurs, de l’« humanité » des maitres, voire de l’inexistence de l’esclavage, mais bien davantage de la nature du travail des esclaves de même que de l’« entretien », c’est-à-dire de la surveillance, du contrôle, de l’hypervisibilité et de l’exposition aux violences genrées notamment reproductives, d’une commodité aussi rare et chère que convoitée.

Comme en témoignent les démarches entreprises par les autorités coloniales depuis la fin du 17e siècle, de même que le prix de vente des esclaves, il est ici utile de noter encore une fois que tandis que la majorité des esclaves au Québec sont autochtones, cette proportion ne correspond pas aux volontés des colons, aux efforts des autorités coloniales, et aux premières législations en place. Cette proportion, autrement dit, ne correspond pas à l’ontologie politique raciale et à la place plus générale du Canada et du Québec dans le complexe esclavagiste atlantique, qu’il s’agisse de la construction de navires, du commerce de la morue qui aura nourri les esclaves dans l’espace Caraïbe, ou encore de la vente de milliers d’esclaves par l’illustre Pierre Le Moyne d’Iberville.

En plus de partager les paramètres généraux de la structuration moderne transnationale de l’esclavage et de la violence anti-noire, l’institution de l’esclavage au Québec déclenche ou remédie donc la violence anti-noire dans des paramètres spécifiques, qui créent la texture de l’après-vie de l’esclavage toujours en déploiement : urbanité, hétérogénéité de l’expérience noire localisée, proximité physique avec les maitres et, conséquemment, permanence de la violence et de la surveillance.

Pierre Coriolan et l’après-vie de l’esclavage

Le 27 juin 2017, quelques jours à peine après le dépôt par le premier ministre Philippe Couillard, descendant de Guillaume Couillart et de Guillemette Hébert, d’une politique d’affirmation du Québec inscrite dans la longue durée de ce qui émerge au « moment où les Européens découvrent le ‘Nouveau Monde’ », tout juste quelques jours après : trois balles de 9mm, trente-six secondes de décharges de Taser et des coups de matraque mettent fin à la vie de Pierre Coriolan, un homme noir d’origine haïtienne, aux prises avec des troubles de santé mentale, dans un couloir de l’immeuble où il logeait, dans le quartier Centre-Sud de Montréal. Le jour même, Coriolan devait quitter son logement, un logement subventionné par le programme québécois d’Habitations à loyer modique, après avoir reçu un avis d’expulsion au début du mois. Mais il y était toujours, vers 19h ; en crise, bruyant, plus qu’à son habitude selon le voisin qui a prévenu le Service de Police de la ville de Montréal. À leur arrivée et jusqu’à sa mort quelques minutes plus tard, Coriolan serait apparu menaçant aux six policiers, même atteint, tombé sur le ventre, incapable de se relever. « Sous le stress, j’ai dit que ça allait prendre une autre shot », explique le sergent Michon alors en charge de l’intervention. Le lendemain, le décès était annoncé à la famille par téléphone. Et malgré ses airs d’exécution, dont convainc plus encore la captation vidéo, aucune accusation n’aura été portée contre les policiers impliqués. Plutôt, en marge des audiences du Bureau des enquêtes indépendantes, le quotidien Le Devoir titrait en février 2020 « De la cocaïne dans le sang de Coriolan ».

La mort de Pierre Coriolan épelle la durée de la violence anti-noire dans les paramètres spécifiques qui se déploient depuis l’esclavage. La mort de Pierre Coriolan, comme son annonce à la famille, sa représentation médiatique ou encore sa mise en récit policière et institutionnelle, poursuit la violence anti-noire au Québec en rejouant au 21e siècle le parcours au début duquel apparait Olivier Le Jeune. Elle résulte notamment de la violence étatique directe, dictée par – et dictant en retour – l’écriture législative, juridique, savante, littéraire, médiatique du danger noir et donc de sa surveillance ici facilitée par la proximité physique de l’urbanité. Si le corpus juridique et les discours politiques entourant l’esclavage, de l’application coutumière du Code noir jusqu’aux requêtes (en 1799 et 1800) présentées par le député Joseph Papineau pour encadrer les fuites et statuts d’esclaves ainsi que les droits des propriétaires, circonscrivent l’existence noire jusqu’à l’abolition formelle de l’esclavage, ils survivent directement et indirectement dans les rhétoriques et pratiques ségrégationnistes du début du 20e siècle et dans les législations et discours en apparence non racistes qui déterminent et s’alimentent de la violence anti-noire à partir des années 1960 et 1970.

Si la violence anti-noire et la construction discursive du danger noir, à surveiller, sur laquelle elle s’appuie (et qu’elle renforce en retour) poursuivent la sujétion au-delà de l’institution de l’esclavage, de la même manière l’organisation spatiale de l’esclavage ruisselle jusqu’au 27 juin 2017 et au-delà. La mort de Pierre Coriolan, d’origine haïtienne, est un enchainement qui convoque la spatialisation de la violence et l’expérience transatlantique de ne pas être à sa place, de ne pas, plus précisément, avoir de place – une expérience spatiale, territoriale et géographique noire cadrée comme « non géographique » ou a-territoriale, qui commande de questionner le « où » noir dans et contre les géographies de la domination, en pleine ville. Dans l’après-vie québécoise de l’esclavage, plus encore, l’expérience individualisée de l’effacement et de l’expulsion poursuivent les lignes de fuite de l’isolement de la captivité domestique et conséquemment d’une présence-absence noire disloquée.


[1Les Pawnees, peuple autochtone de la région du Nebraska.

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