Mini-dossier : Relancer les (…)

Mini-dossier : Relancer les luttes écologiques au Québec

Les Soulèvements du fleuve : construire un nouveau rapport de force

Nicolas Lacroix, Les Soulèvements du fleuve

Né de la rencontre et de l’agrégation de plusieurs luttes locales au Québec, le récent collectif Les Soulèvements du fleuve entend participer de manière plus radicale et créative à la résistance contre le complexe industriel, colonial et extractiviste. Cibler les véritables responsables, densifier le réseau de résistance et reprendre du terrain, tels sont leurs objectifs immédiats. À bâbord ! s’est entretenu avec eux. Propos recueillis par Nicolas Lacroix.

À bâbord ! : Pouvez-vous expliquer ce que sont les Soulèvements du fleuve ?

Les Soulèvements du fleuve : Les Soulèvements du fleuve sont nés de la nécessité de dépasser nos luttes et nos situations locales pour composer un mouvement capable de désarmer ceux qui aménagent la dépossession et la destruction. À travers les rencontres et les débats, nous en sommes venu·es au constat que la simple addition de nos résistances n’est pas suffisante pour faire face au niveau de coordination et de planification d’un projet comme le Projet Saint-Laurent du gouvernement Legault. Les Soulèvements du fleuve rassemblent et densifient ainsi les initiatives qui germent un peu partout afin de résister collectivement au développement extractiviste et industriel en cours. Puisqu’aucun gouvernement n’est en mesure de répondre à la catastrophe actuelle, il nous revient de nous imposer pour construire un monde nouveau. Les Soulèvements du fleuve ne sont donc ni organisation ni groupe particulier, mais bien la composition de ces résistances. Évidemment, les hypothèses, les forces et les limites des Soulèvements de la Terre français sont une inspiration à la fois pratique et théorique pour l’avenir de nos mouvements.

ÀB !  : Comment l’action des Soulèvements du fleuve s’inscrit-elle dans le contexte du Québec, notamment eu égard aux dynamiques coloniales qui y sont à l’œuvre ?

LSF : Si notre tentative part effectivement des communautés allochtones, nous avons comme objectif de dépasser les frontières. S’opposer aux pratiques extractivistes et destructrices des terres et de ses populations s’inscrit selon nous dans une logique de résistance aux logiques coloniales d’accaparement des terres pour l’extraction. Dans notre volonté d’amplifier la force et la voix des résistances et des alternatives face à la destruction du monde, nous cherchons activement à soutenir et à participer aux mouvements de restitution des territoires autochtones (Land Back). Plus largement, notre hypothèse est d’impulser un mouvement de rébellion contre les architectes de la fin du monde en construisant des réseaux de luttes locales qui traversent les différentes communautés. Évidemment, les grandes distances géographiques qui nous séparent, les barrières culturelles et les fractures raciales complexifient ce travail. Mais nous savons qu’une piste de solution se trouve dans la rencontre réelle, le partage et l’écoute, et c’est ce à quoi nous travaillons.

ÀB ! : L’opposition au « projet Saint-Laurent » de l’actuel gouvernement caquiste apparaît comme l’un des principaux moteurs de l’action des Soulèvements du fleuve. Pouvez-vous expliquer ce en quoi consiste le « projet Saint-Laurent » et pourquoi les Soulèvements du fleuve s’y opposent ?

LSF : Faisant suite au Plan Nord, le projet Saint-Laurent s’illustre par la poursuite d’un développement techno-industriel, énergétique, extractiviste, portuaire et routier sans limite entrepris par le gouvernement pour supposément répondre à la crise climatique. Il incarne la réponse capitaliste par excellence face à ses propres défaillances écologiques et sociales : exploiter plus, creuser plus profond, re-industrialiser, marchandiser le vivant et approfondir le ravage. Mais ce renouveau du développement techno-industriel décomplexé n’est pour nous qu’un point de départ. L’exploitation des territoires dépasse le projet Saint-Laurent et son impopulaire filière batterie. L’exploitation forestière, l’agro-industrie ou le passage d’oléoducs pétroliers ne seront pas en reste. Ces complexes étant régis par les mêmes logiques destructrices de dépossession et d’extraction, le projet des Soulèvements du fleuve se doit de considérer le problème dans sa totalité.

ÀB ! : Comment les Soulèvements du fleuve conçoivent-ils leur rôle dans la relance des luttes écologistes ? Quels sont ses rapports avec les autres mobilisations et organisations écologistes ?

LSF : Il nous faut à notre avis devenir une force politique capable de construire et maintenir un rapport de force permettant de faire fléchir ceux que nous nommons les architectes de la destruction. Cela passe par une composition entre groupes en 

tout genre : ONG, syndicats, groupes citoyens, écologistes, groupes autonomes, coopératives de solidarité, alternatives paysannes, naturalistes, amoureux·euses des boises, etc., en combinant et dépassant nos perspectives et nos moyens d’actions propres. Il s’agit donc pour nous maintenant de s’organiser dans des lieux et des moments donnés, de dessiner des trajectoires communes. Nous mettons au jeu l’hypothèse de la composition : nous ne considérons pas qu’une vision ou une forme d’intervention doit primer sur une autre, mais envisageons plutôt la musicalité de l’ensemble. Suivant cette métaphore, les Soulèvements du fleuve ne prennent pas le rôle de chef d’orchestre, mais se font plutôt les technicien·ne.s qui s’assurent dans l’ombre que chacun·e soit capable de jouer du mieux qu’il ou elle le peut.

ÀB ! : Quels sont les objectifs à plus ou moins long terme des Soulèvements du fleuve ?

LSF : Un peu partout, une évidence est partagée : il est aujourd’hui nécessaire de reprendre l’offensive, de gagner du terrain à la fois symboliquement et matériellement. C’est-à-dire, d’une part, de contrer les discours dominants sur l’économie, la croissance et leur caractère indépassable. Se rencontrer, discuter, travailler les imaginaires, inventer d’autres possibles. Mettre de l’avant d’autres discours que celui de notre extinction assurée. Ce mouvement doit, d’autre part, être aussi celui d’une offensive matérielle. Partout où des territoires sont menacés, nous appelons à ce que tous les efforts soient faits pour les défendre afin qu’ils soient restitués aux communautés concernées, habités de nouvelles pratiques écologiques, occupés d’usages collectifs, ou simplement laissés vagues. Nous défendons à la fois la possibilité que des terres puissent demeurer improductives – que tout ne soit pas réduit à sa valeur, son travail, son rendement, que des choses puissent exister telles quelles – mais aussi l’invention de nouveaux usages, la création d’infrastructures qui nous permettent de résister et de se réinventer dans le temps. Si nous avons comme objectifs immédiats l’arrêt des projets ravageurs spécifiques, nous savons que la victoire réelle dépend de notre capacite à inventer de nouveaux rapports aux un·e·s et aux autres, à nous-même, à la Terre et à toutes les formes de vie qui la peuplent.

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