Mini-dossier : Relancer les (…)

Mini-dossier : Relancer les luttes écologiques au Québec

De quoi Doomer est-il le nom ?

Antoine Morin-Racine

Un défaitisme malsain toucherait le mouvement écologiste contemporain. Selon un nombre croissant de commentateurs, le doomism, doomerism ou « catastrophisme », serait le nouveau danger qui guette l’écologie. Sous couvert de combattre l’inaction et une nouvelle forme de déni, on confond pourtant perte de foi envers le capitalisme et enthousiasme pour la fin du monde.

Dans de nombreux textes relayés par les grands médias occidentaux, on harangue la société civile pour la convaincre que son désespoir croissant face à la catastrophe climatique n’est pas fondé. On nous dit que la stratégie des petits pas que le capitalisme vert nous propose devrait nous donner des raisons d’être optimistes et que nous devrions taire notre accablement face aux échecs toujours plus nombreux de nos décideur·euses car celui-ci serait porteur d’apathie et d’inaction.

Il peut sembler inconvenant de faire la critique d’une position qui entend « redonner espoir » mais en y regardant de plus près, on découvre que ce discours sur le « catastrophisme », bien en vogue depuis les dernières années, émane d’un segment très particulier de l’écologie occidentale. Ce à quoi il entend faire barrage est beaucoup plus complexe que le simple désespoir.

À la rescousse du capitalisme vert

Il est difficile de ne pas voir une forme de panique morale dans les formulations des journalistes et des chroniqueur·euses qui s’affolent à propos des « prophètes de malheur » sur internet. Les doomers seraient partout. À en croire certain·es, ils et elles mettraient en péril notre avenir collectif et même nos enfants par leur pessimisme contagieux. Or, à la question « Mais qui sont donc ces doomers ? », la réponse reste toujours assez nébuleuse.

Les doomers feraient partie de ces nouveaux négationnistes qui acceptent enfin la réalité des changements climatiques, mais qui refusent les solutions pour y remédier. L’accusation collerait également aux collapsologues de tout acabit, et aux analystes parfois partisan·nes des théories de l’effondrement (dont le défaitisme n’est pourtant pas toujours aussi clair qu’il n’y paraît. Pire, la génération Z au grand complet en souffrirait également, si bien qu’elle risquerait d’arrêter de militer. On évoque parfois même des partisan·nes de la décroissance qui adopteraient ce même ton !

Ces amalgames qui tendent à présenter ces discours comme irrationnels et désespérément défaitistes n’ont rien d’anodins, et possèdent un caractère dépolitisant. Comme dans nombre de cas de panique morale, cet affolement à propos de l’influence des doomers a pour but de protéger un certain point de vue hégémonique.

Le discours sur le catastrophisme et ses confusions peut être vu comme une réponse plutôt désordonnée à la perte de confiance croissante envers les institutions censées mener la transition. Ce qui se présente comme un simple appel au réalisme et à l’optimisme tend en fait à protéger une certaine interprétation de l’écologie politique. Il traduit aussi une ferme aversion à l’idée que certain·es soit désillusionné·es face à la situation.

Écomodernisme et statut quo

Dans la myriade d’articles et de chroniques qui font écho à ce discours anti-catastrophiste, on cite à profusion Hannah Ritchie, statisticienne environnementale dédiée à la cause de l’anti-catastrophisme, dont les propos sont d’ailleurs repris avec enthousiasme par Bill Gates.

Pour elle, nous avons de nombreuses raisons d’être optimistes. Le coût des énergies vertes serait en train de diminuer drastiquement, tout comme le nombre de victimes de catastrophes naturelles. Surtout, nous nous dirigerions vers un « découplage de l’économie », soit une situation où les avancées technologiques (comme la géo-ingénierie et la capture carbone) permettraient à nos économies de continuer à croître sans affecter l’environnement. Cet idéal d’un capitalisme vert est l’apanage d’une certaine faction de l’écologie politique qu’on appelle « l’écomodernisme ». [1] Depuis sa naissance, ses partisan·nes s’évertuent à discréditer les autres approches qui remettent plus profondément en cause le rôle de la croissance et du capitalisme dans la crise climatique.

Il ne s’agit pas de dire que chaque article qui parle de catastrophisme fait partie d’un grand plan écomoderniste orchestré pour faire taire des voix écologistes dissidentes, ni même de dire que la critique du catastrophisme est inutile. Il va évidemment de soi que l’inaction n’est pas bénéfique au mouvement écologiste, et que le défaitisme est un enjeu réel au sein du mouvement. Néanmoins, il est nécessaire de mettre en garde contre l’utilisation outrancière de cette accusation, car celle-ci cache souvent, sous le couvert du « réalisme » et de la « lutte à l’apathie », une tentative subtile de protéger les institutions et systèmes actuels.

Éloge du pessimisme

Sous une vidéo dans laquelle apparaît Hannah Ritchie, les commentaires se ressemblent un peu tous. L’un d’entre eux, ovationné par 3400 mentions « J’aime », déclare : « Je ne suis pas fataliste parce que ces problèmes sont irrémédiables. Je suis fataliste parce que nos dirigeant·es refusent d’y remédier et parce que nous sommes impuissant·es à les obliger de prendre actions » [2].

Partout on désespère. Non pas parce qu’il n’y a plus rien à faire, mais bien parce que ce qui devrait être fait est ignoré par celles et ceux qui ont le pouvoir de changer quelque chose. Nous ne sommes pas résigné·es autant que nous sommes en colère, et le pessimisme qui nait de notre hargne ne nous condamne pas forcément à l’inaction, précisément parce que celui-ci n’est jamais loin de se transformer en révolte.

Ainsi ce n’est pas sur celles et ceux qui succombent au défaitisme devant un monde qui refuse de les écouter qu’il faut mettre le blâme du « fléau » catastrophiste. Il faut plutôt le reporter sur les décideur·euses condescendant·es qui font mine d’être préoccupé·es par l’environnement tout en refusant d’agir efficacement devant la gravité de la crise.

Pour paraphraser une citation déjà trop entendue [3], la conclusion désolante de toute cette affaire semble être qu’il est encore aujourd’hui plus facile d’assumer que l’on n’a plus foi en le monde, que de réaliser que l’on n’a plus foi en le capitalisme.


[1« I don’t feel doomed because these problems are unsolvable. I feel doomed because the people in charge refuse to solve them and people are disenfranchised and powerless to hold the people in charge accountable. », commentaire par @Elleh42 sur « What the news won’t tell you about climate change | Hannah Ritchie, PhD » par Big Think. En ligne : www.youtube.com/watch ?v=3XNQFqUwCnU&t=267s

[2Charlier, Dorothée, et Florian Fizaine. « Decoupling gross domestic product and consumption of raw materials : A macro-panel analysis ». Sustainable Production and Consumption 36 (1 mars 2023) : 194-206. doi.org/10.1016/j.spc.2022.12.020.

[3Mark Fisher, Capitalist realism : Is there really no alternative ?, Zero Books, Londres, 2010, Ch.1.

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