Sortie des cales
Du t-shirt orange à la Palestine : hypocrisie coloniale du Canada
Le 30 septembre, le Canada reconnaît son passé colonial en hommage aux victimes des pensionnats autochtones, mais ferme les yeux sur sa complicité dans le génocide en Palestine. Cette contradiction illustre une hypocrisie flagrante, où les excuses pour les atrocités passées cachent une complicité dans les massacres contemporains.
Nous sommes le 6 octobre 2024, je rédige cette chronique à la veille de l’anniversaire du génocide en Palestine, un an déjà, et une semaine après le jour de commémoration du t-shirt orange, le 30 septembre. Ce jour d’hommage aux enfants autochtones arrachés à leurs communautés et placés de force dans des pensionnats résonne avec encore plus de gravité quand on se rappelle que plus de 150 000 enfants autochtones ont été envoyés dans ces institutions à travers le Canada, où des milliers ont trouvé la mort [1]. Selon les estimations, plus de 6 000 enfants seraient décédés dans ces pensionnats en raison des mauvais traitements, de la malnutrition et des abus systématiques. Le chiffre réel pourrait être bien plus élevé. Encore aujourd’hui, des centaines de familles continuent de chercher des réponses sur le sort des enfants disparus, dont beaucoup ont été enterrés dans des tombes anonymes.
Pendant ce temps, en Palestine, les chiffres du massacre continuent de défiler sur les réseaux sociaux. Plus de 40 000 Palestinien·nes ont été tué·es par les attaques israéliennes, dont plus de 16 000 enfants. Plus de 70 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza, causant le déplacement de plus de 90 % de la population. Aujourd’hui, plus de 90 % des habitant·es souffrent de malnutrition, et 22 % sont confronté·es à la famine [2].
Je pourrais noyer cette chronique sous un flot de statistiques, mais même cela ne suffirait pas à capturer l’ampleur de l’horreur qui se joue actuellement sous la violence génocidaire d’Israël, soutenue par les puissances du Nord, dont les États-Unis et le Canada. La Palestine est en première ligne, mais d’autres pays du Moyen-Orient, comme le Liban, le Yémen et la Syrie, subissent à leur tour des tentatives de destruction.
La production du handicap comme moyen de contrôle
Si les chiffres soulignent avant tout la mort, il en est d’autres qui annoncent l’âpreté de la survie. En moyenne, 10 enfants perdent une ou deux jambes chaque jour. Cette violence, loin de se limiter à l’élimination physique, illustre un phénomène plus insidieux : celui de la mutilation comme outil de contrôle.
Dans son ouvrage The Right to Maim : Debility, Capacity, Disability, Jasbir Puar introduit le concept de droit à mutiler pour décrire comment les États coloniaux exercent, entre autres, des formes de violence qui blessent, mutilent et affaiblissent les populations sans les tuer. Puar soutient qu’Israël adopte une stratégie qui dépasse l’élimination physique des Palestinien·nes. Plutôt que de chercher uniquement à tuer, l’État choisit de mutiler, de blesser, de maintenir les corps dans un état de vulnérabilité chronique, ce qui lui permet de contrôler une population en rendant plus difficile l’organisation de sa résistance. Cette stratégie biopolitique consiste à gérer la vie plutôt que la mort, en réduisant la mobilité et la santé des Palestinien·nes. Mutiler, blesser sans tuer, c’est impacter durablement les corps, tout en évitant les accusations directes d’extermination massive.
Du colonialisme au génocide : continuité des violences
Ce concept de droit à mutiler s’ancre dans une logique plus large de nécropolitique, telle qu’élaborée par l’historien et politologue camerounais Achille Mbembe. La nécropolitique se concentre sur la manière dont le pouvoir étatique décide qui doit vivre et qui doit mourir, particulièrement dans les contextes coloniaux où les populations autochtones et/ou racisées sont perçues comme des populations dont on peut disposer librement. Mais cette politique ne se limite pas à la mort ; elle englobe aussi la gestion de la vie sous des conditions insoutenables.
C’est là que le droit à mutiler de Puar trouve écho dans l’histoire des violences faites aux communautés autochtones, notamment au Canada avec les survivant·es des pensionnats autochtones. Ces pensionnats, mis en place par le gouvernement canadien en collaboration avec l’Église catholique, ont déraciné des générations d’enfants autochtones, les exposant à des abus physiques, sexuels et/ou psychologiques. Ils et elles ont aussi été mutilé·es au niveau de leurs cultures et de leurs identités, arraché·es à leurs langues, leurs traditions et leurs communautés. Tout comme la violence et la pollution continue des entreprises extractives sur les territoires autochtones empoisonne les corps au mercure ou à l’arsenic sur des générations. Ce trauma intergénérationnel a laissé des cicatrices profondes : taux d’incarcération élevé, pauvreté endémique dans les réserves, violences policières, disparitions et assassinats de femmes autochtones. Ces pratiques contemporaines reflètent la manière dont les États continuent de contrôler les corps et les esprits des populations autochtones, en prolongeant la souffrance.
Les contradictions de la politique spectacle
Le 30 septembre, un jour férié fédéral au Canada, vise à rendre hommage et à reconnaître les torts du passé envers les communautés autochtones. Pourtant, 2024 expose plus que jamais l’hypocrisie d’une telle reconnaissance, alors que le Canada soutient activement le génocide en Palestine tout en organisant des minutes de silence et des cérémonies en orange sur son propre sol.
Cette dichotomie, entre les excuses pour les génocides passés et la participation aux génocides actuels, est emblématique de la politique spectacle que les pouvoirs en place affectionnent tant. C’est l’image de Justin Trudeau agenouillé avec un ourson en peluche sur les tombes des enfants autochtones tandis que des enfants sont enterré·es vivant sous les bombes israéliennes avec le soutien économique et politique du Canada.
À plus petite échelle, cette contradiction se manifeste dans nos institutions : McGill, par exemple, ferme son campus le 7 octobre, en forçant les cours en ligne et en investissant massivement dans la surveillance de ses étudiant·es plutôt que d’accepter de désinvestir des entreprises liées à l’État israélien. Pendant ce temps, l’UQAM envoie ses gardes harceler les étudiant·es et les associations pro-palestiniennes, tout en affichant fièrement ses couleurs oranges quelques jours plus tôt pour la Journée du t-shirt orange. La réconciliation, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, est moins destinée à réparer les torts qu’à pacifier les consciences, permettant ainsi à la violence coloniale de perdurer sans heurts. D’un génocide à l’autre.
[1] Centre national pour la vérité et la réconciliation
















































































































































