Élections au Nouveau-Brunswick : Un soupir de soulagement pour les francophones

No 102 - Hiver 2024-2025

Politique

Élections au Nouveau-Brunswick : Un soupir de soulagement pour les francophones

Michelle Landry

Le Nouveau-Brunswick vient de vivre une élection historique. Non seulement Susan Holt, cheffe du parti libéral, est la première femme élue première ministre de la province, mais au plus grand soulagement des Acadiennes et des Acadiens, les conservateurs de Blaine Higgs ont subi une écrasante défaite inattendue. Pour la population acadienne, Blaine Higgs passera à l’histoire comme étant le premier ministre qui a gouverné dans un mépris total du français et qui a tenté de faire reculer la place de celui-ci après 50 ans de bilinguisme officiel.

Le 21 octobre dernier, les libéraux ont remporté 31 sièges sur les 49. Les conservateurs n’en ont gardés que 16 et les verts, 2. Plusieurs ministres du gouvernement conservateur ont été défait·es dans leur circonscription, y compris le premier ministre sortant Blaine Higgs. Sans surprise, les circonscriptions à majorité ou à forte proportion de francophones n’ont élu aucune candidature conservatrice. Aux élections de 2018 et 2020, le parti « progressiste »-conservateur de Blaine Higgs n’avait élu qu’un député francophone, ce qui avait amplifié le mécontentement des francophones à l’égard du premier ministre.

L’élection du 21 octobre s’est donc principalement jouée dans les trois plus grandes villes de la province. Si les résultats s’annonçaient serrés, en rétrospective, plusieurs enjeux peuvent expliquer la déconfiture du parti progressiste-conservateur et la victoire libérale. Or, pour la population acadienne, il y a surtout d’importantes leçons à retenir des dernières années.

Le gouvernement Higgs : plus qu’un hiatus dans l’histoire

Blaine Higgs, chef du parti progressiste-conservateur, a été élu premier ministre du Nouveau-Brunswick en 2018 au sein d’un gouvernement minoritaire. De prime abord, il s’agissait d’un chef de parti controversé. Il était difficile de concevoir comment ce premier ministre unilingue anglophone serait rassembleur dans une province officiellement bilingue. Mais, dans le passé, Richard Hatfield avait été premier ministre pendant 17 ans (1970-1987) sans parler le français, et cela ne l’avait pas empêché de faire avancer les droits linguistiques des francophones.

Le statut du français a toutefois progressé depuis les années 1980, et tous les premiers ministres depuis Hatfield pouvaient communiquer dans les deux langues officielles. La méfiance à l’égard de Blaine Higgs résidait par ailleurs dans le fait qu’il avait été membre et militant actif du Confederation of Regions Party, un parti politique opposé au bilinguisme officiel dans les années 1990. Ainsi, malgré la promesse de Higgs d’apprendre le français, le doute sur ses convictions profondes planait toujours. De plus, lors des élections de 2018, le Peoples Alliance Party, un tiers parti que l’on peut qualifier de populiste [1] et qui avait fait campagne en remettant en question les droits linguistiques des francophones de la province a remporté 3 sièges. Le gouvernement minoritaire de Blaine Higgs allait donc gouverner en comptant sur un appui du parti Peoples Alliance.

Une leçon importante pour la population francophone, qui avait sans doute baissé la garde après plus de 50 ans de bilinguisme officiel, est le constat qu’un gouvernement pouvait être élu sans le vote acadien. En effet, les circonscriptions fortement francophones n’ont élu qu’un seul député conservateur en 2018 : Robert Gauvin dans Shippagan-Lamèque-Miscou, également le seul francophone au caucus. De facto, le gouvernement n’avait pas besoin de travailler à faire avancer les dossiers importants pour la population acadienne afin de se maintenir au pouvoir, mais nul n’aurait imaginé autant de tentatives de faire reculer les acquis en matière de droits et de reconnaissance du français.

Diversion et polarisation

Dès le début de son mandat, Higgs s’est investi à faire reculer l’application du bilinguisme officiel, et son attitude par rapport au fait français de la province a commencé à poindre. Il a notamment très rapidement voulu pourvoir des postes désignés bilingues (anglais-français) au sein d’Ambulance NB par des personnes qui ne parlent que l’anglais, soutenant que ces personnes pourraient apprendre le français par la suite. Une première décision judiciaire avait pourtant déjà statué que toutes les ambulances devaient comprendre une ambulancière ou un ambulancier qui peut communiquer dans les deux langues officielles de la province, et la question était en processus de révision judiciaire, à la suite d’un arbitrage qui divergeait. Higgs a évidemment dû abandonner sa tentative de faire reculer les exigences de bilinguisme chez Ambulance NB à la suite de la décision de la Cour du Banc de la Reine.

De manière générale, dans son premier mandat, Higgs a eu du mal à camoufler son indifférence pour les préoccupations des francophones et son irritation face à plusieurs aspects du bilinguisme officiel. À titre d’exemple, mentionnons la tenue de conférences de presse uniquement en anglais pendant les moments les plus critiques de la pandémie.

Le gouvernement Higgs a néanmoins été réélu pour un deuxième mandat aux élections anticipées de 2020, principalement sur la base de sa gestion de la pandémie jusqu’alors. Le vote n’aura cependant jamais connu une division linguistique aussi forte : le taux de vote pour le parti progressiste-conservateur a été historiquement bas dans les circonscriptions francophones [2], qui n’ont fait élire qu’un seul député conservateur francophone, Daniel Allain dans Moncton-Est. Aux dernières élections du 21 octobre 2024, on observe le même phénomène dans les circonscriptions francophones, ce qui n’est pas surprenant puisque le deuxième mandat de Blaine Higgs a encore plus laissé transparaître ses vraies couleurs au sujet des questions linguistiques, mais aussi un conservatisme social de plus en plus débridé.

En effet, le gouvernement de Blaine Higgs a retardé la révision de la Loi sur les langues officielles, pourtant prescrite par cette même loi, et en a dénaturé le processus en n’y apportant aucune amélioration. Le parti progressiste-conservateur a par ailleurs intégré les deux députés du parti Peoples Alliance au sein de son caucus, et Higgs a par la suite nommé l’ancien chef de ce parti qui remettait en question plusieurs fondements du bilinguisme officiel, Kris Austin, au comité de révision de la Loi sur les langues officielles. Ce geste a été considéré comme un véritable affront par la société civile acadienne et par la population francophone de manière générale.

La fin du mandat de Blaine Higgs aura été encore plus controversée en raison de changements à une politique d’inclusion scolaire par rapport à l’orientation sexuelle et aux identités de genre [3]. Plusieurs membres du parti, dont des député·es et des ministres, se sont opposé·es aux changements et au discours de Higgs à propos de ces questions.

Des leçons à retenir

Enfin, une page vient d’être tournée. Cependant, au-delà du virage à droite du parti progressiste-conservateur et du leadership autoritaire du chef qui n’a visiblement pas eu de succès dans les milieux urbains anglophones, les partis politiques et surtout leurs militant·es devront porter plus d’attention non seulement aux compétences linguistiques de leur chef, mais à leur position au sujet du bilinguisme officiel et de la place du français dans la province. La société civile acadienne doit néanmoins demeurer vigilante, car la leçon à retenir est que le parti conservateur est bien au fait de la possibilité de gouverner sans l’appui des francophones. 


[1Stéphanie Chouinard et Kelly Gordon, « De l’hostilité ouverte au « gros bon sens » : populisme de droite et anti-bilinguisme au Nouveau-Brunswick, 1980-2020 », dans Frédéric Boily, Les droites provinciales en évolution (2015-2020). Conservatisme, populisme et radicalisme, Québec, Presses de l’Université Laval, 2021, p. 67-82.

[2Gabriel Arsenault et Roger Ouellette, « Une analyse du vote linguistique au Nouveau-Brunswick (1908-2020) », Francophonies d’Amérique, 57, 2024, p. 15-21.

[3Voir le texte d’Alex Arseneau dans le dossier sur la famille (p. 50-51) pour plus de détails concernant les changements apportés par le gouvernement Higgs à la politique 713 au Nouveau-Brunswick.

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