Mémoire des luttes
Paris, 1229. L’université se met en grève
À la suite de heurts violents opposant un groupe d’étudiants à des citadin·es ainsi que la police royale, une grève majeure éclate à l’université de Paris en 1229. Le conflit dure deux ans et marque un tournant majeur dans la construction et l’affirmation des communautés universitaires médiévales.
Au cours du 12e siècle, l’Europe occidentale voit émerger une nouvelle classe d’intellectuels [1] qui se rendent massivement vers des villes comme Bologne, Paris ou Oxford dans lesquelles se multiplient les écoles. À Paris, cet afflux de maitres et d’étudiants met en exergue les limites du système en place. Les « écoles cathédrales » placées sous l’autorité épiscopale peinent à répondre à la demande tandis que se multiplient de petites écoles privées à la fois concurrentes et de qualité inégale. D’autre part, le contrôle de l’évêque sur l’enseignement commence à peser sur cette communauté scolaire qui demande davantage d’indépendance tant en ce qui concerne l’organisation de l’enseignement que son contenu.
C’est dans ce contexte qu’à la fin du 12e siècle, les maitres commencent à se réunir en corporations. Souvent qualifié en latin d’universitas, il s’agit d’une personne morale reconnue officiellement par les autorités qui se voit octroyer des « privilèges », c’est-à-dire des droits lui permettant notamment de défendre ses membres, de réguler l’accès à la profession, d’organiser le travail ou de réguler les prix. À force de négociations, d’agitations, de grèves ponctuelles ou de violences pures et simples, l’universitas magistrorum et scolarium Parisiensium (corporation des maitres et écoliers de Paris) obtient une telle reconnaissance.
En 1200, le roi de France Philippe Auguste place ainsi l’ensemble des universitaires sous l’autorité exclusive de la justice ecclésiastique. Vers 1212, les maitres obtiennent que l’évêque accorde sans discuter le permis d’enseigner (licentia docendi) à ceux qu’ils lui recommandent. En 1215, le légat papal Robert de Courçon valide les statuts de ce qu’on peut désormais réellement qualifier d’université. Celle-ci se dote officiellement de règlements qui fixent le fonctionnement de la corporation, l’organisation de l’enseignement, la structuration des grades, les modalités de leur obtention et bien d’autres choses encore. Les statuts de 1215 reconnaissent par-dessus tout le droit à l’université de légiférer de façon autonome sur tous les enjeux jugés pertinents ainsi que de défendre les droits de ses membres. Ça ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd.
La grande grève
L’affaire commence un Mardi gras, le 26 février 1229. En cette journée dédiée un peu partout en Europe aux beuveries et aux festivités de toutes sortes, un groupe d’étudiants en théologie se rend dans les faubourgs Saint-Marcel pour une soirée arrosée. Dans la nuit, un conflit éclate entre les fêtards et le tenancier qui appelle promptement à l’aide le voisinage. Alors qu’on en vient aux coups, ces premiers doivent fuir. Le lendemain, une bande d’étudiants armés d’épées et de bâtons retourne sur les lieux pour demander réparation. Alors que la situation vire à l’émeute et au pillage, on avertit en urgence l’évêque Guillaume d’Auvergne ainsi que la régente Blanche de Castille. Celle-ci envoie alors une troupe de sergents faisant office de police royale. S’en suit une répression particulièrement violente, et ce, même selon les standards de l’époque. Un chroniqueur se remémore ainsi la scène : « à Paris un grand conflit a éclaté entre les bourgeois de la ville et les étudiants ; presque trois-cent-vingt de ces clercs, tant nobles que non nobles, ont été massacrés et jetés dans la Seine » [2]. S’il faut se méfier de l’exagération des auteurs médiévaux, le nombre de blessés et de morts apparait effectivement conséquent.
Face à cette attaque contre l’honneur et les privilèges de l’universitas par un pouvoir séculier duquel elle est théoriquement indépendante, les maitres s’insurgent. Dans les jours suivants, les cours sont suspendus et une délégation se rend auprès de la régente pour demander réparation, mais sans succès. À la fin du mois de mars, les grévistes se réunissent pour déterminer la marche à suivre. Ils élisent alors des représentants qui rédigent une sorte de manifeste résumant leurs revendications. En somme, si la corporation n’obtient par réparation d’ici Pâques, elle interdira non seulement la dispensation des cours, mais quittera aussi la ville. Face au silence des autorités, elle met son plan en action et ne reviendra pas à Paris avant deux ans.
L’efficacité de ce moyen de pression, qualifié en latin de migratio, s’explique premièrement par ses effets économiques. Avec le départ soudain d’un nombre conséquent de citadins, les propriétaires perdent leurs loyers, les commerçant·es perdent leurs clients, les curés perdent leurs dimes. Mais la plus importante conséquence est moins prosaïque : la perte de cette prestigieuse institution reconnue partout en Europe constitue une humiliation pour la Couronne ainsi que les pouvoirs locaux. Ce n’est donc pas un hasard si le roi d’Angleterre Henri III invite l’université à venir s’établir sur son ile dès le début de la grève.
Mobilités et intervention papale
Certains maitres regagnent leurs terres alors que d’autres se rendent à Rome pour demander l’intervention du pape Grégoire IX qu’ils savent sympathique à leur cause. Mais la majorité d’entre eux migrent vers d’autres universités ou créent de nouvelles écoles. En avril 1229, l’universitas est donc dispersée aux quatre coins de l’Europe de l’Ouest : de l’Angleterre au nord de l’Italie en passant par Toulouse.
En août, la Couronne tente de calmer le jeu en reconfirmant les privilèges octroyés en 1200, mais c’est trop peu trop tard. Le pape intervient en novembre. Dans une série de lettres extrêmement sévères, il s’en prend à l’évêque Guillaume d’Auvergne pour n’avoir pas su défendre l’université, il demande au roi et à la régente de rappeler les grévistes et leur garantir des réparations, puis nomme personnellement des médiateurs. S’entame alors un long processus de négociation qui aboutira deux ans plus tard au retour des exilés et à la reprise des cours.
En avril et mai 1231, le pape Grégoire IX promulgue une série de bulles formalisant la sortie de crise et consacrant la victoire presque totale de l’universitas. La plus fameuse d’entre elles, Parens scientiarum, constitue le réel acte de naissance de l’université en Europe. Devant l’ensemble de la chrétienté latine, le pontife y chante les louanges de ce qu’il qualifie de « mère des sciences » pour ensuite confirmer et préciser les privilèges octroyés en 1200 et 1215. Ce faisant, il reconnait l’autonomie de l’université et lui permet de librement organiser son fonctionnement et son enseignement. Si les universitaires relèvent toujours exclusivement de la justice ecclésiastique, le contrôle de l’évêque se retrouve considérablement réduit. Point notable : maitres et étudiants se voient aussi accorder un droit de grève en cas d’atteintes à leurs privilèges, d’arrestation abusive ou bien d’augmentation excessive des loyers. Enfin, l’intervention du pape ouvre la voie à l’introduction de l’ensemble du corpus aristotélicien dans le cursus alors qu’une bonne partie avait été exclue en 1215. Il revient par conséquent à la communautaire universitaire de désigner collégialement ce qui mérite d’être étudié.
La véritable naissance de l’université
1231 constitue une année charnière dans l’histoire culturelle de l’Europe. Elle voit se formaliser les principes d’autonomie universitaire et de collégialité (voire de démocratie) ainsi que les premières traces de ce qu’on appellerait aujourd’hui la liberté académique. Mais de façon peut-être plus importante encore, la communauté universitaire prend conscience d’elle-même. Ce qui était jadis une série d’écoles indépendantes devient un corps social composé de maitres et d’étudiants solidaires, conscients de leurs droits et prêts à les défendre. Il y a peut-être là quelques leçons pour le présent.
[1] Les universitaires médiévaux étant exclusivement des hommes, ce texte utilisera le masculin pour les désigner.
[2] Traduit et cité dans Nathalie Garochov, Naissance de l’université : Les écoles de Paris d’Innocent III à Thomas d’Aquin (1200-1245), Paris, Champion, 2016, p. 405.




















































































































































