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Iran

La nouvelle cible de la croisade états-unienne

par Roksanna Bahramitash

Roksanna Bahramitash

La crise en Irak est source d’inquiétude pour bien des militantes pour la paix à travers le monde. Il y a en effet de bonnes chances que cette crise s’aggrave et s’étende au-delà de ce pays. Alors qu’en Irak des factions radicales se consolident et résistent à la coalition dirigée par les États-Unis, les conservateurs religieux ont déjà remporté les élections en Iran. L’exportation de la démocratie au Moyen-Orient, une priorité numéro un de l’administration Bush, est clairement un échec.

Les raisons de cet échec soulèvent des questions intéressantes : comment, par exemple, un pays dont le président n’a pas été élu par vote populaire peut-il exporter la démocratie dans un autre pays ? Il est bien connu qu’un faible pourcentage de la population en âge de voter se rend aux urnes aux États-Unis. Lors des élections de 2000, où seule une minorité de la population a voté, George Bush a obtenu moins de votes que son adversaire et est devenu président à la suite d’un vote de la Cour suprême. Ces élections n’ont pourtant fait l’objet d’aucune critique internationale.

L’administration Bush critique le processus électoral en Iran, mais en provoquant l’insurrection chiite, il renforce l’appui aux conservateurs religieux dans la région. La position des conservateurs religieux chiites en Iran est que le processus démocratique aux États-Unis est douteux parce que seule une personne issue de l’élite politique et économique peut se porter candidate aux élections présidentielles. Ils avancent également que le président actuel ne serait pas en poste s’il n’avait pas l’appui des compagnies pétrolières et de leurs actionnaires.

L’ironie de la situation est fort intéressante. Aux États-Unis, c’est l’argent qui élimine des candidats. Mais ce qui est étonnant, ce ne sont pas les similarités anti-démocratiques mais le fait que certaines personnes – au Moyen-Orient comme aux États-Unis – continuent de compter sur Washington pour rétablir la paix et la stabilité. Dans le cas de l’Iran, il y a encore des gens qui vont jusqu’à souhaiter une intervention militaire étatsunienne. La probabilité que leur espoir se réalise était probablement élevée au lendemain de la guerre en Irak, mais cet espoir s’est dissipé dans les mois qui ont suivi, alors qu’il devenait évident que les États-Unis ne partiraient pas d’Irak de sitôt.

Les États-Unis critiquent l’imposition d’une autocratie en Iran et continuent de condamner les groupes religieux de la région, alors que le président Bush entretient des liens étroits avec les chrétiens évangélistes et fait la promotion d’un « conservatisme compatissant ». Ce qui revient à mettre le sort de nombreux Étatsuniens entre les mains de groupes religieux. Il s’agit là d’une tentative de réduire la responsabilité qu’a l’État d’assurer le bien-être de la population. Au lieu de taxer les riches pour offrir les biens essentiels pour les pauvres, l’administration Bush mobilise les groupes religieux dans le but de réduire les impôts des riches et d’offrir des avantages aux grandes entreprises.

Le fait de donner plus de pouvoir aux chrétiens évangélistes dans la société américaine a créé une base politique dont l’influence se fait sentir dans la politique des États-Unis envers Israël. Les liens entre les groupes de pressions évangélistes et sionistes ont poussé le président à appuyer le gouvernement Sharon et la sympathie de Bush pour les chrétiens conservateurs s’est insérée dans sa rhétorique (par exemple le concept d’Axe du Mal et le fait de parler de la guerre contre le terrorisme comme d’une croisade).

Il y a néanmoins bien des gens, au sein de l’administration Bush et de ses partisans, qui continuent d’appuyer l’idée d’exporter la démocratie au Moyen-Orient, sans avoir conscience des problèmes que cela pourrait engendrer. Un tel appui s’explique peut-être en partie par l’incompréhension de la complexité des enjeux. Regardons de plus près le cas de l’Iran, notamment à cause des similarités entre les ayatollahs Al Sistani et Khomeyni [1].

Révolution iranienne et dirigeants chiites

Pour beaucoup d’Occidentaux, la défaite du mouvement réformiste en Iran s’explique par la brutalité des conservateurs religieux. Mais la réalité est plus complexe. Les conservateurs religieux disposent en fait de plus d’appui populaire que bien des gens sont disposés à l’admettre, comme l’atteste le taux de participation beaucoup plus élevé que prévu aux élections. Malgré le fait qu’au moins un candidat réformiste (et parfois plusieurs) se soit présenté à chacun des 290 sièges au Majlis (parlement), aucun n’a obtenu plus de 10 % des votes. Ce résultat désolant peut s’expliquer par l’échec des réformistes à traiter des politiques économiques et par leur préoccupation presque exclusive pour les questions de pouvoir politique.

Au cours de la campagne, les conservateurs religieux n’ont pas mis de l’avant un projet explicitement religieux et conservateur mais plutôt un programme économique. Sur ce plan, ils semblent imiter Khomeyni, un chef religieux conservateur qui appuyait des réformes sociales et économiques comme l’éducation publique et les soins de santé.

Pendant plusieurs années après la révolution, la redistribution de la terre (la réforme agraire) a été un aspect important du programme politique des mouvements révolutionnaires. Les transactions sur la propriété foncière ont été suspendues dans la ville de Téhéran après que Khomeyni ait interdit de telles transactions. Khomeyni a aussi défendu l’idée que la terre appartient à ceux qui la cultivent : une politique qui a encouragé les paysans à occuper les terres de grands propriétaires terriens et paralysé le marché immobilier.

Quiconque suit l’évolution de l’économie iranienne sait qu’il y a eu récemment un boom dans l’immobilier et un déclin des services publics. Lors d’une allocution récente, l’ambassadeur canadien en Iran a recommandé une libéralisation accrue de l’économie iranienne. De nombreux réformistes appuient eux aussi la libéralisation économique et c’est peut-être bien ce qui les a rendus impopulaires. Ce sont les réformistes qui ont refusé de révoquer les frais d’inscription introduits en 1998 pour l’éducation publique primaire et secondaire, ce qui a généré un profond ressentiment parmi les familles ayant des enfants en bas âge. La moitié de ces familles gagnent moins de 100 $ par mois.

La libéralisation économique a eu des effets désastreux dans plusieurs pays comme la Russie et les ex-républiques soviétiques. Cette libéralisation a été accompagnée d’une augmentation du SIDA et de la mortalité infantile et maternelle ainsi que d’une détérioration généralisée du niveau de vie. À travers le tiers-monde, le nombre de pauvres augmente à un rythme phénoménal. Pour les Iraniennes et Iraniens, plus de libéralisation pourrait vouloir dire une augmentation de la pauvreté et des conflits sociaux. Le fait que les conservateurs religieux défendent les programmes sociaux pourrait bien expliquer l’appui dont ils bénéficient parmi les paysans et les ouvriers.

Ayatollah Sistani

L’approche de Sistani est similaire à celle de Khomeyni. Au lendemain de la chute de Saddam Hussein, les seules régions où l’ordre a été rétabli presque immédiatement étaient celles sous le contrôle de l’ayatollah Sistani. Ce dernier a demandé à ses partisans de rapporter ce qui avait été pris dans les établissements publics et ses exhortations ont été suivies sur le champ. De grandes quantités de nourriture et de matériel médical ont été rapportées aux mosquées pour y être redistribuées. En s’appuyant sur le même style de leadership charismatique que Khomeyni, Sistani a mobilisé les Chiites au nom de la loi, de l’ordre et de la sécurité. Plusieurs services publics ont été pris en main par la population et des hôpitaux et des écoles ont recommencé à fonctionner. De plus, aide d’urgence et nourriture ont été distribuées aux personnes en situation de détresse. Un programme d’aide sociale a été mis sur pied à partir des mosquées. Finalement, Sistani, comme Khomeyni, mène une vie simple et se fait le défenseur de la simplicité et du bien-être pour tous.

C’est pourquoi les États-Unis ont eu peu de problèmes dans le Sud. En échange de sa bonne foi, l’ayatollah a demandé aux Étatsuniens de rendre l’Irak au peuple irakien et d’assurer un processus démocratique. Il est intéressant qu’un ayatollah d’origine iranienne ait donné au président des États-Unis une leçon sur les droits démocratiques. Les capacités de Sistani pour la négociation et sa modération n’ont toutefois pas été comprises par l’administration Bush, qui ne comprend que le langage de la force.

L’administration états-unienne n’a pas su travailler avec Sistani ; un journal chiite a été interdit et les troupes d’occupation ont ouvert le feu lors d’une manifestation pacifique. Le manque de compétence et l’incapacité de l’administration Bush à comprendre la fragilité de la situation a donné à Sadr (protagoniste de la révolte de Najaf) l’occasion qu’il attendait pour persuader certains des partisans de Sistani et mobiliser de jeunes radicaux. Si l’administration Bush continue d’échouer à communiquer et à rétablir les ponts avec Sistani, la situation continuera à se détériorer, avec des conséquences désastreuses et de lourdes pertes en vies humaines.

Alternatives à l’exportation de la démocratie

Comme le disait Shirin Ebadi (Prix Nobel de la Paix en 2003) lors d’une de ses allocutions : « il est temps d’arrêter de croire aux héros et aux sauveurs, il appartient aux Iraniennes et aux Iraniens de changer l’Iran ». Elle pourrait bien avoir raison étant donné l’histoire de l’implication des États-Unis dans la région et la manière dont le pétrole a déterminé la politique étatsunienne en Iran. Il n’y a qu’à se rappeler que ce sont les États-Unis qui ont renversé Mossadegh en 1953 et qui ont appuyé le Shah dans les années 60 et 70. Le bilan des États-Unis pour l’ensemble de la région est extrêmement décevant. En Arabie Saoudite, l’appui anglo-américain à la famille royale a été crucial depuis la création de cet État dans les années 1920 et 1930 sur la base de l’interprétation conservatrice wahhabite de l’Islam sunnite. Les talibans d’Afghanistan partagent ces vues wahhabites strictes et l’appui états-unien dont ils ont bénéficié de 1994 à 1996 les a aidés à prendre le contrôle de la majeure partie du pays. Même si les États-Unis ont mené des opération clandestines contre le parti Baath en Irak entre 1969 et 1979, ils ont adopté une attitude plus conciliante envers Bagdad à la suite de l’invasion de l’Iran par Saddam Hussein en 1980, ce qui revenait dans les faits à appuyer la guerre de l’Irak contre l’Iran.

Devant un bilan si désolant de l’intervention des États-Unis dans la région, on se demande comment quiconque peut attendre de ce pays qu’il apporte des changements positifs pour l’Iran. Ceux et celles qui comptent sur les États-Unis pour les sauver et rétablir la démocratie perdent leur temps.

L’espoir se trouve ailleurs. Dans les pays du Moyen-Orient, comme en Iran, une révolution tranquille est en cours, qui passe largement inaperçue. Cela est particulièrement vrai dans le domaine de la condition féminine. Les femmes iraniennes ont fait un grand bout de chemin. Aujourd’hui, plus de 60 % des personnes qui fréquentent l’université sont des femmes, et la participation des femmes au marché du travail atteint 25 %. Le nombre de femmes journalistes, romancières et cinéastes augmente à un rythme spectaculaire. Le taux de fertilité a baissé à 2,6 enfants par femme et le contrôle des naissances est un succès grâce au travail de femmes bénévoles. Il n’est pas surprenant qu’une femme iranienne soit devenue la première femme du monde musulman à remporter le prix Nobel de la Paix, et Ebadi a souvent souligné que ce prix ne récompensait pas seulement qu’elle.

À travers la région, un nombre grandissant de femmes ont accès à l’éducation, et la proportion de femmes dans la main-d’œuvre au Moyen-Orient et en Afrique du Nord augmente plus rapidement que dans n’importe quelle autre région du monde, y compris l’Amérique Latine. De plus, de nombreux groupes de femmes se forment avec l’objectif de transformer l’interprétation religieuse de la place des femmes dans la société. Si nous cherchons une lueur d’espoir pour un avenir meilleur, il ne faut pas se tourner vers la Maison Blanche mais plutôt vers les femmes de ces pays qui ont démontré leur capacité à transformer leur situation. €

P.-S.

Roksanna Bahramitash

Institut Simone de Beauvoir, Université Concordia

Traduit de l’anglais par Benoit Renaud

NOTES

[1] Al Sistani est le principal chef religieux chiite en Irak, Khomeyni a été le chef fondateur de la république islamique en Iran (NDLR).

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