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Travailleurs migrants au Canada

Des Mexicains exploités dans nos champs

par Roberto Nieto

Roberto Nieto

C’est en 1966 que le Canada a instauré le premier programme visant à faire venir des travailleurs migrants pour combler les besoins de main-d’œuvre dans le secteur agricole. Ils sont aujourd’hui plus de 17 000, en majorité des Mexicains, et travaillent souvent dans des conditions insoutenables et injustes.

Chaque année, de 100 000 à 200 000 personnes viennent au Canada en possession d’un permis de travail temporaire. Deux programmes spéciaux, gérés par le ministère des Ressources humaines et du Développement des compétences, permettent l’entrée au pays d’une main-d’œuvre sans « qualifications particulières » : le Programme des aides domestiques et le Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS).

Le processus de sélection au Mexique

Pour s’inscrire au PTAS, les travailleurs se rendent tout d’abord dans des bureaux de la Secretaría del trabajo (le ministère du Travail) pour remplir une demande et prouver qu’ils seront de bons travailleurs. Bien que ce ne soit pas le cas pour tous, ils doivent généralement démontrer qu’ils ont une famille à leur charge et qu’ils sont capables d’un effort physique vigoureux. Bien qu’il semble y avoir une préférence pour les jeunes pères de famille et les mères monoparentales, les personnes admises peuvent avoir entre 18 et 65 ans. Les plus vieux sont généralement des travailleurs qui reviennent année après année à la même ferme. Les candidats choisis doivent aussi passer deux jours de tests médicaux assurant qu’ils sont en parfaite santé. Tous ne le seront pas quand ils retourneront chez eux...

Dans la partie mexicaine du processus, il n’est pas rare qu’un travailleur s’endette pour les divers trajets qu’il effectue vers la capitale, sans oublier qu’il est souvent nécessaire de graisser la patte de quelques fonctionnaires pour accélérer le traitement de la demande.

Au départ de l’aéroport de Mexico, un représentant du gouvernement mexicain rencontre une dernière fois les travailleurs afin de leur remettre les documents qui leur sont essentiels, dont le permis de travail du Canada, une copie de leur contrat d’assurance-vie privée (pour lequel ils paieront 48 sous par jour de travail) et un document de la Secretaría indiquant le nom et l’endroit où ils travailleront. D’une année à l’autre, un travailleur peut aller du Québec à l’Ontario sans avoir été consulté. Presque toutes les provinces canadiennes reçoivent des travailleurs migrants. La dernière à s’ajouter, en 2005, est la Colombie-Britannique où des milliers de tonnes de fruits ont été perdues en 2004 faute de main-d’œuvre.

Les travailleurs reçoivent aussi leur contrat de travail, un document de 4 pages qu’ils ne peuvent négocier. La plupart des travailleurs en ignorent d’ailleurs le contenu. Il contient 10 clauses qui délimitent les « obligations » du travailleur, celles de son employeur, celles du consulat mexicain et celles des Ressources humaines Canada, soit les diverses parties impliquées dans la gestion des travailleurs.

De façon générale le contrat suit les normes minimales du travail et les employeurs doivent assurer le logement. Il stipule que chaque travailleur doit payer une partie de son billet d’avion (350 $) et explique sous quelles conditions un travailleur peut être rapatrié au Mexique. Cette dernière clause est la plus injuste de toutes. Elle permet à un employeur de renvoyer un travailleur sous presque n’importe quel prétexte. Le texte, imprimé dans un caractère difficile à lire pour ces paysans parfois illettrés, explique qu’un employeur peut rapatrier le travailleur « s’il ne remplit pas les obligations stipulées en vertu du présent contrat, refuse de travailler ou pour toute autre raison valable ».

Mises à pied et rapatriements

En 2004, des dizaines de travailleurs ont été renvoyés pour des motifs injustes. Dans un cas, un employeur a renvoyé six travailleurs du même coup parce qu’ils demandaient d’être payés pour toutes les heures travaillées (quelques heures par semaine étaient perdues sur leur chèque de paie). D’autres cas de retour prématuré ont été justifiés par un accident de travail, ou encore pour des motifs flous, par exemple pour « mauvais comportement dans le logement »…

Ces fins de contrats subites (parfois avec moins de 24 heures de préavis) ont de nombreuses répercussions pour un travailleur. Tout d’abord, et c’est précisé dans le contrat, c’est soit le patron, soit le travailleur qui aura à débourser les frais du retour. Sauf qu’il est plutôt rare de constater qu’un contrat ayant pris fin prématurément résulte en une pénalité pour le patron. Ainsi, dans tous les cas cités ci-haut, ce sont les travailleurs qui ont été obligés de payer les frais de leur départ. Donc, en plus des 350 $ de départ qui leur seront déduits à même leurs chèques de paie, ils peuvent se trouver dans l’obligation de débourser jusqu’à 900 $ de plus pour le billet d’avion. Ainsi, un travailleur qui sera resté seulement trois semaines avant d’être renvoyé, peu importe le motif, se retrouve sans un sou à son retour au Mexique.

La clause de rapatriement contient par ailleurs de nombreuses subtilités difficiles à comprendre. Il revient au consulat mexicain de déterminer quelle partie doit assumer les conséquences de la rupture du contrat. Le consulat, qui maintient des relations très solides avec la partie patronale, a plutôt tendance à pencher de son côté et ne plaide en faveur du travailleur que si ce dernier invoque les « bonnes » raisons. Cependant les travailleurs sont rarement consultés et, dans la très grande majorité des cas, les travailleurs sont tout simplement informés de leur retour imminent, sans qu’ils puissent être entendus, ce qui sous-entend que ce sont eux qui sont responsables de la rupture du contrat.

Ajoutons aussi qu’il arrive souvent que les travailleurs se retrouvent sur une liste noire s’ils n’ont pas « collaboré » avec leurs patrons, et ils perdent ainsi toute possibilité de revenir travailler au pays. La pression est donc forte pour qu’ils acceptent les conditions auxquelles ils sont soumis.

Exploitation organisée

Pour qu’un employeur du secteur agricole puisse recevoir des travailleurs mexicains, il doit avant tout être membre de l’Association des jardiniers maraîchers du Québec, puis effectuer une demande de main-d’œuvre à la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre étrangère (F.E.R.M.E.). C’est cette dernière entité, relativement obscure, qui a le plus de poids dans la gestion des travailleurs. Il s’agit d’une sorte d’agence qui place les travailleurs sur les fermes et gère les dossiers d’accidents de travail, tout comme les relations avec le consulat ou l’achat de billets d’avion. Elle détient un monopole. En 2004, cette agence a envoyé une lettre demandant à toutes les fermes de ne pas remettre les relevés d’emplois aux travailleurs, ce qui constitue une violation de la Loi de l’assurance-emploi, empêchant plusieurs travailleurs de retirer tous les bénéfices auxquels ils ont droit. Cette organisation patronale préconise clairement un « ligne dure », voire jusqu’à l’illégalité, à l’égard des travailleurs.

De plus, les travailleurs arrivent au Canada en ayant eu à peine quelques heures pour comprendre la réalité dans laquelle ils se retrouvent. Dès leur arrivée à l’aéroport, ils sont transportés vers la ferme qui les emploie, le plus souvent en plein champ dans le fond d’un rang. Dans certains cas, c’est le matin suivant qu’ils doivent se rendre à l’ouvrage, dès 5 ou 6 heures. Pendant leur séjour, plusieurs ne verront jamais Montréal, même s’ils se trouvent à peu de distance de la ville. Ils n’auront pas deux jours de repos de suite et resteront dans une maison isolée, parfois sans moyen de communication.

Dans près de 90 % des cas, l’employeur confisque les documents des travailleurs. Il détient leur passeport, leur visa de travail et quelques autres documents essentiels – les employeurs conservent généralement les cartes d’assurance-maladie. Ainsi, lorsqu’un accident survient, le travailleur doit obtenir l’accord de son patron pour se rendre à l’hôpital. Souvent l’avis du patron prévaut sur tout avis médical. Des travailleurs accidentés ont été mis en congé sans solde pendant plusieurs jours avant d’obtenir le droit d’aller voir un médecin – certains gravement accidentés ayant dû attendre 48 heures avant d’être examinés. Certains travailleurs vivent tout simplement dans la peur de demander au patron d’aller à l’hôpital. Pour la plupart, ils ne sont jamais informés du régime d’assurance-maladie et de la couverture à laquelle ils ont théoriquement droit, à l’égal de tout Québécois.

C’est le patron et le consulat qui prennent en charge les aspects reliés à la déclaration d’une maladie. En pratique, l’assurance privée à laquelle les travailleurs sont tenus de cotiser couvre les maladies qui ne sont pas reliées au travail, puisque l’employeur est couvert par la CSST. Mais, pour éviter une hausse des primes reliées aux accidents, les employeurs, en complicité avec le consulat mexicain, déclarent des accidents de travail comme des maladies non professionnelles. Les travailleurs vont habituellement à l’hôpital sans avoir accès à un traducteur, c’est donc un représentant du patron qui explique tout, tant au médecin qu’au patient.

Les conditions de travail et de logement peuvent varier considérablement d’une ferme à l’autre. Certains travailleurs partagent à quatre une maison bien entretenue, alors que d’autres se retrouvent à seize dans des lits superposés dans un sous-sol sans finition. Certaines fermes emploient jusqu’à 100 personnes alors que d’autres en emploient deux ou cinq. Les grandes fermes ne sont parfois pas les pires. Isolés dans un champ, des employeurs peuvent abuser plus facilement de 3 ou 4 travailleurs ignorant leurs droits. En général, au fur et à mesure que la saison avance, le travail et les heures s’allongent. Durant la période intensive des récoltes, de juillet à septembre, les travailleurs peuvent faire jusqu’à 14 heures par jour et 80 heures par semaine, sans jour de congé et sans se voir verser de supplément pour les heures additionnelles.

Dans la plupart des cas, c’est le jeudi soir qu’ils auront le droit de quitter le lieu d’habitation et de travail pour aller faire quelques achats et envoyer de l’argent à leur famille. C’est le patron qui fournit le transport et c’est lui qui décide de l’endroit, ce qui veut dire que dans certains cas un surveillant suit les mouvements des travailleurs… Sans compter qu’il est fort probable qu’il y ait des ententes entre les supermarchés et les employeurs pour surveiller les acheteurs. C’est ainsi que brièvement, le temps de quelques échanges, les travailleurs des fermes se croisent à St-Rémi (au sud-est de Montréal), à St-Hyacinthe, à Terrebonne ou à St-Eustache.

Précisons que ce n’est pas qu’en été que des travailleurs se retrouvent au Québec : les premiers arrivent dès janvier et travaillent dans des serres, les derniers quittent le 15 décembre après avoir coupé les arbres de Noël. Ils font donc de tout. Tout ce qui nécessite une main-d’œuvre assidue, qui ne quitte pas du jour au lendemain, prête à tolérer les conditions les plus difficiles. L’été, ils sèment, cueillent et empaquettent des poivrons, des patates, des oignons, de la laitue, des tomates, du céleri, des concombres, des fleurs, etc. Ils sont devenus une main-d’œuvre essentielle pour les agriculteurs québécois et canadiens. Ils sont, cela dit, aussi essentiels au Mexique puisque les Mexicains vivant à l’étranger représentent la deuxième source d’entrée monétaire au pays. Malgré tout cela, ils sont maltraités, ignorés et exploités de part et d’autre.

P.-S.

Roberto Nieto

L’auteur, membre du Collectif de rédaction de la revue À bâbord !, travaille au Centre d’appui pour les travailleurs et travailleuses agricoles, fondé en 2003 par les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) pour appuyer les ouvriers agricoles étrangers.

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