Réflexions sur la grève étudiante

On peut rêver

par Claude Rioux

Claude Rioux

La grève étudiante de 2005 passera à l’histoire comme un immense cube rouge dont on a peine à mesurer les dimensions. Une mobilisation d’une largeur sans précédent, avec 250 000 étudiantEs ayant fait au moins un jour de grève, rassemblant des associations aussi disparates que celles de Saint-Laurent et du Vieux-Montréal (les « classiques »), et celles de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal et des HEC (du jamais vu). Une grève d’une longueur remarquable, certains cégeps et associations universitaires ayant débrayé jusqu’à sept semaines durant. Une mobilisation, enfin, d’une grande profondeur, portant bien haut le flambeau de la gratuité scolaire, avec des assemblées générales allant jusqu’à adopter l’idée d’une grève insurrectionnelle le 14 avril, dans la perspective de provoquer la chute du régime Charest [1]. On peut rêver…

Rêver justement, c’est ce qu’on fait des dizaines de milliers de personnes durant ces semaines de fête, de rébellion et de désordre créateur, provoquant un vif sentiment de sympathie dans une société anesthésiée par l’inaction, dopée par des médias pour qui la « créativité » ne peut venir que des millions du Cirque du Soleil.

Les « réflexions » qui suivent pourront, espérons-le, contribuer humblement à faire un bilan éclairé de ce mouvement aussi extraordinaire qu’inespéré ; un bilan essentiel pour que « la prochaine soit la bonne »…

Victoire, défaite, gains et reculs

Alors que les gains et les reculs peuvent être mesurés avec plus ou moins de précision (et encore !), la notion de victoire ou de défaite est plus subjective et dépend en quelque sorte de « l’état d’esprit » dans lequel la lutte s’est engagée [2]. Or la situation n‘était pas jojo : le mouvement de grève trouve son origine dans le budget provincial de mars 2004, dans lequel le ministre Séguin retranchait 103 M$ du régime d’Aide financière aux études (AFE). La mesure arrive au moment où l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) est presque en débandade, se remettant difficilement de l’échec, à l’automne 2003, de l’appel téméraire à une grève générale. Le fait que l’ASSÉ ait réussi à mobiliser autour d’elle plus de 70 000 étudiantes est en soit un considérable tour de force.

Autre considération : alors que les mobilisations de 86, 90 et 96 étaient des grèves « préventives » prétendant combattre des mesures annoncées mais pas encore implantées (comme le fait, pour un parti, de ne pas s’engager à maintenir le gel des frais de scolarité après une élection), la grève de 2005 avait pour but d’annuler une mesure mise en œuvre près d’un an auparavant – dans le budget de surcroît, une loi « sensible » s’il en est une. Les occurrences d’un tel revirement se comptent sur les doigts d’une main. On a comparé à tort le recul du gouvernement concernant les prêts et bourses au retrait du projet du Suroît : le « Suroît » n’était qu’un « projet » ; la coupure de 103 millions était, elle, consommée depuis belle lurette.

Alors, victoire ou défaite ? Pour la FECQ et la FEUQ [3], c’est une grande victoire. Bien que cette fois-ci elles n’aient probablement pas tort, il aurait été surprenant que les fédérations arrivent à une autre conclusion, tant ces organisations ont une propension ahurissante pour transformer à peu près n’importe quoi en « grande victoire ». Malgré l’« entente à rabais », Xavier Lafrance, porte-parole de l’ASSÉ, souligne les bons coups : « Même si nous n’avons pas gagné toutes nos revendications, nous avons tout de même fait reculer le gouvernement. Nous avons prouvé la nécessité de créer un rapport de force face à l’État en démontrant l’inefficacité du lobbying. Nous avons relancé le débat sur la démocratie directe au sein du mouvement étudiant puis démontré l’importance d’avoir une organisation nationale combative pour les étudiantes et les étudiants ».

103 millions versus gratuité scolaire

À l’occasion du « quasi lynchage » [4] de Pier-André Bouchard, alors président de la FEUQ, lors de la manifestation du 14 avril dernier, un groupe de manifestantes ont accusé celui-ci d’être un « traître ». Il est difficile de ne pas porter un jugement négatif sur la fâcheuse habitude qu’ont les fédérations de « négocier plus vite que leur ombre ». Les mauvaises langues affirment qu’aussitôt qu’un ministre de l’Éducation, de quelque parti qu’il soit, ouvre la porte de son bureau, il y trouve un « représentant étudiant » prêt à négocier. Soit. Mais « traître » ?

Xavier Lafrance accuse les fédérations d’avoir « dilapidé une mobilisation sans précédent pour des broutilles », de ne pas avoir « élargi le débat », d’avoir ramené les enjeux « à une simple question comptable ». Certes, la « perspective de la gratuité scolaire » a été adoptée par un nombre impressionnant d’assemblées générales, mais toutes les circonvolutions oratoires n’arriveront pas à oblitérer le fait que la récupération des 103 M$ et le refus de la hausse de l’endettement aient été les enjeux centraux de cette grève. Aucune stratégie ni plan d’action n’ont été mis de l’avant par l’ASSÉ pour obtenir la gratuité scolaire en 2005. Est-ce juste d’accuser les timorées des fédérations de ne pas s’être battues jusqu’au bout pour quelque chose que l’ASSÉ présentait comme une « perspective » ?

Tant que le mouvement étudiant sera divisé sur la question des revendications, les fédérations négocieront sur la base des leurs. Xavier Lafrance : « Il faudra en arriver à une union par la base, autour de revendications adoptées en AG. Nous devons avoir confiance en nos arguments et nos analyses et les amener sur le terrain de la FECQ et de la FEUQ, que ça leur plaise ou pas. »

Démocratie directe et nature des fédérations étudiantes

«  Nous soumettrons cette entente à nos assemblées générales, c’est elles qui décideront ». En entendant ces mots dans la bouche de nos très honorables « représentants étudiants », certaines personnes ont envoyé leur eau du robinet à un labo pour analyse en se disant : « ‘doit y’avoir d’la drogue là d’dans ». En effet, la FECQ et la FEUQ ne nous avaient pas habituées à de telles sensibilités démocratiques…

Au moment de leur fondation, fin des années 80, début des années 90, les fédérations étudiantes étaient fières de nier toute appartenance au mouvement social et se faisaient un honneur de tenir leurs congrès dans les hôtels les plus chics ; elles distribuaient plus volontiers des épinglettes dorées que des autocollants et, pour « encadrer » les manifs, elles aimaient mieux s’entendre directement avec les flics plutôt qu’avec les gros bras de la FTQ ; elles fuyaient comme la peste les assemblées générales pour leur opposer des référendums aux questions bien balisées.

Les fédérations ont d’ailleurs été fondées pour faire contrepoids à l’Association nationale des étudiantes et étudiants du Québec (ANEEQ, 1975-1993), jugée trop militante et pas suffisamment efficace dans la fonction de tremplin vers les sphères du pouvoir (surtout péquistes). Aussi et surtout, les fédérations ne juraient que par la « communication ». D’un seul et même mouvement, la FECQ et la FEUQ claironnaient la supériorité de la communication et des « relations médiatiques » sur la mobilisation et s’autoproclamaient « LES spécialistes » des communications (pas con !).

Malgré de nombreuses réminiscences de cette époque [5], il faut cependant admettre que les choses ont bien changé. Lorsque questionnée sur les enjeux que son organisation mettra de l’avant au cours des prochains mois, Amélie Côté, coordonnatrice aux relations et aux communications de la FECQ, répond sans ambages : « la coupure de 35 M$ à l’aide sociale, le logement, l’AGCS, le transport en commun. » C’est ce qu’on appelle « élargir le débat ».

La discussion reste à faire sur la véritable nature des fédérations étudiantes. Un certain nombre de militantes et de militants honnêtes, conséquentes et politisées, ayant fait la grève par exemple à l’Université Laval ou à l’Université de Montréal, hésitent entre, d’une part, faire campagne pour un changement d’allégeance de leur association de la FEUQ vers l’ASSÉ et, d’autre part, provoquer l’adoption par les structures existantes des revendications historiques du mouvement étudiant. D’autres soupèsent discrètement un ralliement des militantes radicaux aux fédérations en mettant au premier plan la nécessité de l’unification du mouvement étudiant. Ces derniers sont probablement démesurément optimistes.

Cependant, le seul fait que la FECQ et la FEUQ reconnaissent désormais la souveraineté des assemblées générales – c’est une des grandes victoires de l’ASSÉ que d’avoir imposé l’hégémonie des assemblées générales sur le mouvement, et revenir là-dessus serait comme de vouloir rentrer de la pâte à dent dans son tube – rendent les fédérations plus perméables aux dé bats, ce qui ouvre une voie inédite à l’adoption par elles des revendications historiques du mouvement étudiant défendues par l’ASSÉ : gratuité scolaire, abolition de l’endettement étudiant, financement public et adéquat de l’éducation et contrôle démocratique des institutions d’enseignement [6].

Les relations avec le mouvement syndical

«  Si on dure encore quelques semaines, les syndicats vont embarquer et le gouvernement va tomber ». Combien de fois cette affirmation (ou une de ses variantes) a-t-elle été entendue lors de ces admirables assemblées générales ? Le rendez-vous manqué avec le mouvement syndical est sans doute une des plus grandes déceptions de cette grève [7]. Mais était-il seulement possible ? Les centrales syndicales n’ont même pas réussi à s’entendre sur la fameuse « grève sociale »… d’une journée. En outre, ce qui devait être un front commun intersyndical pour les négociations des conventions collectives dans le secteur public ressemble de plus en plus à une échauffourée où une chatte ne reconnaîtrait pas ses petits. Les voies de l’unité syndicale sont insondables…

Pour qu’une alliance avec le mouvement syndical se cristallise, encore eut-il fallu que ce dernier ait un vis-à-vis avec qui s’entendre. Or, d’une part, l’ASSÉ a boudé par purisme la Coalition des cégeps regroupant l’ensemble des syndicats de l’enseignement et, d’autre part, les fédérations n’avaient aucune intention d’opérer une alliance qui aurait pu nuire à leur « visibilité médiatique »...

Ronald Cameron, président de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ–CSN), affirme que «  jonction n’est pas nécessairement synchronisme » et qu’il faut plutôt envisager une «  lutte à relais » où le mouvement étudiant passe le flambeau aux syndicats de l’enseignement et de la fonction publique. «  L’important est de voir le fil qui relie tout le monde, c’est-à-dire la lutte contre une vision néolibérale de l’éducation ». Selon lui, ce serait une dangereuse erreur que de sous-estimer la portée et les gains du mouvement de grève. Outre le fait qu’elle a « rechargé les batteries de tout le monde », la grève a démontré «  que c’est possible de faire reculer le gouvernement », une leçon valant son pesant d’or au moment où les syndicats doivent convaincre leurs troupes de se mobiliser ! Et puis, les résultats ne sont pas toujours apparents : la démission début mai de Pierre Lucier, un sous-ministre de l’Éducation partisan d’une « redéfinition » hostile aux cégeps, est passée inaperçue…

* * *

Malgré ses arguties hypocrites sur la question de la « violence » (!), le ministre Fournier n’a pas réussi à isoler l’ASSÉ. «  Avec 70 000 étudiantes et étudiants en grève sur des revendications radicales, on était à la table de négociation quand même », ironise Xavier Lafrance. Il n’a sans doute pas tort, comme le démontrent les gains importants qui ont été faits – bien qu’il hésite à le reconnaître... Les défis restent nombreux : «  Les éditorialistes appellent de leurs vœux un dégel des frais de scolarité, les frais afférents continuent d’augmenter et la survie des cégeps n’est pas garantie ». Du pain sur la planche pour les « États généraux du mouvement étudiant » que veut convoquer l’ASSÉ à l’automne. Éternel recommencement ? Peut-être. N’empêche, c’était une belle grève.

P.-S.

Claude Rioux

NOTES

[1] C’est ce qu’a fait l’Association facultaire des étudiants en arts (AFEA) de l’UQAM lors d’une AG tenue fin mars, où plus de 600 personnes ont adopté le principe de participer à la manif du 14 avril « dans le but de faire tomber le gouvernement ».

[2] Benoit Renaud, Six grèves générales, texte inédit ayant servi aux ateliers de formation du défunt Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE), en 1995-1996. « On remarque que le sentiment de la défaite est le résultat d’un fossé entre les attentes et les résultats. En octobre 1968, alors que le mouvement étudiant terrorisait le gouvernement et les administrations et forçait la poursuite et l’accélération des réformes, les grévistes étaient déçus de ne pas avoir obtenu d’engagements fermes durant la grève et de ne pas avoir transformé radicalement et immédiatement la nature de leurs relations avec les administrateurs et les profs. À l’opposé, en 1986, un résultat en dessous du statu quo (le simple maintien du gel des frais, avec l’ajout des 100$ de frais afférents et une promesse de « discuter » des prêts et bourses) était perçu, dans un contexte de morosité sociale générale, comme une victoire gigantesque ».

[3] Respectivement Fédération étudiante collégiale du Québec et Fédération étudiante universitaire du Québec, communément appelées « fédérations étudiantes ».

[4] Bien que proprement abject, cet acte malheureux n’est que la culmination d’une suite de coups fourrés que se sont échangés l’ASSÉ et les fédérations au cours des derniers mois. En effet, lors de la grande manifestation du 16 mars à Montréal, les fédérations ont carrément lâché la meute du service d’ordre de la FTQ sur les radicaux, lesquels se sont pris quelques coups bien sentis.

[5] Comme celle, par exemple, de ne pas pouvoir résister à la tentation d’accepter la première invitation ministérielle venue, de louer un avion publicitaire plutôt que de passer des tracts, de tenir une conférence de presse durant une manif convoquée par l’ASSÉ afin de détourner sur elles l’intérêt des médias, de faire du lobbying dans les congrès des Jeunes libéraux, ou encore de pérorer sur le « vieillissement de la population » et se plaindre de l’héritage des baby-boomers…

[6] Notons que la majorité des associations étudiantes demeurent « indépendantes », sans affiliation nationale. La fecq n’aurait que 37 000 membres, plutôt que les 70 000 qu’elle revendique publiquement [Le Devoir, 29 avril 2005]. Pour une organisation qui pose toute légitimité sur la « représentativité », le coup est dur… Quant à l’assé, le mouvement de grève n’a pas provoqué les résultats escomptés : seules trois associations étudiantes ont adhéré (St-Jean, St-Jérôme, F.-X. Garneau) et l’assé a essuyé une rebuffade au Vieux-Montréal.

[7] Lors du rassemblement du 14 avril, le contingent de l’assé formait à lui seul plus des deux tiers des participantes…

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