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Statut de l’artiste et financement de la culture

Une entrevue avec Stanley Péan

Claude Vaillancourt

Le dernier budget des Libéraux a montré une fois de plus quelle était l’attitude de nos gouvernements face à la culture : on s’en enorgueillit, mais on ne la finance plus adéquatement. Depuis des années, et malgré des demandes fermes du milieu culturel, le budget de la culture stagne. Ce qui revient en réalité à une baisse marquée du financement, puisque le milieu doit faire face à une croissance régulière des coûts. Le MAL (Mouvement pour les arts et les lettres) se bat depuis six ans pour améliorer les conditions de vie des artistes. Ses campagnes ont donné leurs fruits, mais leurs résultats demeurent encore insuffisants. Nous avons demandé à Stanley Péan, porte-parole du MAL, de réfléchir avec nous sur le combat pour un meilleur financement de la culture.

À Babord ! : Comment le MAL est-il apparu ?

Stanley Péan : Il a commencé quand se sont regroupées les associations nationales dans les différents domaines artistiques : la danse, l’écriture, le théâtre, la musique, les métiers d’arts et autres. Elles se sont rassemblées quand le gouvernement du Parti québécois cherchait à atteindre le déficit zéro, ce dont on se souvient bien ! Le MAL n’est donc pas un organisme contre les Libéraux. Il cherche plutôt à sensibiliser les gens à la cause de la culture et surtout à ses problèmes de financement public des arts. Cette situation perdure depuis la création du CALQ (Conseil des Arts et des Lettres du Québec), sous les Libéraux en 1992. Dès ce moment, le budget était insuffisant. Lisa Frulla, la ministre de la culture à l’époque, réclamait un budget de 60 millions, elle en a eu 44 millions. Ce manque à gagner n’a jamais été compensé. Le MAL est né de la nécessité de faire front commun dans le milieu artistique afin d’influencer les décideurs quant au financement public de la culture. Le MAL existe depuis six ans. J’y suis arrivé comme porte-parole l’année dernière.

AB ! : La campagne de cette année a-t-elle pris une tournure différente ou avez-vous l’impression de répéter les mêmes revendications ?

S.P. : Les revendications du MAL n’ont pas beaucoup changé depuis six ans. Pendant les cinq premières années, la visibilité du MAL a augmenté pour arriver à un sommet l’année dernière. Nous avions occupé beaucoup d’espace médiatique. La nouveauté l’année dernière était de découvrir le prix très élevé des investissements faits par le gouvernement du PQ en fin de règne. Ces investissements étaient nécessaires, il faut le dire. Notre campagne avait donc très bien fonctionné, même si nous n’avons pas eu tout ce que nous voulions, loin de là. Elle a été suivie de très près par l’ensemble des médias. Si on arrive un an plus tard auprès des médias avec les mêmes revendications, on se fait dire : « ce sujet a déjà été couvert ». Même si la situation n’est pas réglée ! Le fait d’avoir eu moins de visibilité a peut-être causé un effet de démobilisation. On en parlait moins. Alors les 15 000 membres du MAL à qui on écrivait pour annoncer nos actions avaient peut-être l’impression que tout n’allait pas si bien. C’est mon impression. Le post mortem de notre campagne n’a pas encore été fait...

AB ! : Y a-t-il d’autres raisons pour lesquelles vous n’avez pas occupé autant d’espace médiatique que l’année dernière ?

S.P. : Il y a entre autres les revendications étudiantes qui ont pris toute la place – à juste titre, le MAL aurait d’ailleurs dû s’impliquer davantage dans leur lutte ! Mais eux, ils étaient 150 000, pas 15 000 !

AB ! : Mais les artistes n’ont-ils pas un accès privilégié aux médias qui leur permettrait de prendre plus facilement la parole ?

S.P. : On le dit souvent. Mais ceux qui ont le plus à se plaindre de leur situation ne sont pas forcément ceux qui ont le plus aisément accès aux médias ! Les artistes que l’on voit à la télé sont peu portés à le faire, à moins d’avoir un sens extraordinaire de la solidarité. Il est difficile de demander de revendiquer à quelqu’un qui vient présenter sa nouvelle pièce, parler de son film, alors qu’on lui offre seulement trois minutes ! Comment peut-il dans ces circonstances aborder le sujet du sous-financement de la culture ?

AB ! : Se pourrait-il que les artistes ne se sentent pas suffisamment menacés ? Par exemple, les intermittents du spectacle en France on su agir énergiquement et se faire voir partout…

S.P. : Peut-être. Je le répète, le post mortem de la campagne reste à faire. Il est clair que le MAL doit changer son approche. Peut-être que les campagnes de lettres et les manifestations, qui ont bien fonctionné dans les cinq premières années, doivent être remises en question. Il faudra voir vers quoi se tourner. Le MAL ne peut pas et ne doit pas rester un lobby qui devient actif trois mois avant le budget. Il va falloir travailler à plus long terme et davantage en concertation avec la Conférence canadienne des artistes et d’autres instances qui agissent au niveau fédéral. La difficulté est de relier des préoccupations qui ne sont pas les mêmes. La conception d’artiste professionnel est différente au Canada anglais. La pratique artistique n’est pas vue de la même façon. Quand on a un gouvernement fédéral qui engrange des surplus de 10,7 milliards et que le Conseil des Arts ne voit pas son budget augmenter à la hauteur des attentes du milieu, on se dit qu’il y a un problème. Ce que demandaient le MAL et la Conférence canadienne des arts, c’était 150 millions de plus au Conseil des Arts, ce qui n’est que 1,4 % des surplus de l’année. Le MAL va devoir diversifier ses fronts, se resserrer, redéfinir sa manière d’atteindre ses buts. La culture est d’abord et avant tout un porte-feuille provincial, mais l’argent est au fédéral. Dans l’ordre constitutionnel actuel, on ne peut négliger l’importance du Conseil des Arts du Canada dans la vie des artistes.

AB ! : Dans vos relations avec les partis au pouvoir, avez-vous vu une différence entre le Parti québécois et le Parti libéral ?

S.P. : Pas vraiment dans les faits. Encore que l’actuel critique de l’opposition en matière de culture, M. Daniel Turp, ait soutenu notre campagne et pris part à notre débat public. Mais, règle générale, dans l’état-major des deux partis, on aime beaucoup parler de la culture dans les discours, mais quand arrive le temps de payer, on a la même attitude. Partout, on suit le courant néolibéral, on parle de profits, d’entreprises culturelles, d’industries culturelles. Il en faut de ces entreprises, mais l’intervention de l’État ne peut se limiter à les soutenir, surtout pour un gouvernement qui a supposément à cœur l’identité d’une nation.

AB ! : Que pensez-vous des nouvelles mesures proposées par la ministre Line Beauchamp : le filet de sécurité sociale, les PPP, les nouvelles mesures fiscales ?

S.P. : D’abord pour ce qui est des PPP, j’ai dit en blague que ce n’était pas pertinent partout. Une entreprise comme GM va investir dans un festival à très grand rayonnement, et non pas dans un théâtre de poche de 90 places, qui monte des pièces de dramaturges moins connus que Beckett. Le privé n’a pas envie de faire ce type de partenariat s’il ne trouve pas son compte. Une bonne partie de la pratique artistique ne débouche pas sur des activités qui pourraient satisfaire un commanditaire, un partenaire ou un mécène. Donc les PPP, c’est de la pure théorie et ça ne s’applique pas dans toutes les sphères artistiques. J’ai l’impression qu’on essaie de faire une « épuration esthétique » en poussant vers les PPP, qu’on cherche à tuer les entreprises culturelles qui ne génèrent pas d’intérêt pour le privé. Si on oblige à chercher la moitié du budget d’une compagnie artistique dans le privé, cette compagnie va mourir. Peut-être est-ce l’agenda caché derrière les PPP ? Moi, les PPP, pas du tout !

AB ! : Et les nouvelles mesures fiscales ?

S.P. : L’étalement du revenu, c’est bien gentil, mais ça touche essentiellement les membres de l’Union des Artistes qui passent à la télévision. Pour pouvoir étaler un revenu, encore faut-il en avoir un ! Pour quelqu’un qui gagne 20 000 $ par année, cette mesure ne changera rien dans sa vie.

AB ! : Que répond le MAL à la grande affirmation : « l’État n’a plus d’argent, l’État n’a plus les moyens » ?

S.P. : Les revendications des artistes ne sont pas démesurées. L’année dernière, on parlait de 35 millions et les gens trouvaient que c’était démesuré. Il faut s’entendre : 35 millions, c’est très peu pour un État. Un budget d’État, ce n’est pas un budget personnel. Cette année, on demandait 23 millions, ce qui nous semblait un minimum décent. Ce gouvernement a sorti 18 millions pour les donner à Ubisoft afin de former mille programmeurs de jeux vidéo. Il est là, l’argent. Mais on a décidé qu’on ne l’investirait pas dans la culture. À tous les niveaux, l’État cherche à se désengager. Depuis une dizaine d’années, on sacrifie les idéaux de la révolution tranquille. Ceux qui ont profité de cet héritage, qui ont étudié pendant la révolution tranquille, sont en train de tout dilapider sous prétexte que ça va faire plaisir à leurs amis du privé.

AB ! : Dans ce cas, pourquoi sent-on si peu d’appui clair des artistes au mouvement social québécois qui se bat contre le néolibéralisme et le gouvernement Charest ?

S.P. : J’ai l’impression que les artistes, comme bien d’autres gens, sont tellement pris dans le quotidien, dans le « comment on va faire pour remplir les demandes de subvention de l’organisme » qu’ils en deviennent épuisés. Voilà pourquoi le MAL doit changer sa manière de procéder. On ne peut pas prendre la rue trois mois par année. La lutte est plus importante que le budget de fonctionnement des compagnies de théâtre. C’est une lutte à finir contre un système qui veut la mort de la culture. Le néolibéralisme objectivise tout, et la culture à ses yeux est un objet, une marchandise. Elle n’est plus aussi précieuse, un surplus d’âme ou ce qui nous définit – et ce, quoi qu’ils en disent dans leurs discours. Il faut se battre contre cette objectivation de la culture.

AB ! : Faites-vous le lien avec le combat pour une convention sur la diversité culturelle ?

S.P. : Les associations membres du MAL font partie de ce combat. On suit le dossier de très près. Je suis en contact avec Pierre Curzi. Dans les prochaines années, il faudra se serrer les coudes davantage, la partie n’est pas gagnée. Nos adversaires ont des moyens beaucoup plus gros que nous.

AB ! : Est-ce que le MAL s’est penché sur la lourdeur des dossiers de demandes de subventions ?

S.P. : Il est compréhensible qu’on ait des comptes à rendre. Il est nécessaire de montrer ses livres, de présenter un projet cohérent. Mais, on se demande si tout cela n’est pas là aussi pour épurer. Ça devient si lourd que ça élimine des joueurs.

AB ! : Des milliards de dollars échappent à l’État, à tous les ans, à cause de l’évasion fiscale et du recours aux paradis fiscaux. Le MAL fait-il part de cette réalité dans son argumentation ?

S.P. : Non, ce n’est jamais entré dans le débat. Peut-être faudrait-il y penser.

AB ! : Que serait selon vous la situation idéale à laquelle les artistes pourraient aspirer ? Qu’arriverait-il si toutes vos demandes étaient comblées ?

S.P. : Il faudrait que le minimum soit couvert par l’État. Excluons le divertissement. Dans un État de moins de 10 millions d’habitants, la culture ne peut pas survivre sans un soutien public. Si on croit en la culture, il faut se donner les moyens pour qu’elle survive. Les jurys de pairs n’arrivent plus à accorder des bourses à tous ceux qui le méritent. Le budget de la culture est toujours resté aux deux tiers de ce qu’il aurait dû être. La culture devrait aussi être retirée de tout débat partisan. Il faudrait qu’on puisse s’entendre sur des budgets de cinq ans qui ne se défont pas lorsque les partis au pouvoir changent. Sinon, ce sont des coups d’épée dans l’eau. Si on veut donner des infrastructures qui tiennent, le budget de la culture devrait être un plan quinquennal. Ou mieux encore, faire l’objet d’une loi cadre quant à son financement. Il faudrait enfin la volonté politique de faire de la culture – mais aussi de la santé et de l’éducation – une priorité absolue.

P.-S.

Propos recueillis par Claude Vaillancourt

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