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Mexique

Quand la démocratie fait des vagues

par Oscar Moreno

Oscar Moreno

Plus d’un million de personnes défilent, rivière interminable qui se dirige vers la place principale de la ville de Mexico. C’est la marche du silence, le dimanche 24 avril 2005, la manifestation la plus fréquentée que ces rues aient jamais connue dans leur histoire. Des milliers de pancartes écrites de leur main par ceux qui les brandissent désignent le président Vicente Fox. Ils l’accusent de s’en prendre à la démocratie.

Un an auparavant, Fox avait décidé d’empêcher qu’Andrés Manuel López Obrador, maire de la ville, participe aux élections présidentielles qui auront lieu en juillet 2006. Durant 18 mois, tous les sondages accordent au gouverneur de la capitale un avantage considérable face à ses adversaires. L’écart atteint 20 points de pourcentage. La majorité des Mexicains pense que López Obrador est travailleur, qu’il tient ses promesses et qu’il est décidé à combattre les inégalités. Sur dix habitants de la capitale mexicaine, huit approuvent la façon dont il gouverne.

Il a inscrit dans la loi le paiement d’une pension pour toutes les personnes âgées de la ville ; il a construit 16 écoles préparatoires [1] et une université publique offrant une éducation gratuite à des milliers de jeunes des quartiers populaires ; une pension est désormais allouée aux mères seules et les services de santé dont il a la charge ont étendu leur action à tous les habitants de la ville. Les classes moyennes ont été sensibles à la construction de travaux publics d’envergure qui ont permis d’améliorer leurs déplacements dans les principales avenues de la ville.

À l’opposé, Vicente Fox, ex-gérant de Coca-Cola, est perçu comme un gouvernant inefficace. Il avait promis, en tant que candidat, que le PIB augmenterait de 7 % par an. En 2001, il a diminué de 0,3 %, en 2002 l’augmentation effective était de 0,7 %, en 2003 elle était de 1,3 % et le FMI indique que cette année le PIB mexicain ne connaîtra pas d’augmentation supérieure à 3,7 % et prévoit environ 3,3 % de hausse en 2006. Sur le terrain politique, Fox avait proposé de résoudre « en 15 minutes » le problème de la rébellion zapatiste. On le sait, les zapatistes sont encore en soulèvement armé et leurs communautés maintiennent la résistance civile tout en inscrivant dans la réalité leur projet autonomiste, bien qu’encerclés par plus de soixante-dix mille soldats.

Sa proposition de réforme fiscale était centrée sur la taxation de la consommation des aliments et des médicaments ; la grogne populaire prit de telles proportions que la Chambre des Députés ne put se résoudre à l’adopter. La réforme des pensions a été mise en échec dans la rue par les protestations massives des employés de la Sécurité Sociale. La privatisation de l’industrie électrique a été bloquée par la résistance active de syndicalistes de la branche, qui sont eux aussi descendus dans la rue pour se faire entendre. Il n’existe pas un seul point de l’agenda présidentiel sur lequel Fox ait obtenu un résultat positif et la poursuite de son projet se voit menacée.

Voilà pourquoi, il y a un an, le président du Mexique a pris une décision. Au cours d’une discrète réunion avec le secrétaire du Gouvernement [2], que l’on considère comme son dauphin, le Procureur général de la nation (un militaire à poigne) et le président de la Cour Suprême de Justice, la chose suivante a été décidée, en toute simplicité :

Un juge avait ordonné au gouvernement de la ville de suspendre la construction d’une petite voie d’accès à un hôpital. Il semblerait que l’on n’ait pas obéi avec la promptitude requise, ce qui a pu être interprété comme le non-respect d’une sentence judiciaire. Accusé de ces faits, López Obrador ne pourra pas se présenter aux élections, vu qu’une loi de guerre, promulguée en 1824 et jamais abolie, stipule qu’une personne mise en jugement perd ses droits politiques, quand bien même sa culpabilité n’aurait pas été établie.

Pour en arriver là, il fallait le priver de la protection constitutionnelle qui accorde l’immunité aux législateurs et parlementaires. C’est à la Chambre des Députés qu’il revient d’en décider et, étant donné que les partis de droite totalisent une écrasante majorité à la Chambre, la chose est entendue. Huit mois durant, les auteurs du « coup » (golpe) joueront, à leur gré, avec le temps. Pendant cet intervalle, López Obrador répond à ses accusateurs, arguant devant le tribunal de l’opinion publique. Il affirme avoir respecté dans les temps comme dans la forme l’injonction du juge, accuse la présidence de chercher à l’invalider politiquement et exige que l’on joue franc-jeu : qu’on le mette en échec par les urnes !

Le pays est divisé en deux. Le monde dans lequel le régime politique dominé par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) prenait place a disparu et, avec lui, le pacte social qui lui avait garanti une si longue vie. Aujourd’hui, l’État est en crise : les relations de commandement et d’obéissance entre des acteurs sociaux diversifiés sont l’objet d’une remise en cause quotidienne. Ce n’est pas un hasard si, dans une telle conjoncture, les ténors du pouvoir et de l’argent, face aux signes évidents d’insubordination des masses, brandissent, de façon obsessionnelle, l’étendard d’une stricte obéissance à la loi.

Plus de cent intellectuels signent un manifeste contre l’empêchement (desafuero). Ils préviennent du danger d’une régression autoritaire et défendent le droit du citoyen d’élire le prochain président. Se prononcent en ce sens l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) et l’Armée populaire révolutionnaire (EPR), divers fronts syndicaux, des organisations paysannes, des micro-organismes de la société civile, et bien d’autres encore.

L’église catholique est divisée : la pastorale sociale, contre l’empêchement ; la conférence épiscopale, pour. Des secteurs importants des forces armées refusent de se compromettre dans d’éventuels actes de répression. Les organisations patronales exigent l’empêchement et les médias placés sous leur contrôle en font une franche promotion – les chaînes de télévision de façon éhontée.

Les députés se réunissent en assemblée plénière le jeudi 7 avril. López Obrador vient défendre sa cause au Palais législatif mais il s’adresse auparavant aux citoyens sur la Place de la Constitution. Le meeting doit commencer à 7 heures du matin. La place est pleine, les rues alentour le sont aussi. Trois cent trente mille personnes sont au rendez-vous. La tension est palpable. À neuf heures, Andrès Manuel López Obrador parle devant une foule émue, les yeux rivés sur lui. Il réaffirme sa conviction d’être innocent, mais il prévient qu’il ne tentera pas d’échapper à la prison. Il ne permettra à personne de payer une caution pour sa liberté. Dès qu’il saura, dit-il, quel juge est en charge de son dossier, il se présentera volontairement pour qu’on l’arrête. Le dirigeant appelle à la résistance civile. Il insiste sur le caractère pacifique que doivent revêtir les actions entreprises. Il demande explicitement que les rues et les routes ne soient pas bloquées. Il nomme une commission qui parlerait pour lui, au cas où il serait privé de communication dans une cellule de haute sécurité. Et il demande que soient parcourus en silence les 18 km qui séparent le bois de Chapultepec de la Place de la Constitution, le dimanche 24 avril. « Je vous aime en tout empêchement (desaforadamente) » déclare, en guise d’adieu, le maire qui sera, quelques heures plus tard, privé de la protection constitutionnelle par ses ennemis.

La présence de López Obrador à la Chambre des Députés a une motivation précise : lancer, du banc des accusés, un sonore « J’accuse ! ». Les députés du PRI et du Parti d’action nationale (PAN, au pouvoir) ne sont pas là pour entendre des arguments, mais pour mettre des ordres à exécution. Pour l’empêchement : 360 voix. Contre : 127. Abstentions : 2. À 19h30, le dirigeant de l’opposition a perdu l’immunité parlementaire.

Le talon d’Achille du gouvernement mexicain est son image internationale. Le New York Times exige dans son éditorial « qu’on laisse décider les électeurs du Mexique » ; Le Monde et El País s’expriment en des termes similaires. Le Financial Times fait le lien entre la crise politique et la chute possible des marchés financiers. Merrill Lynch conseille à ses clients de réduire leurs investissements en actions mexicaines. Dans ces conditions, la dernière chose que désire le président Fox est bien de voir la photographie de López Obrador, en qualité de prisonnier politique, faire le tour du monde. L’unique but recherché est l’invalidation politique, de telle sorte que le Ministère public choisit de l’accuser devant un juge et, simultanément, éviter sa détention.

Le 20 avril, le Procureur se présente devant les tribunaux et, par une manœuvre qui sera immédiatement consignée dans les annales du théâtre de l’absurde, le Ministère public envoie deux députés du parti de la majorité payer la somme ridicule de 1000 pesos en guise de caution. Deux jours plus tard, le juge invalide la procédure au motif que l’on ne peut pas payer pour obtenir la liberté de quelqu’un qui n’est pas emprisonné. Les députés récupèrent leurs 1000 pesos et le pays tout entier éclate de rire. De son côté, López Obrador rassemble des foules à Villahermosa, sa ville natale, et à Guadalajara, traditionnelle place forte du PAN. Il se rend à Acapulco, gouverné par le PRD, et à Tepic, au nord du pays. Devant l’incapacité du gouvernement fédéral à produire des charges à son encontre, le maire annonce qu’il reprendra son travail au lendemain de la manifestation du silence.

Le président devient la cible des protestations. Où qu’il aille, on lui plante une pancarte sous les yeux. Dans une université privée, la résistance civile s’illustre par une étudiante de 17 ans qui brandit un écriteau : «  Nous ne permettrons pas que la démocratie se consume ». Dans un village d’Oaxaca, c’est une institutrice à la retraite qui déploie une bannière sur laquelle on peut lire : «  Assassin de la démocratie ».

Et l’on arrive ainsi au 24 avril. Un million à protester, « un cheminement de rivière qui se courbe », une marche qui ne crie pas, mais qui ne produit pas non plus l’effet hiératique du silence absolu. Y prédomine le joyeux murmure du torrent qui laisse libre cours à son imagination sur des pancartes, dans des déguisements ou des sculptures ambulantes. À ceux qui parviennent à atteindre la place et à l’emplir, «  vague après vague, jusqu’à l’envahir totalement », infime partie du contingent qui s’étend encore jusqu’à son affluent, López Obrador dit : « [ils] ont une peur irrationnelle du projet alternatif de nation que [nous] proposons, c’est pourquoi il convient d’expliquer en quoi consiste notre projet. En premier lieu, combattre la pauvreté… »

Le lendemain, les journalistes qui veulent connaître l’opinion du président sur la marche ont droit à cette réponse : «  J’ai été très attentif toute la journée… à la consécration du pape Benoît XVI. » Le 26 avril, dans un petit village d’Oaxaca, un étudiant en droit parvient à faire sortir le président de ses gonds. En proie à une rage mal contenue, ce dernier lui crache : « Tu crois que je suis un traître à la démocratie ? ». L’étudiant qui porte une pancarte disant « Fox traître à la démocratie » répond : «  Ne perdons pas la tête. »

Le 27 avril à 20h, Fox s’adresse aux Mexicains à la télévision : « Le président du Mexique croit en la démocratie et a lutté, une grande partie de sa vie, avec des millions de citoyens, pour qu’elle devienne réalité en son pays. Nul ne sera empêché de se présenter à la prochaine consultation électorale. »

La tête du Procureur général tombe. Le président ordonne que soient retirées les charges contre López Obrador. €

P.-S.

Oscar Moreno

Traduit de l’espagnol par Françoise Ayroles

NOTES

[1] Écoles préparatoires = collège pré universitaire [NDLR].

[2] Secrétaire du gouvernement = secretario de Gobernación = ministre de l’Intérieur [NDLR].

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