L’indépendance - Laquelle ? Pour qui ?

Repenser la rupture avec le capitalisme

Gilles Bourque

L’émergence du courant socialisme et indépendance fut intimement liée à l’apogée puis à la crise de l’État providence durant les années 1960 et 1970. Le contexte, caractérisé par le développement des nouvelles classes moyennes et l’affirmation politique du mouvement ouvrier, favorisa la résurgence des mouvements nationaux dans les États du centre (Québec, Catalogne, Écosse, Irlande du Nord). Le projet de joindre l’avènement du socialisme à la réalisation de l’indépendance peut ainsi être pensé comme une radicalisation de l’imaginaire d’émancipation politique du welfare state. Le succès relatif de cette mouvance dans les milieux intellectuels, les syndicats et les groupes communautaires fit cependant long feu lors du passage au néolibéralisme et devant l’échec des socialismes réels.

Hier : Deux conceptions de l’indépendance

Alors que le Parti québécois des années 1970 était divisé entre deux factions, l’une largement hégémonique, libérale réformiste, l’autre social-démocrate, la mouvance socialisme et indépendance réunissait les tenants de deux conceptions fort différentes du projet d’émancipation sociale et nationale. La première, que l’on pourrait appeler le nationalisme de gauche privilégiait d’abord et avant tout l’indépendance, c’est-à-dire la rupture du lien prétendument colonial que le Québec entretiendrait avec le Canada. Dans une telle perspective, la réalisation de l’indépendance représentait une condition préalable et indispensable à la réalisation du socialisme qui ne saurait advenir que dans un Québec indépendant et dans un avenir plus ou moins lointain. Les défenseurs de la seconde conception, que l’on pourrait nommer socialisme d’abord, optaient au contraire pour la primauté de la rupture avec le capitalisme. L’indépendance, d’un tel point de vue, était pensée comme un élément (ou un événement) qui, dans la conjoncture des années 1970, favoriserait la réalisation du socialisme [1]. Pour les premiers, en somme, l’indépendance représentait le projet fondamental, incontournable et inaliénable. Pour les seconds, au contraire, la création d’un État québécois indépendant n’était considérée que comme l’une des manières possibles de réaliser la pleine égalité entre les nations. Il n’était nullement exclu que dans une autre conjoncture, le socialisme puisse être réalisé à la faveur d’une réforme significative de l’État canadien qui favoriserait tout autant l’égalité nationale et l’épanouissement de la culture française au Québec.

Aujourd’hui : L’idée d’indépendance

Qu’en est-il aujourd’hui ? Il importe d’abord de souligner que l’idée d’indépendance ne saurait être conçue comme elle le fut durant les années 1960 et 1970 au moment de l’apogée de l’État providence. La régulation politique keynésienne impliquait en effet la pleine souveraineté d’un État-nation vouée à la dynamisation de l’économie nationale, au soutien de la demande sur le marché intérieur par des politiques sociales d’inspiration universaliste et, enfin, consacrée au développement des institutions culturelles. De la même manière, les relations entre les États et les économies instituées après la Deuxième Guerre mondiale, en particulier lors des accords de Bretton Woods, furent pensées au sens strict comme des relations internationales, c’est-à-dire des rapports entre des États-nations et des économies nationales. Est-il besoin d’insister sur le fait que, dorénavant, l’indépendance ne saurait être envisagée que dans le cadre de l’exercice d’une souveraineté partagée entre l’État du Québec et les institutions supranationales.

Après cinq décennies de luttes sur la question nationale, il faut de plus noter que les deux projets soumis aux référendums de 1980 et 1995 furent des projets de souveraineté partagée avec le Canada, soit la souveraineté association et la souveraineté partenariat qui impliquaient le maintien d’institutions politiques communes. On ne voit pas poindre, même à moyen terme, les circonstances et la conjoncture qui permettraient la séparation politique pleine et entière du Québec du reste du Canada.

Soulignons enfin que les intellectuels souverainistes sous-estiment, voire même souvent nient, le fait que le Québec constitue une société plurinationale au sein de laquelle les citoyennes s’identifient à des nations différentes : québécoise, canadienne et amérindiennes. Malgré ce que peut en dire un certain discours politique, le Québec ne forme pas davantage une seule et même nation que le Canada. Il en découle une série de conséquences dans le traitement de la question nationale sur lesquelles je ne peux m’étendre dans l’espace imparti. Je m’en tiendrai à avancer que, dans un tel contexte, toute solution jacobine paraît exclue et que s’impose au contraire l’exigence d’une forme de lien entre le Québec et le Canada, et cela, même dans le cadre d’institutions politiques significativement transformées.

De la même manière, faut-il l’écrire, on ne peut penser le socialisme comme on le faisait durant les années 1960 et 1970. Depuis le début des années 1980, nous avons assisté à l’échec aussi bien des socialismes réels que de la social-démocratie qui ne sut contrer l’hégémonie du néolibéralisme. Il faut d’abord distinguer le socialisme qui vise à terme une rupture avec le capitalisme de la social-démocratie, un mode de régulation qui tend au contraire à la reproduction élargie de ce mode de production. Cette dernière fut plus précisément un régime particulier d’État providence (le modèle scandinave), fondé sur une alliance institutionnalisée entre le mouvement ouvrier et le grand capital, qui mit le plus extensivement en œuvre la logique d’intervention du providentialisme dans les domaines économique, social et culturel. D’un tel point de vue, il est fort improbable que l’on puisse réinventer la social-démocratie stricto sensu, à moins de la réduire à une forme d’intervention dans le domaine social.

Repenser le socialisme

Dans le contexte de la crise économique actuelle et devant la timidité des mesures adoptées dans le cadre de la prétendue refondation du capitalisme, il me semble plus urgent de repenser le socialisme comme un projet de rupture avec un système économique qui, plus que jamais, accentue les inégalités et, dorénavant, représente une menace pour la survie de l’humanité. Le socialisme aujourd’hui pourrait vouloir dire un approfondissement de la démocratie aux niveaux local, régional, national et supranational qui reconduit les acquis des révolutions bourgeoises (auxquels, il faut le rappeler, a largement contribué le mouvement ouvrier). Cet approfondissement devrait impliquer au niveau politique le couplage entre la démocratie représentative et la démocratie participative et sur le plan économique, à tout le moins en un premier temps, la socialisation du système financier. La recherche de l’égalité entre les nations et de la création des conditions constitutionnelles essentielles à l’épanouissement des cultures française et amérindiennes demeurerait, faut-il le dire, une dimension incontournable de toute lutte pour le socialisme au Québec. Mais plutôt que de mettre inconditionnellement de l’avant le projet de souveraineté, la mouvance socialiste devrait accueillir toute tendance qui, de la souveraineté au fédéralisme asymétrique, promeut l’égalité nationale. Je pense, bien sûr, à un fédéralisme asymétrique conséquent et constitutionnalisé qui, à titre d’exemple, conférerait au Québec les pleins pouvoirs dans les domaines social et culturel.

Bref, au niveau du projet, la gauche québécoise devrait se pencher d’abord et avant tout sur la redéfinition du socialisme et quitter une fois pour toutes la seule avenue de la souveraineté. Faut-il rappeler que, depuis le début des années 1980, le nationalisme de gauche a permis de cautionner le démantèlement de l’État providence et l’hégémonie du néolibéralisme, comme l’a montré l’appui des centrales syndicales à l’atteinte du déficit zéro sous le gouvernement de Lucien Bouchard. Même le Parti québécois convient du fait que la conjoncture n’est pas favorable à la réalisation de la souveraineté.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Gilles Bourque

Professeur émérite de sociologie, UQAM

NOTES

[1] Voir entre autres le chapitre 9 dans Gilles Bourque et Anne Legaré, Le Québec et la question nationale, Paris, Maspero, 1979, et l’Introduction dans Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, Montréal, Boréal Express, 1980. Ce dernier livre relate par ailleurs les circonstances de la création du Comité indépendance et socialisme lors de la dissolution du RIN à la fin des années 1960.

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