Accueil du site > No 31 - oct. / nov. 2009 > Les clients de la prostitution - L’enquête

Claudine Legardinier et Saïd Bouamama

Les clients de la prostitution - L’enquête

Lu par Martin Dufresne

Martin Dufresne

Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution - L’enquête, Presses de la Renaissance.

« La pornographie est le cimetière où la gauche est allée crever. »

Ce constat d’Andrea Dworkin, dans L’envers de la nuit, expliquerait-il le silence des hommes de gauche face aux nouvelles recherches qui battent en brèche l’exploitation sexuelle ?

Longtemps censurée par un ultralibéralisme qui survalorisait la notion de choix pour cacher combien peu de femmes en disposaient, l’analyse critique de la prostitution a pris une nouvelle ampleur depuis que les féministes de Suède ont réussi à faire réformer la loi qui la régissait hypocritement, après 10 ans de patient lobbying auprès des partis de gauche pour y faire reconnaître une violence antifemmes. En 1999, elles ont réorienté l’intervention sociale pour mieux cibler le moteur du marché, les prostitueurs, plutôt que les femmes qu’ils exploitent. L’État offre désormais à ces dernières des programmes intégrés pour échapper à des situations d’impuissance réelle plutôt qu’un prétendu empowerment. La Norvège et l’Islande ont depuis emboîté le pas, et le Royaume-Uni et la Corée progressent en ce sens.

De nouveaux ouvrages détaillent aujourd’hui les stratégies et les motivations de ces hommes sur qui on a toujours fermé les yeux, tant à l’université qu’au tribunal. Après les travaux pionniers de Marie-Victoire Louis, Melissa Farley et Sheila Jeffreys, Sven-Axel Mansson a été le premier à sonder les prostitueurs à l’heure de la mondialisation, dans une anthologie publiée en 2001, A Man’s World ? (Zed Books).

Au Québec, l’anthropologue Rose Dufour a interviewé des « mottés » pour son ouvrage Je vous salue… (Éditions Multimondes, 2005), mais en confrontant leurs dires à la perspective des premières concernées par la prostitution, entendues comme rarement des femmes ne l’ont été.

En 2006, Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, journaliste et sociologue, signaient aux Presses de la Renaissance un joyau de clarté et de cohérence, Les clients de la prostitution – l’enquête, rappel historique et déconstruction magistrale des clichés et des alibis dont la gauche comme la droite ont toujours drapé cette oppression. Aurélie Lebrun, membre de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (http://www.lacles.org), publiait en juin dernier une recherche intitulée « Être un homme et exercer son pouvoir – Discours et pratiques de prostitueurs à Montréal ». Repérant chez ses répondants l’affirmation d’une confortable hégémonie masculine, elle réfute l’alibi commode qui en ferait des losers ou de simples réfractaires au féminisme.

Sans offrir de synthèse théorique, Victor Malarek, grand journaliste au réseau CTV, lançait plus tôt, en avril, un livre-choc : The Johns : Sex for Sale and the Men Who Buy It (KeyPorter Books), véritable descente dans les enfers de la misogynie ordinaire de prostitueurs et de proxénètes interviewés en Thaïlande, au Costa Rica… mais aussi chez nous et sur Internet.

Pour Trisha Baptie, survivante de 15 ans de prostitution à Vancouver et chroniqueuse à la revue montréalaise Reflet de Société, le pamphlet de Malarek est « factuel et tout le monde devrait le lire ». Matérialiste, elle interprète comme un effet du système prostitutionnel la misogynie qu’expriment librement ces « players » qui échangent sur Internet des références et des trucs pour payer toujours moins cher des femmes toujours plus jeunes, toujours plus démunies. Ils les choisissent même en zones sinistrées pour mieux exercer leur pouvoir, allant jusqu’à les faire torturer en direct par le tenancier états-unien d’un « camp de viol » cambodgien branché sur Internet.

« Tant que nous verrons des femmes être marginalisées, écrit Baptie, tant qu’elles seront forcées de lutter pour des droits humains et des conditions d’égalité de base comme la liberté financière et l’accès à l’éducation, la plupart des femmes resteront sans doute ignorantes de ce niveau de haine, puisque des femmes à risque et dans le besoin continueront d’agir comme tampon, livrées par notre société aux hommes qui paient pour les violer.  »

Pour Legardinier et Bouamama, c’est l’escalade de telles violences, attisées par « l’explosion de la traite des femmes, mais plus encore de la prostitution enfantine liée au tourisme sexuel », qui a finalement permis de débusquer et de démasquer les prostitueurs, jusqu’alors protégés par les clichés traditionnels sur la nature masculine et les choix éclairés imputés aux femmes.

Au même moment toutefois, les forces du marché travaillent à faire sauter les derniers interdits juridiques qui limitent encore l’exploitation des femmes, celui du proxénétisme surtout, déjà légalisé en Australie, aux Pays-Bas et en Allemagne. Le sociologue Richard Poulin (La mondialisation des industries du sexe, Imago, 2005) sera appelé cet automne à réfuter les prétentions des « pimps », à l’occasion d’un procès que ceux-ci intentent au gouvernement canadien. Ce tribunal a par ailleurs déjà entendu Mary Jane Sullivan, auteure de Making Sex Work (Spinifex, 2006), une analyse documentée de l’échec des promesses du lobby de la prostitution dans les pays où l’industrie a eu gain de cause et où l’exploitation sexuelle prolifère aujourd’hui.

Ce basculement de perspective, qui vise d’abord les exploiteurs, met bien en lumière l’affrontement entre un impérialisme qui s’étend maintenant jusqu’aux corps et la résistance croissante des femmes qu’il exploite et enferme dans des stéréotypes de plus en plus racistes. La gauche masculine est aujourd’hui interpellée dans sa collusion avec le libertarisme, la version sexuelle du néolibéralisme. Cette alliance est notamment dénoncée dans une vigoureuse plaquette d’Hélène Hernandez et Élisabeth Claude, Anarchisme, Féminisme – Contre le système prostitutionnel (Édition Un Monde Libertaire, mai 2009), un aperçu court, équilibré et très accessible de cette nouvelle avancée dans la lutte contre tous les impérialismes.

Mais peut-on rêver que des hommes cessent de trouver bandante l’appropriation des femmes ?…

ARTICLE ÉCRIT PAR
Martin Dufresne

Traducteur militant

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