Dossier : Réinventer la démocratie

Démocratiser radicalement la démocratie

par Anne Latendresse

La question de l’engagement politique traverse à nouveau les divers réseaux militants de gauche au Québec. Alors que des militantes ont opté clairement pour la création d’un parti politique, que ce soit l’UFP ou un éventuel nouveau parti, comme véhicule pour concrétiser des propositions avancées et portées par le mouvement social, d’autres lui opposent l’idée d’un mouvement citoyen, évoquant la nécessité de retourner à la base et de développer de nouvelles alternatives. Au cœur de ce débat réside la question du pouvoir qui, étonnamment, est relativement peu débattue. Or, on le sait, les pièges liés à la prise du pouvoir sont nombreux. Et dans une perspective associée aux transformations sociales et au changement, il ne suffit pas de prendre le pouvoir mais bien de le transformer. En d’autres mots, dans le débat sur l’engagement politique, il est nécessaire de poser la question de la transformation du pouvoir et de l’exigence du renouvellement de la démocratie.

La ville, un lieu à investir

Ces dernières années, le mouvement social québécois a la particularité de s’être tenu à distance d’une participation plus active et plus directe à la vie politique. Toutefois, il est bon de rappeler que le mouvement urbain, qui constitue un pan important du mouvement social québécois, a appuyé des initiatives politiques comme celles du Front d’action populaire (FRAP) à la fin des années 1960, du Rassemblement des citoyennes de Montréal (RCM) dans les années 1970 et 1980, et du Rassemblement populaire (RP) de Québec. Le bilan de ces expériences, spécifiques aux deux plus grandes villes du Québec, reste à faire. Mais à l’image de ce qui se déroule dans d’autres villes du monde, certaines militantes croient que le moment est venu d’investir la sphère politique municipale. Plusieurs raisons les motivent. D’une part, parce que la planification et la gestion urbaines dans nos moyennes et grandes villes sont encore orientées en fonction des intérêts des promoteurs et de l’élite économique alors que les besoins des groupes marginalisés socio-économiquement ne sont pas assurés de façon décente. La crise du logement n’est qu’un exemple parmi d’autres pour illustrer ce constat. D’autre part, nos villes sont quadrillées par des réseaux d’organismes communautaires qui mobilisent autour d’enjeux urbains. On se rappellera l’apparition des comités citoyens dans les anciens quartiers centraux comme Pointe Saint-Charles et Saint-Henri à Montréal ou Saint-Sauveur et Saint-Jean-Baptiste à Québec dans les années 1960, et la mise sur pied des cliniques populaires autogérées comme la Clinique communautaire de Pointe Saint-Charles (qui a héroïquement survécu à l’institutionnalisation du modèle aujourd’hui connu sous le nom des CLSC). Contre vents et marées, ce mouvement urbain s’est maintenu et transformé. Que ces initiatives citoyennes aient conservé une approche de défense de droits sur une base plus militante ou qu’elles aient adopté une approche de services développant ainsi des liens avec l’État, ces initiatives autour d’enjeux spécifiquement urbains comme l’habitation, le logement social, le transport collectif, l’aménagement et l’urbanisme, l’environnement, etc. ont contribué, dans une certaine mesure, à confronter (ou à réformer) les projets portés par l’élite économique et la classe dirigeante. De plus, elles offrent des réponses souvent innovatrices aux problèmes de la ville. Bien que l’autonomie du mouvement urbain nous soit chère et qu’elle doive être préservée, le temps n’est-il pas venu de penser en termes d’actions politiques et en termes d’alliances pour mieux investir la ville ?

Enfin, plusieurs militantes croient que les villes constituent le lieu d’une proximité qui favoriserait une participation citoyenne directe aux prises de décision. À l’image d’autres villes comme certaines du Brésil ou d’Europe, elles pourraient être le lieu pour innover et concrétiser de nouvelles alternatives. Bref, pour reprendre les mots de Martha Harnekcer, militante et observatrice des mouvements sociaux d’Amérique latine, la ville peut être le lieu où il est possible de penser l’impossible !

Comment réinventer le pouvoir ?

À Porto Alegre, une ville du sud du Brésil, le mouvement urbain a été confronté au même débat. Après de longues luttes sur la question du logement durant la période de la dictature militaire, les militantes du mouvement urbain, liés de près aux militantes politiques du parti des travailleurs (PT), ont répondu à cette question de façon très créatrice. Pour eux, la ville constitue un lieu de pouvoir et de concentration de ressources à ne pas laisser aux mains des élites économiques. Reposant leur analyse sur une bonne vieille lecture marxienne (marxisante ?) de la ville, ils expérimentent le pouvoir, mais cette fois en rompant de façon radicale avec les schémas centralisateurs traditionnels de la gauche sud-américaine. En 1989, ils mettent en place un processus de budget participatif qui permet aux citoyennes de cette ville de participer à l’élaboration du budget municipal, en ce qui concerne la part des investissements. En fait, comme le dit Tarso Genro, le premier maire du PT arrivé au pouvoir en 1989, l’un des impacts les plus importants de cette initiative est celui d’avoir réussi à inverser les priorités de la ville en faveur des groupes les plus démunis socio-économiquement. Le budget participatif constitue en effet un mécanisme de redistribution des ressources qui permet de rétablir une certaine équité dans la ville. En fait, ils ont réussi à créer un mécanisme de cogestion des ressources qui permet au gouvernement local et aux citoyennes de gérer l’allocation des ressources. Mais il aura également permis de créer de nouveaux espaces de participation citoyenne directe et, comme le dit cet ancien maire, de « démocratiser radicalement la démocratie ».

Cette expérience en cours dans plus d’une centaine de villes au Brésil et dans quelques villes françaises et portugaises est aujourd’hui discutée dans différents réseaux militants du Québec. Toutefois, pour être expérimentée, elle doit nécessairement reposer sur la coopération entre le mouvement urbain et un parti politique porteur d’une vision de changement pour la ville et prêt à repenser le pouvoir. Autrement, le risque est grand de voir cette innovation être instrumentalisée au service des technocrates.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème