Au Chiapas

Une décennie de guerre

par Claude Rioux

Claude Rioux

Le 1er janvier 1994 au petit matin, l’élite mexicaine s’est réveillée brutalement, tirée du lit par un cri venu des montagnes lointaines du Chiapas : ¡ ya basta ! (ça suffit !). La veille au soir, le gouvernement, les possédants et les intellectuels de marché se soûlaient de champagne et de discours triomphants : on célébrait l’entrée en vigueur de l’ALENA. Mais voilà, gueule de bois : là-bas, dans les montagnes du Sud-est mexicain, sous la bannière jusqu’alors inconnue de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), des milliers de paysans et d’Indiens en armes occupaient cinq villes, déclaraient la guerre à l’armée mexicaine et exigeaient la destitution immédiate du président usurpateur Carlos Salinas de Gortari.

Née 10 ans plus tôt, en novembre 1983, cette guérilla atypique est le résultat d’un lent travail de fécondation entre trois univers : d’une part celui, venu des villes, d’une poignée de jeunes révolutionnaires marxistes ; d’autre part un réseau « historique » de dirigeants autochtones et de paysans trempés dans les luttes agraires, la défense de leurs droits et la survie face à la répression dirigée contre eux ; et le terreau, enfin, de ces centaines de communautés autochtones du Chiapas, réprimées, dépossédées, appauvries mais néanmoins fières et combatives : les Tzeltals, Tzotzils, Chols et Tojolabals des hauts plateaux et de la forêt Lacandona.

Guerre au paradis

Au lendemain du soulèvement, le gouvernement réagit avec brutalité : des milliers de soldats sont massés au Chiapas afin de combattre l’insurrection et rétablir l’ordre.

La ville d’Ocosingo sera le théâtre des affrontements les plus violents : près de 300 insurgés et civils seront tués aux alentours du marché central. Les guerilleros soignés à l’hôpital d’Altamirano par des religieuses seront assassinés dans leur lit par des militaires tandis que plusieurs infirmières étaient violées. Des ambulances de la Croix-Rouge sont prises pour cibles, les blessés qu’elles transportaient sont abattus. On retrouve des guerilleros « morts au combat », les mains liées… Après une douzaine de jours de féroces combats, de bombardements et d’exécutions sommaires, le gouvernement est contraint au cessez-le-feu par de gigantesques manifestations populaires. Les revendications des zapatistes rejoignent tous les Mexicains : justice, liberté démocratie. Les Indiens veulent ce que tout le monde veut au Mexique : un toit, de l’éducation, la santé, un travail digne, un lopin de terre, des routes, etc.

Des négociations sont ouvertes. Le gouvernement, arrogant et paternaliste, propose un « pardon » et quelques cadeaux en échange d’une reddition pure et simple [voir encadré]. La réponse ne se fait pas attendre : les zapatistes non seulement disent non mais ils exigent, contre toute attente, un dialogue public dont le processus permette l’inclusion de larges secteurs de la société dans l’élaboration des thèmes et des solutions.

Rompant l’enfermement dans un tête-à-tête avec le gouvernement qui lui aurait été fatal tant en termes politiques que militaires, l’EZLN réussit le coup de maître de s’allier la « société civile » dans de larges forums où le gouvernement doit affronter tout le monde à la fois. Fort de cette victoire stratégique (et malgré une offensive militaire d’envergure lancée par le président Zedillo en février 1995), l’EZLN réussit à obtenir des gains importants lors de la première ronde de discussion sur les droits et la culture autochtones.

La signature de ces accords, en février 1996, constitue en quelque sorte une « défaite » gouvernementale, puisqu’ils sont défavorables en particulier aux propriétaires terriens et aux multinationales. Ce seau d’eau froide jetée au visage du Mexique conquistador, raciste et prédateur, va en quelque sorte réveiller le parti au pouvoir, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) et l’armée, qui vont alors se déchaîner, entraînant la rupture des pourparlers, qui n’ont jamais été repris depuis.

Aujourd’hui, l’atmosphère éthérée et aseptisée d’Internet qui, illusoirement, flotte au-dessus du Chiapas, a tendance à occulter le fait qu’une guerre a véritablement eu lieu – et qu’elle se poursuit…

Répression de haute intensité

Le gouvernement de Zedillo lance à cette époque une offensive inspirée de la doctrine de la guerre de basse intensité, développée par les États-Unis au Viêt-nam ainsi que par l’armée guatémaltèque au début des années 80. Cette stratégie contre-insurrectionnelle, visant à anéantir l’ennemi par la dislocation de ses bases d’appui civiles.

Utilisant l’enrôlement forcé, le clientélisme et la promesse d’un butin et de l’impunité, l’armée, la police et les autorités civiles mettent en place des groupes paramilitaires (guardias blancas) formés d’Indiens pauvres, sommairement armés et entraînés. Les paramilitaires sont jetés dans la mêlée, attaquant leurs frères et leurs sœurs au sein même des communautés, visant les bases d’appui zapatistes, les sympathisants de l’opposition et les personnes qui refusent de leur payer un tribut ou de s’y enrôler.

À partir de 1995 dans la zone nord du Chiapas et dans toute la zone de conflit à partir de 1996, des villages sont attaqués, des maisons brûlées, leurs occupants s’enfuyant dans la montagne avec ce qu’ils ont sur le dos, perdant leurs maigres possessions, leur récolte, leur bétail, laissant derrière eux des membres de leurs familles blessés, violés, assassinés. De 1996 à 1999, des centaines d’opérations violentes effectuées par plus d’une douzaine de groupes paramilitaires sont recensées, provoquant le déplacement forcé de 12 000 à 20 000 personnes selon les périodes.

Un autre objectif de la guerre de basse intensité et de l’entrée en scène des civils armés est de déplacer le théâtre de la violence du « front » entre l’armée et la guérilla, vers les communautés autochtones et les villages où elles vivent. Exactions, rétorsions et impunité se conjuguent pour multiplier les conflits au sein des communautés en résistance. L’armée, prétendument au-dessus de la mêlée, est alors présentée comme une force neutre, dont la présence ne vise qu’à assurer la pacification de conflits désormais présentés comme « intercommunautaires », « religieux », voire « intrafamiliaux » ! Cette confusion, relayée ad nauseam par les médias, tient en quelques fausses affirmations : il n’y a pas un conflit entre le gouvernement et les insurgés, mais des conflits à l’intérieur des communautés autochtones ; l’armée n’est pas une partie au conflit mais un élément neutre, sensé rétablir l’État de droit.

Le massacre d’Acteal, qui fit 45 victimes civiles le 22 décembre 1997, s’inscrit dans ce contexte : les paramilitaires ont attaqué un village alors que ses habitants observaient un jeûne en faveur de la paix ; les policiers et l’armée, postés à quelque 300 mètres de là, sont restés inactifs alors que la fusillade a duré plus de cinq heures…

Les activités paramilitaires n’empêchent pas l’armée d’effectuer son « boulot » : occupation de villages, vols à basse altitude qui traumatisent les enfants, contamination intentionnelle et systématique de sources d’eau potable aux abords des communautés en résistance (comme ce fut le cas à Amador Hernández), installation de barrages où les autochtones sont humiliés, les femmes harcelées quand elles ne sont pas violées, construction de campements sur les terres cultivées, trafic de drogues, d’alcool et de prostituées : la liste est longue des atrocités commises au nom de « l’État de droit ».

La contre-insurrection tranquille

Parallèlement à ce déchaînement de violence, les gouvernements fédéral et de l’État du Chiapas mettent en place des programmes « sociaux », visant à ramener dans leur giron les populations civiles neutres ou modérément opposées, à arracher la neutralité des opposants et, enfin, à séparer tout ce beau monde des éléments qui refusent de se soumettre. Des tortillas aux matériaux de construction, des permis d’exploitation de la forêt à de la monnaie sonnante et trébuchante en passant par les engrais et les vaccins, des privilèges de toutes sortes sont offerts à ceux et celles qui s’engagent à tourner le dos aux rebelles.

Les subventions et les projets de développement ont en partie réussi à miner les bases d’appui de l’EZLN. La tentation est forte et nombreux sont ceux qui s’y résignent : les médicaments manquent, la nourriture se fait rare : la résistance est synonyme de mort. Cependant, les communautés autochtones voient clair : comment un gouvernement qui tue, pille et détourne les richesses peut-il prétendre « aider » les populations civiles ? Comment ne pas voir dans ces programmes la carotte que l’on tend d’une main, alors que de l’autre on frappe avec le bâton ?

10 ans plus tard…

Cette stratégie impitoyable a porté fruit malgré la ténacité des insurgés. Un net recul des zapatistes a pu être observé au cours des dernières années, tant au niveau de ses effectifs que de ses appuis malgré la persistance d’un sentiment de sympathie chez la population. La fenêtre d’opportunité que représentait la prise du pouvoir par Vicente Fox n’a pas pu empêcher que le principal gain de l’EZLN à la table de négociation (la reconnaissance constitutionnelle du droit à l’autonomie des autochtones) soit dissout dans la politicaillerie, et ce, en dépit de l’extraordinaire mobilisation qui a vu les zapatistes porter une de leurs porte-parole, la comandante Ester, jusqu’à la tribune du Congrès lors de la Marche de la dignité en février 2001.

Dans ce contexte, la capacité de l’EZLN de survivre et de se développer est proprement ahurissante. Malgré la guerre, les zapatistes ont mis sur pied des municipalités (municipios) autonomes en résistance et les ont fédérées dans de plus grandes unités politiques et administratives appelées caracoles. L’avenir du mouvement repose d’ailleurs en grande partie sur la capacité de ces gouvernements autonomes d’acquérir une légitimité en dehors des zapatistes eux-mêmes. Et, en dépit de l’encerclement par l’armée, l’EZLN a conservé l’essentiel de sa (modeste) puissance militaire et a su garder un contrôle relatif mais non négligeable sur leur zone d’influence tout en évitant le piège de la militarisation de leur mouvement.

Les revers qu’a subis l’EZLN, bien qu’ils aient entraîné un durcissement perceptible de sa position envers les autres secteurs de la société mexicaine, ne l’a pas empêché de se renouveler et de poursuivre la lutte. Comme en témoignent les multiples célébrations du vingtième anniversaire de sa création et du dixième anniversaire de son apparition publique, son inventivité et son audace se maintiennent. Les zapatistes demeurent encore et toujours une source d’inspiration et d’enchantement.

P.-S.

Claude Rioux

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