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La Syrie entre la menace américaine et la dictature

Une entrevue avec Riad Turk

Septuagénaire et figure emblématique de l’opposition politique et démocratique syrienne, Riad Turk vient d’effectuer sa première tournée internationale.

Riad Turk est un militant qui s’est illustré par ses critiques sévères contre la direction du Parti communiste syrien, à qui il reprochait sa soumission aveugle aux diktats de Moscou et son alliance avec le Parti Baas au pouvoir. Son groupe fît sécession du Parti en 1978. Désormais baptisés par la presse « PC-Bureau Politique », tous les membres de ce groupe seront soit incarcérés, soit contraints à l’exil. Il a connu de longues périodes de prison, dont 17 ans sous Hafez el-Assad pour avoir critiqué son régime totalitaire, et 14 mois sous Bachar el-Assad, son fils et successeur, pour avoir crié, lors d’une entrevue télévisée sur la chaîne Al-Jazeera en 2001 : « Le dictateur est mort ! » Sa mise en liberté est survenue suite à de fortes pressions exercées par plusieurs gouvernements européens. La situation actuelle en Syrie, telle que présentée ici, est le bilan que trace M. Turk après sa rencontre avec des membres des communautés syriennes et moyen-orientales de Montréal.

Pour Riad Turk, l’épine dorsale du régime et sa force de frappe consiste en un appareil de sécurité tout-puissant et omniprésent, mis en place, entretenu et supervisé pendant des décennies par Hafez el-Assad, et qui assure au régime sa force et sa durabilité. Parallèlement, un autre appareil gouvernemental, répressif et corrompu, s’occupe du quotidien.

Ce double appareil a survécu à la mort de son maître et la rumeur populaire veut que Hafez el-Assad gouverne de sa tombe ! La structure même du régime représente donc un obstacle majeur à toute tentative de réforme émanant de ce même pouvoir. Si, aujourd’hui, la vieille garde du régime se trouve obligée à parler de réformes, c’est d’un gros mensonge qu’il s’agit.

Au bout de trois ans passés au pouvoir, souligne l’opposant syrien, la « nouvelle » équipe gouvernementale de Bachar el-Assad se déclare ouverte à des réformes économiques et administratives, mais fait la sourde oreille aux réformes essentielles politiques et constitutionnelles. À l’heure actuelle, le régime en Syrie est faible militairement, politiquement et économiquement et ne dispose pas d’appui populaire suffisant.

L’opposition

Très bien placé pour en faire le portrait, Riad Turk affirme ouvertement que l’opposition politique en Syrie est encore impuissante, à cause de la faiblesse de sa structure et de ses organisations. Son seul point fort, ajoute-t-il, c’est qu’elle est une opposition interne, qui existe et oeuvre à l’intérieur du pays (contrairement à l’opposition irakienne qui était externe du fait que la majorité de ses membres vivaient en dehors de l’Irak). Elle ne jouit pas non plus d’un immense appui populaire. Afin de sortir de cette situation critique, Riad Turk invite toutes les composantes de l’opposition politique et démocratique en Syrie à faire leur autocritique et à réfléchir sur un programme d’action qui, pour le moment, lui manque.

L’opposition a un but unique : mettre fin au totalitarisme exercé par le pouvoir. « Nous ne voulons pas abattre le système, mais lui faire changer de politique et réinstaurer un régime démocratique et de droit dans notre pays » explique-t-il avant de conclure : « l’opposition a un but, mais n’a pas encore de programme ! ».

Menaces américaines

« Les menaces américaines contre la Syrie constituent un vieux sujet qui ne date pas d’hier » déclare en souriant Riad Turk. « Mais après l’invasion de l’Irak par les troupes américaines, ces menaces prennent de nouvelles tournures, ajoute-t-il. Les États-Unis haussent le ton avec la Syrie et les hauts responsables de l’administration Bush se succèdent à Damas pour transmettre de nouvelles revendications. De leur côté, les responsables syriens laissent entendre qu’ils examinent favorablement les quelques revendications américaines touchant la propre sécurité des États-Unis, attitude aussitôt qualifiée d’insuffisante par Washington ».

« Il faut comprendre, explique Riad Turk, qu’après leur occupation de l’Irak, les États-Unis ont changé leur politique envers la Syrie. Washington fait part publiquement de son mécontentement du régime en Syrie et de sa volonté d’y opérer non seulement un changement dans sa structure, mais aussi dans ses options politiques afin qu’elles s’adaptent mieux à la nouvelle politique américaine au Moyen-Orient ».

Quelle sera donc cette nouvelle politique américaine envers la Syrie ?

« Remplacer l’équipe au pouvoir à Damas par une autre qui n’est pas encore préparée ? Ou simplement forcer l’équipe en place à s’aligner sur les nouvelles données régionales voulues par les États-Unis ? Les intérêts américains dans l’immédiat penchent plutôt plus vers une solution à l’irakienne ».

« Cependant, fait-il remarquer, plusieurs responsables syriens continuent à miser sur des tractations de coulisse avec les États-Unis. Cette politique leur avait permis par le passé de satisfaire les Américains en secret, tout en continuant à les critiquer en public. Mais les Américains n’acceptent plus ce double langage longtemps pratiqué par leurs interlocuteurs syriens ».

Réaction de l’opposition

Les différentes composantes de l’opposition politique syrienne condamnent à l’unanimité toutes les menaces américaines dirigées contre la Syrie. Elles refusent catégoriquement toute forme de rencontre ou de dialogue avec l’administration américaine actuelle qui cherche plutôt des « collaborateurs » syriens (du type Ahmad Jalabi et compagnie en Irak) plutôt que de véritables démocrates.

Elles rappellent cependant que les régimes politiques en Syrie et dans la majorité des pays arabes sont des régimes totalitaires et impopulaires, qu’ils sont responsables des conflits inter-arabes et des crises graves que traverse aujourd’hui leur région, et que, par conséquent, ils ont facilité toutes les ingérences étrangères dans leurs affaires internes, et toutes les présences militaires étrangères sur leurs territoires. Ces régimes arabes ne sont plus aptes à gouverner.

La sortie de secours

Malgré quelques apparences trompeuses, le régime politique en Syrie prend les menaces américaines au sérieux. Or, il ne peut affronter seul ces menaces et une grande partie de la population n’est pas prête à le défendre. L’issue de secours est donc dans les forces du peuple, car seul un régime soutenu par son peuple peut faire face aux menaces extérieures, sinon sa chute est inévitable. L’Irak en a fourni le meilleur exemple.

Face à l’impasse où se trouve le régime actuellement, une seule sortie de secours est disponible : sa démocratisation et son ouverture vers toute la population. Et Riad Turk d’ajouter : « si des gens du régime optent pour les réformes, nous serons prêts à leur tendre la main et à coopérer avec eux. Si le régime entier décide de s’ouvrir sur son peuple, l’opposition sera prête au dialogue avec le régime. Le régime doit d’abord abandonner sa politique repressive, annuler les lois d’exception, libérer les prisonniers politiques, faire participer le peuple à la gestion du pays et museler ses appareils répressifs. C’est le pouvoir qui doit faire le premier pas vers l’opposition. Nous pouvons commencer par une trêve ».

ARTICLE ÉCRIT PAR
P.-S.

Propos recueillis par Georges Wannous

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