Dossier : Libérer des espaces - (...)

Libérer des espaces : résister, créer, militer

Montréal-Nord Republik : un mouvement dans les quartiers gris

En plus du mouvement étudiant, syndical, féministe, communautaire ou écologiste, la gauche québécoise pourrait compter sur une nouvelle forme de mouvement social dans les années 2010 : le mouvement des périphéries urbaines.

« Montréal-Nord Républik, c’est le feu ». Les mots sont de Rony Bastien, un jeune comédien d’origine haïtienne et membre-fondateur de M-NR. Au moment où il prononçait un discours dans les marches de l’hôtel de ville de Montréal-Nord, il avait eu cette inspiration géniale pour décrire, avec justesse, ce nouveau collectif né des émeutes ayant suivi la mort de Fredy Villanueva aux mains du Service de Police de la Ville de Montréal.

Quelques jours plus tôt, les initiateurs de M-NR avaient fait connaissance en plein milieu de la désormais célèbre rue Pascal, vers deux heures du matin, alors que des feux brûlaient toujours ici et là et que l’escouade anti-émeute serpentait tout juste à quelques mètres. Will Prosper, qui deviendra porte-parole, venait de confier à un journaliste « qu’avec les conditions sociales qui existent ici et la provocation policière que le quartier subit de la part de la nouvelle escouade Éclipse, de tels événements étaient prévisibles ».

M-NR est né du feu, c’est-à-dire de l’urgence de porter un contre-discours à la hauteur de la rage ressentie dans un quartier victime d’injustices sociales, économiques et policières. Ses revendications dérangeantes (démission du maire, pas d’enquête « de la police sur la police », fin du profilage racial, etc.) ont tôt fait de s’attirer à la fois la sympathie de certainEs citoyenNEs dégoûtéEs par les événements et l’hostilité des élites locales désireuses de calmer le jeu à tout prix.

Apprenant par la télévision l’existence du nouveau collectif, une étudiante d’origine libanaise, Nargess Mustapha, envoie un courriel à l’adresse indiquée sur le blog de M-NR : « Je veux vous aider ». Comme des dizaines d’autres personnes, elle avait ressenti l’ardent besoin de « faire quelque chose ». Nargess devient elle aussi porte-parole et c’est elle qui hurlera les cinq revendications du groupe au conseil d’arrondissement, qui avait coupé le son du micro…

Will et Nargess n’avaient jamais milité auparavant. On pourrait
continuer et raconter l’histoire de Steve, d’Alejandra, de Patrick, de Didier,
de Henri, etc.

Ça serait faire l’historique d’un nouveau mouvement qui naît d’un creuset social extrêmement fertile et qui fait écho à une dynamique non pas locale, mais bel et bien mondiale.

Depuis quelques années à peine, la majorité de l’humanité habite la ville. On dit aussi que le monde se structure de plus en plus autour de mégalopoles où se concentrent les élites financières enrichies par la mondialisation des marchés.

Mais c’est en périphérie de ces mêmes métropoles que se rassemblent des millions d’êtres humains qui donnent de plus en plus un visage au prolétariat de notre époque. Ces classes populaires ne correspondent ni au profil de l’ouvrier de la révolution industrielle ni à l’étudiant libertaire de l’après-guerre. C’est une nouvelle catégorie sociale subordonnée.

Cette périphérie urbaine se caractérise souvent, qu’il s’agisse de Détroit, de Paris ou de São Paulo, par la grisaille de quartiers ayant subit la désindustrialisation de la fin du XXe siècle. Il reste donc des zones déprimées, dont la survie économique est difficile et dont les populations se rabattent sur les emplois précaires et sous-payés du secteur tertiaire ou informel et basculent dans la pauvreté pendant que les élites financières s’accaparent l’abondante richesse créée dans les dernières décennies.

Autre élément important : ces quartiers sont fortement métissés. Le mélange intense des cultures a restreint l’emprise de la culture nationale sur les populations qui y habitent, non pas en dissolvant la culture mais en créant de puissants nouveaux hybrides culturels qui font néanmoins écho à la culture nationale et la régénèrent, même, en lui insufflant le goût du monde.

La culture hip-hop est un phénomène culturel très riche qui illustre remarquablement bien cette dynamique. En ce sens, comme elle donne une voix à des classes populaires urbaines qui affichent dès lors une quasi « conscience de classe interurbaine » et compte tenu que cette nouvelle identité se double d’un ancrage local ou national (la reprise du joual québécois dans le rap des Haïtiens, par exemple), la culture hip-hop parvient à produire ce qui pourrait être une version réussie du multiculturalisme. Et ce dans la mesure où elle n’omet jamais les différents historiques d’oppression et où elle ne cède pas à la rhétorique libérale.

Enfin, la culture des périphéries urbaines, mise en scène par la culture hip-hop, débouche invariablement sur une force politique que nous pourrions nommer « mouvement de la périphérie ». Au Brésil, aux États-Unis ou en France, cette volonté d’organisation est manifeste, même si les gains (matériels) de ces groupes demeurent à ce jour limités.

C’est donc à ce stade que peuvent intervenir les autres mouvements et organisations de gauche.

La grande manifestation du 11 octobre 2008 et l’Événement Hoodstock / Forum social Montréal-Nord l’été dernier ont montré l’esprit régénérateur qu’offre le mouvement métissé de la périphérie pour la gauche. Lorsqu’il se joint aux autres forces progressistes venues compléter ses lacunes organisationnelles et l’exposer à la vaste tradition socialiste, le nouvel ensemble bénéficie d’un souffle de vie qui fait cruellement défaut à la gauche occidentale actuelle. Le résultat de ce mélange est irrésistible.

Montréal-Nord Républik cherche à canaliser l’énergie de la périphérie dans un mouvement qui soit partie prenante de l’élaboration d’alternatives politiques à Montréal et au Québec. Pour ce faire, il faudra savoir apprivoiser le feu des quartiers gris sans le laisser tout brûler indistinctement ni chercher à l’étouffer simplement. Ce feu, c’est du politique à l’état pur, un gisement providentiel pour tous ceux et celles qui attendaient des renforts sur le front de la solidarité.

Ceux qui empêchent les révolutions pacifiques rendent les révolutions violentes inévitables.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème