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Analyse du discours

De la démocratie à la gouvernance

Claude Vaillancourt

Certains mots surgissent de nulle part et deviennent tout à coup indispensables. Le mot « gouvernance » par exemple. Inconnu au bataillon il y a à peine dix ans, voilà qu’il envahit les discours officiels comme un parasite. Le mot rassure dans sa juvénilité, par le flou qui l’entoure et par ses racines technocratiques — n’a-t-il pas été utilisé au départ par des experts et par des consultants ultra compétents ? Mais surtout, comme la gouvernance ne peut être que « bonne » (rarement parle-t-on d’une « mauvaise gouvernance »), elle s’impose comme une nécessité. Pourtant, il fuat se méfier de cette gouvernance, peu importe la sauce avec laquelle on l’apprête.

Une petite recherche étymologique nous apprend que le mot a une naissance française, qu’il est héritier du latin, gubernare, « gouverner », et qu’il était utilisé dès un lointain XIIIe siècle comme synonyme de « gouvernement ». Par un jeu d’échanges dont il est difficile de saisir la logique, le mot rebondit dans la langue anglaise, avec à l’origine une signification identique. Puis il est trituré et adapté à toutes sortes de nouvelles réalités dans les années 1990. Dans sa nouvelle livraison, le mot est prêt à redevenir français et à se répandre dans toutes les langues.

Il n’est pas facile d’expliquer ce qu’est la gouvernance. La noble Encyclopaedia Universalis la définit ainsi : elle « traite du pouvoir et du contrôle des dirigeants dans les différentes organisations, en relation avec les questions de création et de répartition de la valeur. Elle retient, en outre, une conception partenariale des organisations, associant les dirigeants à l’ensemble des parties prenantes (actionnaires, salariés, créanciers, clients). » La roturière Wikipedia parle d’un « décentrement de la prise de décision, avec une multiplication des lieux et des acteurs impliqués dans cette décision. Il renvoie à la mise en place de nouveaux modes de régulation plus souples, fondés sur le partenariat entre différents acteurs. » Cette encyclopédie a l’honnêteté de nous dire que le mot est entendu « de manière très diverse et parfois contradictoire ».

Ce qui n’est pas étonnant, compte tenu des définitions plutôt sibyllines que nous venons de rappeler. Nous comprenons malgré tout qu’il s’agit d’une forme de partenariat ou de meilleur des mondes dans lequel tous travaillent en concertation. La première définition parle de « pouvoir » et de « contrôle ». Mais surtout, elle lie la gouvernance à une valeur suprême, c’est-à-dire l’argent, puisqu’elle rassemble des gens unis par ce bien indispensable — actionnaires, salariés, créanciers, clients. Nous voilà donc au cœur des vraies choses, et non pas dans des abstractions comme les droits humains, l’émancipation, la citoyenneté, la démocratie. La deuxième définition nous ramène des euphémismes doux à l’oreille de tout bon néolibéral : décentrement, mode de régulation plus souple, partenariat. Pas étonnant, donc, que la gouvernance se glisse dans les discours comme une musique qui convient si bien à l’ère du temps.

Un modèle supérieur

Il n’y a donc aucune raison de se priver de l’usage d’un mot aussi évocateur. Et les médias écrits nous le répètent à pleines pages. Née dans l’entreprise privée, la gouvernance s’applique désormais partout : on parle de gouvernance des universités, des hôpitaux, des sociétés d’État, des municipalités, des États, voire même d’un continent presque tout entier (la gouvernance de l’Europe), ou mieux encore d’une gouvernance mondiale. Question fondamentale : en quoi la gouvernance est-elle différence d’un gouvernement ou d’une direction ?

Dans le fatras des définitions du mot, dans le flou avec lequel le concept s’élabore, il devient clair que la gouvernance est bel et bien un dérivé de l’approche managériale. Alors que la démocratie implique, dans son étymologie, le pouvoir du peuple, qu’elle prend source dans une volonté de faire participer le plus grand nombre de citoyens aux décisions qui concernent la collectivité, étant donné les abus des régimes absolutistes, la gouvernance s’établit selon un tout autre paradigme. Le modèle idéal devient l’entreprise privée qui aurait fait depuis des lustres la preuve de la supériorité de son administration et de son efficacité à toute épreuve — par opposition à l’État, aux structures lourdes, bureaucratiques, sclérosées. Ainsi, la gouvernance devient-elle un modèle plus accompli que celui du gouvernement démocratique.

Il s’avère en plus que les entreprises n’aiment justement pas la démocratie. Elles confient de plus en plus de pouvoir à des PDG recrutés par des chasseurs de tête, des patrons renommés qui mènent la baraque comme ils le veulent et dont le talent soi-disant inné, exceptionnel, aussi aisément repérable que celui des grands sportifs, est récompensé par une rémunération plus que généreuse. Et cela, même si ces surdoués ont fait la preuve à n’en plus finir que, malgré leur réputation de stars de la finance, ils peuvent faire s’écrouler lamentablement une entreprise — sans en subir les conséquences, tout en profitant, pour la production de pareilles catastrophes, de superbes parachutes dorés.

Les grandes entreprises cotées en Bourse ont tout de même des assemblées d’actionnaires, pendant lesquelles, en théorie, tous peuvent s’exprimer. Mais ce n’est un secret pour personne que ces assemblées sont en vérité de vastes opérations de relations publiques, que rien n’y est décidé et que le vote d’un petit actionnaire n’a pas plus d’effet qu’un crachat dans l’océan. Yves Michaud, qui pendant plus de quinze ans a tenté de faire entendre la voix de ces petits actionnaires, est ressorti amer de cette expérience courageuse, mais déconcertante : « Les assemblées d’actionnaires des sociétés cotées en bourse, a-t-il dit, sont d’une insignifiance couronnée et une parodie de démocratie actionnariale qui reste à être inventée. »

Mais pourquoi s’embarrasser de la vieille démocratie lorsqu’on peut avoir recours à une forme plus avancée dans la prise de décision : le partenariat ? Comme dans la formule du « partenariat public-privé » par exemple. Un partenariat qui laisse deviner que tous s’entendent à coup de consensus, sans laisser de mécontents derrière soi, comme la belle harmonie qui ressort d’un orchestre aux instruments parfaitement accordés.

L’expérience montre cependant que le partenariat en question, par un curieux hasard, ne s’exerce jamais de façon soutenue avec d’autre entités de la société civile que la grande entreprise privée. Les syndicats, les organisations de citoyens, les groupes écologistes, le mouvement communautaire ont un accès beaucoup plus limité aux élus, même s’ils travaillent sur un dossier depuis de longues années et ont acquis une indubitable compétence. On a vu par contre les avantages multiples que les « partenariats » donnent aux gens d’affaires ; copinage, lobbying, privilèges, jeu de portes tournantes sont aussi d’autres noms que l’on pourrait attribuer à la chose.

Les avancées de la gouvernance

La pénétration profonde du terme « gouvernance » dans les discours fait aussi la preuve qu’il correspond à une réalité solidement implantée. L’idée d’un État minimal qui gère, légifère le moins possible, laisse l’entreprise prospérer jusqu’à ce qu’elle s’écroule, se dégage de responsabilités telles réduire les inégalités et protéger efficacement l’environnement, est bel et bien ancrée et laisse place à de multiples applications. Parmi les plus récentes : la loi 53 sur la gouvernance des sociétés d’État, qui dévoie ces dites sociétés de leur mission de service public pour en venir à l’essentiel : l’efficacité et le profit, assurés par un conseil d’administration formé de gens d’affaires qui s’y entendent dans ces choses délicates. Même si ces derniers n’ont pas d’expérience du fonctionnement de ces sociétés d’État, ils auraient en revanche une métaconnaissance des dossiers qui vaut bien plus, du seul fait de leur provenance du milieu de l’entreprise privée. Et cette vérité se transmet, malgré une énorme crise qui a montré que tous ces présupposés ne fonctionnent pas, que ce modèle est l’un des pires qui soit, qu’une intervention énergique des États a bel et bien sauvé la mise, à un prix excessivement élevé pour la majorité des citoyens.

Ce modèle semble pourtant tellement universel, tellement capable de s’adapter à tout genre de situations qu’il ne reste plus qu’à l’appliquer intégralement aux universités et aux cégeps, grâce à une nouvelle loi sur la gouvernance de ces institutions, ce que le milieu de l’éducation, obtus et incapable de s’adapter, refuse obstinément.

La gouvernance permet aussi de transposer allégoriquement toutes les manœuvres politiques en transactions telles qu’elles se reproduisent sur les marchés. À propos de la gouvernance et des manœuvres qui lui sont reliées, Alain Deneault avance dans Noir Canada : « Lorsque ce type de manœuvre confisque à la politique ses droits, il n’y a plus d’instance pour statuer et disserter sur les orientations globales de la société. Le gouvernant de la gouvernance n’est plus qu’un gestionnaire ». Gérer n’implique plus de prendre des décisions fortes en faveur du bien collectif, dont les implications se font sentir à long terme. Les citoyens n’ont plus des droits, mais se transforment en « marques » qui se vendent sur le marché de l’emploi. Les élus s’effacent devant les besoins du marché dont ils deviennent les serviteurs.

Dans notre société du spectacle, les élections nous permettent de choisir qui sera le prochain PDG du pays. Pendant les campagnes électorales, l’équipe de candidats et le programme s’effacent devant la seule personnalité du chef, qui a dans les faits un pouvoir plutôt limité (contrairement à un véritable PDG), mais capte toute l’attention. Ainsi les élections relèvent-elles d’une certaine forme de hasard : le parti qui a la chance d’avoir le chef le plus charismatique, ou qui semble le plus décidé, peu importe le contenu de son discours, le programme, les gens qui l’entourent, peu importe qu’il soit à droite ou à gauche, remportera la mise. Soyons soulagés toutefois : sa mission n’est plus de diriger le pays de concert avec les instances démocratiques, mais bien d’exercer une « bonne gouvernance ». Ce qui est nettement moins exigeant.

Essayons toutefois une petite expérience d’audace et d’effronterie. Bannissons complètement le mot « gouvernance » du vocabulaire. Éliminons-le ! Nous avons vécu si longtemps et très bien sans lui. Laissons-le aux gens d’affaires à qui il convient tellement bien. Nous serons donc obligé de le remplacer par autre chose. Des mots exilés ou douteux comme « gouvernement », « démocratie », « collégialité », « respect des droits », « responsabilité sociale ». Et rappelons-nous qu’il existe d’autres modèles de direction des sociétés — et qui ont largement fait leur preuve —, que celui de l’entreprise privée au service d’elle-même.

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