Ne lisez pas le Journal de Montréal

No 034 - avril / mai 2010

Travail

Ne lisez pas le Journal de Montréal

Léa Fontaine, Émilie Nolet-Rousseau

Jetés sur le trottoir comme de « vieilles chaussettes » il y a plus de 13 mois, les lock-outés du Journal de Montréal ne lâchent pas ! De son côté, Quebecor laisse entendre qu’elle subit les effets néfastes de la surpuissance syndicale. Sans revenir en détail sur la triste histoire du conflit, puisque chacun la connaît (sinon, voir notamment le site Internet www.ruefrontenac.com), il importe de discuter du rapport de force opposant l’employeur à ses salariés, en l’occurrence Quebecor et ses lock-outés [1].

Quebecor ostracisée par les lois du travail !

Les syndicats bénéficieraient de privilèges légaux devenus injustifiables qui inverseraient en leur faveur le rapport de force les opposant aux employeurs (Journal de Québec, 21/01/2010). Cette affirmation est surprenante à plusieurs égards. Difficile de croire que Quebecor soit la partie faible dans les relations établies avec ses salariés et leur syndicat. Quebecor est en effet l’une des plus importantes fortunes québécoises et canadiennes. Son dirigeant, Pierre-Karl Péladeau, occupe d’ailleurs la « très enviable » 35e place du classement des dirigeants d’entreprises les mieux payés au Canada (2008), avec une rémunération de 7 millions de dollars ! Le Code du travail, en vue d’assurer l’harmonie dans les relations de travail, cherche effectivement à tempérer l’exercice de la puissance patronale sur les salariés et à corriger l’inévitable déséquilibre des forces en présence lors de la détermination des conditions de travail. En Amérique du Nord, le Code veut garantir la paix industrielle au sein de l’entreprise en identifiant clairement un interlocuteur syndical unique - tant pour la négociation que l’application de la convention collective (règlement de griefs et arbitrage) -, en interdisant le recours aux moyens de pression pendant la durée d’application de la convention collective et, enfin, en imposant l’exécution de la prestation de travail, conformément aux attentes patronales. L’État a réalisé son objectif en 2009 : seulement 36 conflits de travail ont été déclenchés, soit le chiffre le plus bas depuis1970. En revanche, un nombre plus important de jours de travail ont été perdus et plus de travailleurs ont été affectés. Le lock-out au Journal de Montréal figure parmi les trois conflits de travail responsables à eux seuls de 86 % de l’ensemble des jours de travail perdus. Le conflit au Journal de Montréal n’est pas représentatif du modèle de relations de travail au Québec, mais constitue au contraire l’exception : 95 % des conventions collectives déposées au ministère du Travail étant le résultat d’une négociation sans conflits.

La puissance de Quebecor

La présence des syndicats dans la gestion des relations de travail constituerait une perte de temps, d’énergie et d’argent, selon Péladeau (Journal de Québec, 21/01/2010). Cette position, qui va à l’encontre des fondements du droit du travail, est très révélatrice du peu d’égard que Quebecor porte au maintien de la paix industrielle, à la démocratie syndicale et à la négociation de bonne foi. Pour s’en convaincre, il suffit de dénombrer les lock-outs inscrits à son palmarès : près d’une quinzaine en moins de 15 ans ! Le recours à la fermeture d’entreprise est un instrument privilégié par Quebecor dans la gestion de ses relations de travail, et non une arme utilisée en dernier recours.

Une fois une de ses entreprises en lock-out, Quebecor a à son service un outil extrêmement puissant : Quebecor Media inc. (QMI) dont elle détient 54,7 % des parts. Mise sur pied peu avant le début du conflit, cette agence crée des contenus d’information thématiques destinés à alimenter les quelque 300 médias du groupe tentaculaire (classés en différentes catégories : finance, art, presse et, bientôt, TV). Cette agence permettra à Quebecor d’être totalement autonome face à l’agence coopérative, La Presse canadienne, et de fournir en tout temps, quel que soit l’état des relations de travail, des contenus à ses différents médias afin d’imposer son nouveau modèle d’affaires plus ou moins monopoliste. Elle est ainsi prête à tout, comme le démontre le récent règlement intervenu au Réveil (Saguenay). Les 25 employés de ce journal étaient en lock-out depuis le 4 mars 2009. Le 15 février dernier, les lock-outés se sont résignés à accepter, sous la menace d’une fermeture définitive, les dernières propositions de Quebecor. Celles-ci prévoient la coupure de 20 postes et le maintien de trois postes de journaliste et de deux postes de commis de bureau. En clair, le choix des travailleurs consistait à recevoir ou non des indemnités lors de leur mise à pied inévitable. Face à de telles pratiques, comment peut-on sérieusement soutenir que le déséquilibre du rapport de force entre syndicats et employeurs se fait au détriment de ces derniers et aurait pour conséquence de défavoriser les entreprises québécoises ?

Les récentes déclarations antisyndicales du patron de Quebecor portent atteinte à sa crédibilité, même dans les milieux patronaux. Ainsi, le président de la Banque de Montréal, Jacques Ménard, ou encore le porte-parole de l’ADQ en matière de finances, François Bonnardel, peu enclins à favoriser le syndicalisme, s’en sont démarqués.

Rue Frontenac, l’avant-garde de Quebecor !

Lors d’une rencontre en février dernier, Raynald Leblanc, président du Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal (STIJM), nous confiait être déçu de la tournure des évènements : déclenchement du lock-out, interprétation favorable à Quebecor des dispositions anti briseurs de grève faite par la Commission des relations du travail, syndicat sans réel rapport de force. En effet, le bras de fer est difficile à soutenir lorsque l’on fait face à un groupe aussi énorme, qui distribue gratuitement le Journal de Montréal pour maintenir le niveau de son lectorat, tant aux portes des stations de métro qu’aux comptoirs de ses différents magasins, et qui monopolise l’attention dans les médias, les siens et ceux des autres.

À la question de savoir si la mise en ligne du Journal de Montréal affaiblit le STIJM dans sa lutte, Raynald Leblanc répond spontanément : Non, Quebecor est en retard de 10 ans par rapport aux propositions syndicales de mettre en ligne le journal… et ajoute, le sourire aux lèvres, et en retard d’un an sur Rue Frontenac ! Rue Frontenac permet aux lock-outés de faire ce qu’ils aiment, de demeurer solidaires, de garder le moral, d’organiser la lutte, de faire parler d’eux et aussi de s’entraider. Car le lock-out du Journal de Montréal, c’est aussi la perte de logements, la détérioration de l’état de santé de certains, des fins de mois difficiles, des ruptures conjugales… Dans le même temps, Quebecor Media Inc. n’hésite pas à vanter son succès financier, en écrivant noir sur blanc, dans son dernier rapport trimestriel (2009), que le lock-out au Journal de Montréal a généré des économies substantielles, contribuant ainsi à la hausse des résultats du groupe.

Un moyen efficace de soutenir les lock-outés est bien sûr de ne pas acheter le Journal de Montréal, mais surtout de ne pas le lire, qu’il soit offert gratuitement par Quebecor, votre restaurant préféré ou votre médecin dans sa salle d’attente. Le STIJM, aidé par la CSN, lance une campagne de sensibilisation de grande envergure à ce sujet auprès de différents organismes et municipalités. La solidarité au sein du syndicat est cruciale, mais souvent insuffisante. Il faut créer d’autres solidarités, plus vastes et davantage citoyennes.


[1Les auteures tiennent à remercier Raynald Leblanc, président du STIJM, David Patry, lock-outé, et Louis-Serge Houle, conseiller CSN,pour leur précieuse collaboration. Cet article a été écrit à l’aide des informations disponibles à la fin du mois de février 2010, nous espérons sincèrement qu’au moment de la publication de celui-ci, un règlement satisfaisant pour les parties aura mis fin au contrat de travail.

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