L’idéologie gestionnaire

No 34 - avril / mai 2010

Gagner sa vie sans la perdre

L’idéologie gestionnaire

Les dirigeants des grandes entreprises, dont le montant des émoluments a été scandaleusement multiplié depuis 20 ans, prennent tous les moyens pour soutenir la valeur des actions, dont la suppression de personnel présentée sous la forme de réduction des dépenses de fonctionnement. Vincent de Gaulejac analyse, dans La société malade de la gestion (Seuil, 2005), l’idéologie gestionnaire qui cherche à obtenir l’adhésion des travailleurs et, s’il y a lieu, de leurs syndicats aux objectifs de l’entreprise, même si celle-ci ne considère les travailleurs que comme un facteur de production parmi d’autres. Cette contradiction entre objectifs de l’entreprise et intérêts des travailleurs est partiellement masquée par la séparation de deux niveaux de décision : le siège social, sur lequel les travailleurs et les syndicats n’ont aucune prise, qui met en concurrence chaque filiale et leur fixe des objectifs, sous peine de sanctions ; les filiales qui doivent convaincre les travailleurs de prendre les moyens de réaliser ces objectifs, sous peine de suppression de postes.

L’intériorisation de la discipline patronale

Le taylorisme et le fordisme disciplinent l’ouvrier en le subordonnant à une hiérarchie qui, du haut dirigeant au contremaître, lui dicte quoi faire et comment le faire dans un laps de temps chronométré. La gestion moderne est fort différente : l’employé gagne une certaine autonomie dans l’organisation du travail, mais doit intérioriser les objectifs de l’entreprise, tout en étant contrôlé à distance, quant à leur réalisation, par les moyens de communication contemporains. L’adhésion intérieure succède ainsi à la discipline imposée. L’autonomie du travailleur, son implication et son empowerment le rendent responsable et comptable de ce qu’il fait. Dans cet esprit, tout conflit relève de la désadaptation de l’individu à l’entreprise qui, elle, fonctionne harmonieusement.

L’entreprise, ses cadres et ses employés doivent viser l’excellence et la qualité totale. La recherche d’une performance parfaite entraîne chacun dans un projet de dépassement perpétuel, dans une course sans fin qui le met en concurrence avec ses confrères dans la poursuite du toujours plus, de faire mieux qu’avant ou mieux que les autres.

L’idéologie managériale ne se limite pas à l’entreprise, mais se répand partout et présente, comme modèle à imiter, l’entrepreneur, l’homme « capable de prendre des risques […] de mettre toutes ses qualités au service de la rentabilité (p. 146) ». Non seulement l’État doit s’inspirer de la gestion de l’entreprise privée dans sa recherche de la productivité, mais même l’éducation est sous l’influence de l’esprit gestionnaire. Le parent doit développer toutes les capacités de l’enfant, en investissant dans sa réussite scolaire. La discipline rigide fondée sur le principe antique du bâton et de la carotte est remplacée par un accompagnement qui vise à ce que l’enfant intériorise la poursuite du succès académique et la recherche de son propre dépassement et de celui des autres. La tâche des parents est d’armer leurs enfants pour qu’ils s’inscrivent, sur le marché du travail, dans la « lutte des places » qui aurait succédé, selon l’auteur, à la « lutte de classes ».

Cette volonté de soumettre l’individu à la rationalité instrumentale et productiviste de la gestion capitaliste entraîne toutefois des effets pervers.

Les effets pervers

Dans la course à l’excellence, à la performance, il y a nécessairement des battants, des gagnants et des perdants, des losers. Ces derniers, dépouillés de la reconnaissance de l’entreprise, perdent leur estime de soi et parfois s’effondrent psychologiquement, tandis que les premiers vivent l’angoisse de déchoir, eux aussi, un jour. Le stress n’est pas perçu comme un mal à vivre, mais comme l’adrénaline nécessaire à un travail efficace. Le travailleur doit apprendre à gérer ce stress, quitte à utiliser certaines techniques thérapeutiques pour en amenuiser les effets les plus nocifs. Soumis à une pression intense et embarqués dans la concurrence vers l’excellence, des employés se harcèlent et les burns out se multiplient : « Pression pour ceux qui se laissent bercer par les sirènes de la réussite, dépression pour ceux qui n’arrivent pas à répondre aux exigences de la haute performance, stress pour tous ceux qui doivent supporter la culture du harcèlement. Les uns se dopent pour rester dans la course, les autres se médicalisent pour soigner leurs blessures, tous vivent dans l’anxiété et la peur (p. 191). » L’entreprise ne se sent pas responsable de la détérioration de la santé mentale des salariés entraînée par son type de management. L’individu, la famille et l’État en subissent les conséquences et doivent en assumer les frais.

Le primat de la rationalité instrumentale et la perspective utilitariste à l’œuvre dans l’idéologie gestionnaire nient une dimension essentielle de l’être humain, sa capacité réflexive et délibérative, sa capacité de penser le monde et de l’imaginer différemment.

Vincent de Gaulejac propose certaines pistes pour penser autrement la gestion et permettre aux hommes et aux femmes de réaliser leurs capacités. Mais quelles sont ces pistes et où conduisent-elles ?

Des options

L’auteur admet l’existence d’une tension entre la gestion responsable des moyens disponibles et le désir de créer les conditions idéales pour que l’être humain puisse développer ses capacités réflexives. Et il ne propose rien de moins qu’un management mettant en synergie les logiques d’action différentes du capital, du marché et du travail !

Le Fonds de solidarité de la FTQ serait un exemple de ce nouveau management : il demande à la compagnie où il investit de préserver l’emploi et l’environnement ; il nomme au conseil d’administration de celle-ci un représentant. De Gaulejac valorise également les entreprises qui sont « socialement responsables » et appelle « les partenaires sociaux », nomination qui remplace celle de classes sociales, à des « aménagements systématiques du temps de travail tout au long de la vie (p. 249) ».

Il propose aussi le « système d’échange local » (SEL) dans lequel les partenaires s’échangent, sous une forme inspirée du troc, des marchandises, des services et des savoirs. Il appuie le « commerce équitable » qui protège les petits producteurs du Sud, tout en développant la solidarité des consommateurs du Nord avec ceux-ci. Enfin, il défend l’économie solidaire dont l’objectif est d’unir des producteurs et des consommateurs dans une perspective non mercantile.

L’auteur présente donc comme pistes de solution diverses expériences et réalisations que certains regroupent sous le vaste manteau de « l’économie sociale ». Sans renier les aspirations et les luttes de ceux qui pratiquent ces options, il me semble que l’idéologie de l’économie sociale masque deux réalités fondamentales. Premièrement, les syndicats, malgré leur affaiblissement, et les États démocratiques, même s’ils sont séduits par les chants de la sirène gestionnaire, demeurent encore les deux moins inefficaces remparts contre l’intégration des travailleurs à l’esprit capitaliste. Deuxièmement, l’idéologie gestionnaire ne peut être combattue sans remettre en question la subordination des entreprises à la logique à court terme des actionnaires et sans briser la domination des multinationales financières sur l’économie mondiale.

Sans minimiser les batailles sociales, la lutte est donc fondamentalement politique. Elle se mène aux plans national et international. Elle passe par les partis et les États.

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