Stratégies anti-impérialistes

Comment combattre ?

par Andrea Schmidt

Andrea Schmidt

Pendant que Condoleeza Rice proclamait que les bombes états-uniennes dévastant le Liban exprimaient « l’angoisse de la naissance d’un nouveau Moyen-Orient », les activistes du Québec et du Canada se demandaient si cette nouvelle manifestation des desseins impérialistes allait redonner une nouvelle vigueur au mouvement antiguerre ou, mieux encore, à un mouvement anti-impérialiste durable, doté d’une stratégie solide.

Pour la première fois depuis 2003, il y a eu une résurgence des manifestations antiguerre dans les grandes villes du Canada en réaction à l’attaque d’Israël sur Gaza et le Liban. Les grandes coalitions antiguerre ayant mobilisé des milliers d’opposants à l’invasion de l’Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni semblent revenir à la vie. À Toronto, une coalition contre la guerre, menée par Socialisme international, a fait sortir 10 000 manifestantes le 22 juillet. À Vancouver, la Coalition « Stop War » s’est remobilisée et un nouveau groupe, dirigé pour une part importante par des Palestiniens et des Libanais, la Coalition pour la justice au Moyen-Orient, a émergé spontanément pour organiser des manifestations. La Coalition libanaise de Montréal, composée d’une mosaïque d’organisations, a mobilisé près de 15 000 personnes lors d’une manifestation le 6 août dernier. Le discours officiel, lors de ces manifestations, a été beaucoup plus direct dans sa condamnation du rôle que joue le Canada en tant que puissance impérialiste au Moyen-Orient que ce qu’on a pu voir au moment de l’invasion de l’Irak.

On pourrait être tenté de croire que ce sont là des signes de vitalité à long terme d’un mouvement contre la guerre et l’occupation. Mais tandis que le cessez-le-feu au Liban demeure plus que précaire, le mouvement est une fois encore retombé dans le silence. Aucune nouvelle manifestation n’a été appelée. La large coalition antiguerre continue d’être incapable de proposer une vision à long terme ou une simple stratégie liant les participants au-delà du refus des bombardements – la plus visible mais pas nécessairement la plus mortelle des formes de dévastation.

Et pourtant, les défis restent de taille : le gouvernement Harper n’a pas encore remis en question son appui inconditionnel à l’occupation israélienne, pas plus qu’il n’a renouvelé les 25 millions $ d’aide à l’Autorité palestinienne qui avait été annulés après la victoire électorale du Hamas. Les entreprises canadiennes continuent de faire des affaires avec les entreprises israéliennes en vertu de l’Accord commercial canado-israélien (deux milliards $ d’échanges en 2004).

De plus, le rôle du Canada dans l’occupation de l’Afghanistan n’a pas été remis en question. Les entreprises canadiennes et québécoises, comme SNC-Lavalin, continuent de faire des profits avec l’occupation de l’Irak. On ne demande pas de comptes à l’État canadien pour son implication dans la déstabilisation du gouvernement haïtien et le coup d’État ayant renversé Jean-Bertrand Aristide en 2004.

Sur le « front intérieur », la guerre continue alors que le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) sème la terreur en alimentant l’hystérie islamophobe et que les immigrants continuent de subir le profilage ethnique et d’être menacés de déportation. La fondation du Canada comme un État colonial et ses conflits avec les Premières nations quant à l’occupation du territoire – une occupation contestée ces jours-ci par les réclamations des Six nations du territoire Haldimand – est encore largement ignorée et n’a sûrement pas été traitée avec justice.

Ainsi, il y a un besoin urgent d’un mouvement cohérent, organisé et viable, s’élevant contre l’impérialisme et pour la justice sociale au Québec et au Canada. C’est en regardant au-delà de la grande coalition antiguerre, si précaire et orientée par les crises ponctuelles, qu’il est possible de voir les signes de l’émergence d’un tel mouvement.

Au cours des deux dernières années, le collectif Tadamon ! (solidarité en arabe) dont le centre d’opération est à Montréal, a travaillé à construire une relation horizontale entre des mouvements populaires progressistes à Beyrouth et à Montréal. En servant de point de référence pour les mobilisations antiguerre et pour la levée de fonds pour le secours humanitaire au Liban pendant ces derniers mois, Tadamon ! a montré comment de tels liens peuvent servir de base à un travail politique cohérent en période de crise.

À Vancouver, la coalition STATUS a réuni 15 organisations enracinées dans les communautés moyenne-orientale, sud-asiatique, africaine, iranienne, chinoise et de l’Asie du Sud-Est. Au printemps dernier, la coalition a émis une déclaration vigoureuse, quoique nuancée, contre les projets d’invasion de l’Iran par les États-Unis. Cette déclaration mettait en contexte le plan d’une invasion états-unienne en passant en revue l’histoire du soutien des États-Unis aux régimes répressifs iraniens. Il apparaît que, contrairement au discours de Bush, l’agression états-unienne ne peut avoir qu’un effet négatif sur les droits humains et les libertés civiles en Iran : «  Le peuple iranien a une longue et riche histoire de combat pour la démocratie et l’indépendance depuis le début du XXe siècle. […] Ces luttes constantes ont été livrées contre les intérêts coloniaux des Britanniques, l’impérialisme états-unien et les régimes oppressifs locaux. Au-delà du sang versé et de la dévastation causée par une guerre impérialiste, une invasion américaine va donner à la dictature iranienne, contre laquelle le peuple iranien lutte depuis des décennies, une excuse pour emprisonner les dissidents. » La déclaration fait le lien entre le racisme et l’islamophobie qui sous-tend la menace d’agression états-unienne, de même que le harcèlement et la déportation de réfugiés iraniens comme « terroristes » et « fanatiques » par le ministère de l’Immigration du Canada. La déclaration de STATUS constitue finalement une démonstration que la mise en place d’un dialogue intracoalition et un engagement sans compromis à relier les luttes anti-impérialistes dans le monde et la justice pour les immigrants au Canada peut naître de l’articulation d’une vision politique forte.

À Toronto, la Coalition contre l’apartheid israélien a lancé la campagne « Boycott, sanctions et désinvestissement » (BDS) dans le but d’isoler l’État d’Israël en raison de ses politiques d’apartheid. La campagne, selon le cofondateur de la coalition Adan Hanieh, exige d’Israël qu’il « reconnaisse le droit à l’autodétermination du peuple palestinien et respecte complètement les lois internationales, incluant la résolution 194 [du Conseil de sécurité de l’ONU, ndlr] demandant le droit pour les réfugiés palestiniens de rentrer chez eux. » Cette campagne, mise sur pied et orchestrée par des Palestiniennes, s’inspire du combat des Sud-Africaines contre l’apartheid et fait un parallèle avec le soutien du Canada à Israël et la situation coloniale du Canada.

La campagne est centrée sur le boycott des produits en provenance d’Israël et des produits vendus par des corporations qui soutiennent Israël, doublé d’un boycott académique, sportif et culturel. Elle demande aux communautés religieuses de retirer leurs participations de toutes sortes des entreprises soutenant l’occupation israélienne. La coalition fait également du lobbying afin que des sanctions internationales soient imposées au niveau du commerce et des investissements en Israël.

Parce qu’elle rassemble plusieurs secteurs – travail, culture, étudiant, professionnel – à travers des stratégies complémentaires pour arriver à un objectif politique clair et articulé, et parce qu’elle lie consciemment l’impérialisme extérieur et le colonialisme local, la campagne BDS est peut-être la base la plus solide d’un mouvement antiguerre et anti-impérialiste combatif, durable et efficace au Québec et au Canada.

P.-S.

Andréa Schmidt

Journaliste et militante

Traduit de l’anglais par Gaétan Breton

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